Dragon Swamp - 1969 - Lo Wei

Cheng Pei Pei est reconnue grâce au film de King Hu L’Hirondelle d’Or, qui lui permet de passer du stade des brèves apparitions à celui de vedette de film. Elle participera à des genres de films assez variés avec aussi bien un conte féerique (The Monkey Goes West) qu’une comédie musicale (Hong Kong Nocturne) et forcément des wu xia pian (The Thundering Sword, The Lady Hermit).
Après trois années de recherche, le maître Fan (Lo Wei) et ses disciples du monastère de Lingshan ont retrouvé la trace du voleur de l’épée du Dragon de Jade et de son complice. C’est un général surnommé « Visage Blanc » (Wong Chung Shun) qui avait réussi à convaincre Fan Ying (Cheng Pei Pei) de trahir son monastère et de voler l’objet sacré. Durant ces trois années elle a donné naissance à deux enfants, une fille (Cheng Pei Pei !) et un garçon. Quand le maître Fan récupère l’épée, l’infâme général s’enfuit en emportant avec lui le garçon. Fan Ying explique au maître qu’elle a été forcé d’agir de cette manière, elle montre sa volonté d’être pardonné. Mais d’après la règle, il lui faut s’exiler pour les 20 prochaines années dans le Marais du Dragon.

À l’inverse d’autres réalisateurs qui se sont penchés sur une histoire d’épée magique en la reléguant quelque peu au second plan, Lo Wei en fait l’élément principal de son histoire. Tout le film tourne autour de cette épée. L’arme est bien sûr très dangereuse, si elle tombe dans de mauvaises mains elle peut entraîner des désastres monstrueux, mais en plus de ce point, c’est une épée maudite qui détruit la cellule familiale. C’est ce qui permet à Lo Wei, une nouvelle fois, de traiter le thème de la famille en nous plongeant presque dans une tragédie grecque.
Ce qui surprend dès le début avec ce film, c’est Cheng Pei Pei. Elle incarne deux personnages, la fille et la mère. On pourrait penser qu’en plus de la ressemblance physique, ces personnages ont aussi un caractère assez proche. Ce serait sous estimer Cheng Pei Pei.
Elle arrive à mettre en place la différence générationnelle des deux individus, la fille est immature et insouciante tandis que la mère est calme et fait preuve d’une certaine sagesse. D’ailleurs dans son jeu cela est clairement visible, alors qu’elle surjoue la fille en adoptant un ton de voix très aigu et des expressions faciales grossières, elle se pose dans un registre dramatique et sage pour la mère avec un jeu plus sobre. Cheng Pei Pei fait ressortir leurs sentiments, comme par exemple lors de la rencontre entre les deux femmes qui passe de la joie et de la surprise au drame. Il faut reconnaître que son talent explose avec ces interprétations poignantes. Lo Wei a la grande chance d’avoir sous la main une actrice qui faire ressortir avec brio les émotions des personnages, ce qui lui permet en tant que metteur en scène d’assurer un film plus complet que certaines autres de ses réalisations (Death Valley).
En dehors de Cheng Pei Pei, il y a le trop discret Yueh Hua qui joue l’amant à la recherche de sa bien aimée depuis 20 ans. On avait l’habitude de le voir jouer dans les premiers rôles, ici il est juste un personnage secondaire, ce qui diminue fortement sa présence à l’écran mais qui lui permet aussi d’assurer parfaitement toutes ses scènes en jouant parfaitement avec de son charisme et du rôle paternel de son personnage. Il n’y a pas à dire, son interprétation est très bonne, il est convaincant et très attachant. Lo Lieh est lui aussi de la partie, il est fidèle à lui-même dans un rôle d’homme dupé et méchant du nom de Yu Jiang.
Au niveau des petites apparitions, on notera Lo Wei qui adore jouer les vieux maîtres, Simon Yuen plus connu pour le personnage de Drunken Master est dans ce film un vilain pêcheur… Il est aussi à remarquer que Lo Wei fait preuve d’optimiste ou de sensibilité envers ses méchants, au dernier moment ils font en effet preuve d’une volonté de rédemption. Sensibilité ou pas, Lo Wei aime son mélodrame.

