Le Sabreur Solitaire - 1969 - Chang Cheh

C’est à partir de l’année 1969 que Chang Cheh réunit David Chiang et Ti Lung ensemble à l’écran, d’abord avec Dead End, un polar noir dans lequel Ti Lung est le personnage principal, David Chiang n’a qu’un petit rôle de camarade du héros. Puis dans Have Sword, Will Travel où la place des acteurs est en opposition avec Dead End, Ti Lung apparaît ici comme secondaire au profit de David Chiang qui crève l’écran. En ce qui concerne le titre anglais du film qui peut paraître énigmatique, il semble provenir d’une vieille série tv américaine western (1957-1963) qui s’intitulait Have Gun, Will Travel. On voit tout de suite le parallèle entre le monde du Far West et celui de la Chine moyenâgeuse, les sabres ont remplacé les pistolets. Ce détail est amusant quand on connaît les influences de Chang Cheh et de son scénariste attitré Ni Kuang.
Comme chaque année, une compagnie d’escorte doit transporter un énorme butin, malheureusement le gérant (Lo Wei) reconnu pour la puissance de son kung fu est affaibli, il garde ce détail secret pour ne pas avoir de problème et fait appel à Siang (Ti Lung) et Yun Piau-piau (Li Ching) pour l’aider dans sa tâche. Face à eux, Jiao Hong (Ku Feng) chef des Tigres Volants, un célèbre groupe de bandit, connaît le problème du gérant et compte s’emparer avec ses membres du butin. Au milieu de cette histoire se trouve un jeune sabreur Yi Lo (David Chiang) qui par amour pour la belle Yun Piau-piau va aider la compagnie d’escorte.

Le sabreur solitaire s’annonce dès le générique comme un Chang Cheh travaillé et soigner. Le générique nous rappelle celui de The Magnificent Trio de par la couleur orangée qui donne une ambiance onirique au passage du début, mais on passe rapidement à une ambiance bien plus glauque et cruelle avec des combats au ralenti sur fond rouge alternés avec la présentation des personnages principaux armés à moitié dans l’obscurité sur fond violet ou bleu. On comprend tout de suite le schéma du film avec une période lente permettant d’approfondir les rapports entre les personnages et la période finale sanglante.
Ce jeu de lumière et de fonds colorisés peut nous faire penser à The Singing Thief, la comparaison s’arrête nette en ce qui concerne la musique. Dans Have Sword Will Travel elle est rythmée et entraînante, c’est une cousine des bandes sons de films de westerns.

Après un générique pareil on tombe dans une scène intimiste avec le couple formé par Siang (Ti Lung) et Yun Piau-piau (Li Ching), les deux amants s’amusent dans la nature comme des petits enfants. Il n’y a pas d’acte sexuel, c’est vraiment une relation assez enfantine où l’homme doit mettre en avant son habilité martiale à travers un cache-cache. La scène est rapidement écourtée par l’invasion de bandit du Tigre Volant qui sont aussitôt annihilés par Ti Lung. Avec ce film Chang Cheh ne réalise pas un wu xia pian riche en combat, il préfère ancrer ses personnages en parsemant le film de quelques combats très rapides. Il n’y aura donc que la dernière demi-heure pour satisfaire les fans de combats chang chehien.
Ce long travail d’aboutissement des personnages nous permet d’apprécier au mieux les rapports du trio David Chiang – Ti Lung – Li Ching, il se concentre vraiment sur eux au détriment des méchants. Il faut dire que le récit est extrêmement basique et manichéen, ce qui constitue une base solide pour construire la personnalité de ces personnages.

David Chiang, personnage principal du film, incarne Yi Lo un sabreur solitaire accompagné de son cheval dont on ne connaît rien du tout. C’est le prototype de l’anti-héro des grands westerns italiens et des chambara, c’est un personnage sobre, déterminé, légèrement torturé et n’attachant aucun intérêt à l’argent. On pourrait croire à un anti-héros idyllique et audacieux mais Chang Cheh préfère en cette fin de décennie dessiner le portrait d’un homme terre-à-terre. L’anti-héros audacieux sera pourtant exploité avec The Wandering Swordsman incarné toujours par David Chiang quelques temps plus tard.
Ce côté terre-à-terre empêche une déification de ce personnage, c’est un homme qui reste conscient de l’importance de l’argent même s’il ne s’y attache pas. Par exemple pour manger il lui faut absolument trouver un peu d’argent, il vend alors son cheval, on doit bien manger pour vivre.
Chose surprenante avec le personnage de Yi Lo c’est sa relation avec son cheval. Je ne me souviens pas d’avoir déjà vu un film de Chang Cheh dans lequel un animal à un rôle aussi important qu’un personnage secondaire. On voit souvent Yi Lo se confier au cheval comme si ce dernier était finalement son meilleur ami. N’allons pas non plus imaginer une relation zoophile, le tout reste assez sommaire et peu souligné par Chang Cheh.