L’une des puissances de ce film est de savoir mélanger aussi bien le mélodrame que la pure fantaisie. Le passage du Marais du Dragon nous amène dans un univers totalement délirant et décalé. Devant le marais, il se dégage déjà une atmosphère étrange avec cette fumée qui se dégage perpétuellement du marais. Une fois embarqué pour cet endroit, Lo Wei nous introduit directement dans un monde irréaliste peuplé de lézard géant, de monstres marins. Pour mettre en scène ces bizarreries, il va faire recours aux effets spéciaux des films hollywoodiens des années 50. On a donc en arrière plan un fond sur lequel est projeté des vidéos de lézard ou de crocodiles et en premier plan nos personnages. Cet effet a déjà été montré dans des productions de la Shaw Brothers, notamment la quadrilogie du Roi Singe, réalisé par Ho Meng Hua. Une fois arrivé sur l’île du Marais du Dragon, on continue la visite d’un endroit ressemblant vaguement à « L’Étoile mystérieuse » de Tintin. Puis on s’introduit dans les profondeurs de l’île pour arriver au palais du maître du marais, un puissant expert en arts martiaux. Avant son palais, un panneau nous prévient même que quelques mètres plus loin, la Mort nous attend. Il ne vous restera plus qu’à savourer la beauté du décor de sa demeure.
Lo Wei n’hésite pas non plus à nous montrer la puissance des arts martiaux, non pas avec des chorégraphies mais via des effets spéciaux. On passe de la technique des griffes du dragon qui retient l’ennemi avec cette coloration orange des mains du personnage, au Qi (énergie intérieure) qui devient une force invisible hautement puissante et mortelle pour finir avec le filtre lumineux vert qui donne à l’épée son côté mystique. Il y a aussi l’effet paralysant de l’énergie sur les opposants, ou encore la possibilité de soulever des statues en pierre. Tous ces effets n’entachent à aucun moment la trame du film, ils sont totalement bien imbriqués dans cet univers. Quoiqu’il en soit, le réalisateur arrive aussi bien à nous en faire rire qu’à nous en faire rêver.

En ce qui concerne les scènes de combats, elles sont d’une qualité variable mais toujours plaisant. Cheng Pei Pei fait preuve d’une grande souplesse et grâce dans ses mouvements, le premier combat contre Lo Lieh est d’ailleurs un régal pour les yeux. Ce que l’on peut lui reprocher, c’est la certaine lenteur de ses mouvements. Mais dans l’ensemble les combats sont dynamiques, Lo Wei s’en sort très bien, ça fait plaisir.
Avec Dragon Swamp, Lo Wei se concentre sur le destin tragique d’une famille subissant la malédiction de l’épée du Dragon de Jade. Il joue énormément sur la méconnaissance des membres de cette famille entre eux, comme la jeune qui ne comprend pas que la femme du Marais du Dragon est sa mère alors qu’elle lui ressemble parfaitement, elle l’appelle sœur pendant une bonne partie du film. Ou encore la rencontre entre Cheng Pei Pei et Lo Lieh qui sont inévitablement les enfants séparés du début. On ne peut que constater que le scénario est très simple voire même basique, encore une fois on peut voir les événements arrivés avec tout de même quelques surprises. Il n’empêche que Lo Wei arrive à réaliser un film jouant très bien sur différents tableaux, avec aussi bien des combats et leurs violences habituelles, que la comédie avec les mimiques de la jeune femme et le mélodrame. Au contraire de certains autres de ses films, il ne stagne pas à la surface de ses personnages et les développe tous sans aucun problème, on savait que cela ne pouvait donner qu’un résultat meilleur.

On trouve un passage inattendu, en effet il n’y a pas seulement le Marais du Dragon, il y a aussi une petite auberge. La jeune femme doit rentrer à son monastère pour rendre l’épée au maître Fan, sur le chemin elle est trompée par des bandits travaillant pour Yu Jiang (Lo Lieh) qui l’amène tout droit vers cette auberge. Lo Wei s’amuse avec la symbolique de Cheng Pei Pei, il construit sa scène de la même manière que King Hu pour l’Hirondelle d’Or, le clin d’œil est appréciable et vraiment marrant. Il y a d’abord la tension avec l’arrivé progressive des bandits déguisés en mendiant ou en pêcheur, puis un passage assez calme où chacun se regarde du coin des yeux, on sait que ça va pas tarder. Durant l’arrivé des bandits, Lo Wei souligne clairement que ce ne sont pas des hommes comme les autres, ils sont tellement forts qu’ils arrivent à soulever des poids assez lourds.
Après la tension teintée d’humour, il y a le combat tant attendu dans lequel Cheng Pei Pei vole à travers l’auberge tout en affrontant les bandits. Une fois le combat terminé, Cheng Pei Pei monte dans sa chambre, la scène de nuit est elle aussi dans la directe continuité du film de King Hu.

Dragon Swamp est un très bon wu xia pian qu’on peut classer sans problème dans les classiques du genre. Lo Wei parvient à un film à la fois visuellement riche et terriblement agréable, c’est un pur régal pour les yeux. Faire un wu xia pian ayant un telle diversité de registres est un bon moyen de la part de Lo Wei de montrer que ce genre n’est pas uniquement une histoire de vengeance avec son taux de combats.
Cheng Pei Pei est décidément l’actrice de wu xia pian de la fin des années 60, elle prouve une nouvelle fois avec ce double rôle qu’elle est capable d’élargir son jeu et qu’elle est bien l’une des grandes du studio. Il n’y a pas à hésiter une seule seconde à le voir, le film tranche nette avec l’univers chang chehien qui domine d’habitude ce genre de production. C’est sans doute l’un des meilleurs films réalisés par Lo Wei.