Au niveau du trio, on doit reconnaître que pour une fois le réalisateur ne place pas la femme comme un simple boulet entre l’amour de deux hommes. C’est la femme qui désire deux hommes à la fois, Ti Lung aime cette femme et jalouse David Chiang, mais ce dernier bien que montrant un peu d’intérêt pour la femme est plus à l’aise avec son fidèle compagnon, le cheval. Néanmoins on peut douter de la véritable importance de Li Ching, le réalisateur cultive une certaine ambiguïté au niveau des hommes. On retrouve comme souvent une importante masse de personnages secondaires masculins ayant le torse nu, il est amusant de noter que les personnages principaux n’ont jamais le torse à l’air. Au contraire, Chang Cheh joue avec les tenues, le duo Ti Lung – David Chiang forme une sorte de ying-yang. Ti Lung est habillé en blanc et en bleu ciel tandis que David Chiang est en noir et gris, on retrouve cette complémentarité dans The Heroic One. C’est une façon assez subtile de lier les deux individus sans passer par de longs dialogues. De même, la relation passe du stade de la simple jalousie à la reconnaissance soudaine.
Ce rapport n’apparaît pas clairement à l’écran, Li Ching trouble la relation, je ne suis pas vraiment arrivé à savoir si David Chiang éprouve un réel sentiment pour Ti Lung ou pour Li Ching. Je pense que Chang Cheh s’est amusé volontairement à brouiller les pistes et le résultat est totalement génial. On voit qu’il recherche une autre façon d’aborder les relations entre les personnages, il est moins bourrin dans son approche. Il reste en tout cas difficile d’oublier que les deux hommes se reconnaissent mutuellement au dernier étage d’une pagode, parfait symbole phallique.

Au niveau de la réalisation, Chang Cheh ne fait pas dans l’auto complaisance, les mouvements de caméras sont fluides et variés, elle vient par moment se placer derrière un élément comme pour espionner une discussion ou encore être en mode subjectif. C’est la grande époque de Chang Cheh où il y avait quelques essais sympathiques.
Il va aussi surutilisé le ralenti pour bien appuyer l’entrée d’un personnage dans l’action, mais ce qu’il gardera de ces expérimentations c’est l’utilisation du ralenti pour l’agonie d’un individu, c’est visuellement plus efficace, on voit bien les jets de sangs partir et les mimiques d’un homme sur le chemin de sa mort.

Le ralenti lui permet aussi d’intervenir d’une façon cynique pour bien montrer que le sabreur incarner par David Chiang n’a rien d’un dieu vivant, sa chute dans les escaliers de la pagode est significative, toutes les espérances de Yi Lo retombent par terre, c’est la chute définitive de cet homme qui venait tout juste d’atteindre sa passion.
À travers ses essais, Chang Cheh se contient au niveau des combats, on repense forcément à Yojimbo de Kurosawa dans lequel les combats sont brefs. Il arrive à tenir environ 1h15 à ce rythme avant de pouvoir se lâcher pleinement dans un final sanglant comme à son habitude. On trouvera aussi une utilisation normale des trampolines ou des câbles, ce qui ne dérange en aucun cas le film.

Mais Have Sword Will Travel n’est pas un film parfait pour autant, on peut regretter que les méchants ne soient que très peu charismatiques servant tout juste d’élément perturbateur au récit. De même, la lenteur du film pourra gêner certains spectateurs, tout comme les quelques combats de la première partie qui peuvent paraître frustrants.
Avec Le Sabreur Solitaire, Chang Cheh est à l’apogée de sa carrière, on retrouve une richesse thématique subtilement traitée et un bonheur visuel de bonne facture. Pour ses premiers pas, le duo Ti Lung – David Chiang fonctionne à merveille, même si Ti Lung est un peu trop caché par Li Ching, le problème sera corrigé avec La Rage du Tigre en 1971 où cette fois-ci Li Ching aura le rôle d’une femme bien chang chehienne.



