The Black Butterfly - 1968 - Lo Wei

Lo Wei décide en 1968 de se lancer dans le monde du wu xia pian, il réalisera cette même année Black Butterfly et Death Valley, le second n’est pas à la hauteur, on sent bien que Lo Wei a essayé de tout donner dans son premier essai. Ce réalisateur est plus connu par chez nous pour avoir filmé Bruce Lee dans Big Boss et Fist Of Fury et un peu plus tard Jackie Chan. Le reste de son œuvre demeure assez peu connu, ce qui peut expliquer sa réputation exagérée de très mauvais réalisateur. Il suffit de regarder Black Butterfly ou encore Dragon Swamp pour s’apercevoir que Lo Wei est comme beaucoup à la Shaw Brothers, un honnête travailleur qui se démarque tout de même sensiblement du lot avec ses thèmes récurrents.
Black Butterfly est un héros-ninja masqué qui pille les riches dans l’espoir de venir en aide aux pauvres. Personne ou presque ne connaît sa véritable identité. Un jour ce héros masqué s’en prend à la fortune des Cinq Pierres Mortelles, qui vont partir à la recherche de ce bandit. Par hasard deux des cinq membres vont arriver dans une petite ville et entendre parler de ce bandit qui depuis quelque temps cause pas mal de problèmes dans cette ville. L’un des deux tombe amoureux de la jeune Bao Zhu (Lisa Chiao Chiao), fille du grand maître de Kung Fu surnommé Gold Sword Kan (Tien Feng). Il décide de defier le maître pour obtenir la main de la jeune femme.

Black Butterfly sonne clairement comme une adaptation martiale du célèbre Robin Des Bois, un homme qui vole les riches pour donner aux pauvres. C’est un sujet idéal que Lo Wei choisit pour débuter dans le monde du Wu Xia Pian qui est pour le moment dominer entre autre par les réalisations violentes et viriles de Chang Cheh. Avec Black Butterfly c’est l’occasion de s’intéresser un peu plus à ces gens issus de la classe moyenne, Lo Wei se tourne vers ces petits gens qui d’habitude sont ignorés voire rabaisser au simple statut d’esclave. Dans ce film nous n’allons pas voir des héros vivant dans des palais d’or et n’ayant pas de véritables valeurs morales.
En guise d’ouverture, Lo Wei nous plonge en plein dans une scène de vole, Black Butterfly en toute discrétion vient se saisir d’un énorme trésor caché dans une grotte gardée par un soldat endormi. C’est une entrée en douceur dans le sujet qui ancre bien ce personnage, on sait tout de suite qu’il ne vole pas des gens honorables, ces Cinq Pierres Mortelles sont dangereux.
Cet argent est par la suite utilisé pour offrir du riz aux paysans, l’administration de la ville ne comprend pas ce qu’il se passe et ouvre donc une enquête. Xi Lang (Yueh Hua) est chargé de régler cette affaire. Comme d’habitude pour Yueh Hua, ce personnage est un modèle de sympathie et de générosité. Sur son chemin il va croiser le bizarre Mendiant Saoul (Yeung Chi Hing), un homme dont ne connaît absolument rien au début du film.
On peut penser que ce drôle de personnage saoul au grand coeur inspirera Lau Kar Leung dans Heroes of The East ainsi que le plus connu Drunken Master incarné par Simon Yuen.
Yeung Chi Hing est surprenant dans ce rôle d’homme mystérieux moqueur qui se révèle être un expert en Kung Fu, en majorité cet acteur est le grand méchant de l’histoire.

Lo Wei arrive très bien à ancrer ses thèmes et ses différents personnages dès le début du film, on pourra aussi relever Ku Feng en serveur sourieur ou encore Fang Mien en administratif ainsi que Lo Wei lui-même qui est le chef des Cinq Pierres Mortelles. J’allais oublier de mentionner le rôle clé du film avec la ravissante Lisa Chiao Chiao. On comprend sans problème que cette jeune femme timide et fragile en apparence est le Black Butterfly, par contre il est impossible de savoir pourquoi Black Butterfly est habillé dans une tenue violette. Le mystère reste complet !
Tout comme en ce qui concerne les petits gens, la place de la femme dans les films de Lo Wei a son importance. Il utilise d’ailleurs cette femme pour tourner en dérision le grand maître incontesté du Kung Fu qu’est son propre père. On pourrait penser qu’en tant que Black Butterfly, la jeune femme en profite pour tuer les gardes et semer le mal, mais pour Lo Wei c’est impensable, du moins dans la première partie du film. Ce personnage ne tue pas les gens, au pire la jeune femme ne fait que de les blesser, ce côté grand cœur donne lieu à quelques petits instants marrants en plein milieu de combat quand au lieu de planter un poignard en plein dans le cœur elle préfère marcher sur le pied. C’est surprenant comme réaction quand on est plus habitué à la froideur de Jimmy Wang Yu.
On peut voir que The Sword Of Swords a lui aussi été influencé par certains chambara, mais à la différence de ce dernier, Lo Wei essaye dans Black Butterfly de donner sa propre vision du Wu Xia Pian tout en profitant du film pour se moquer de certains aspects pré-établis du genre. La même année Lo Wei et Cheng Kang ont utilité d’une façon différente ce double poignard, le premier en tant que symbole d’aide, le second en tant que résultat du sadisme développé dans le film.

Néanmoins Lo Wei ne peut continuer à maintenir son film dans ses thèmes de base, ce qui peut paraître assez bizarre dans un premier temps mais qui finalement permet au film d’être assez complet et intéressant. En effet il s’avère que ce côté Robin Des Bois est dans la seconde partie totalement oublié, on pourra entendre deux fois des personnages en parler, mais l’histoire a définitivement avancé et Black Butterfly n’est plus de la partie au point que la découverte de l’identité de ce personnage ne surprend personne ! C’est étonnant quand on sait qu’on vient de passer une bonne heure à voir des gens chercher qui est l’individu portant le masque de Black Butterfly.
Lo Wei profite de ses personnages pour faire évoluer son film, on se retrouve alors en plein milieu d’un défi propre au monde des arts martiaux. Gold Sword Kan doit se rendre au château des Cinq Pierres Mortelles pour régler des affaires.
Et Lo Wei montre bien que ce monde n’est pas aussi idyllique qu’on a pu nous le faire croire, c’est à partir de cette partie qu’on va pouvoir compter des morts et voir quelques jets de sang alors que jusqu’ici tout était relativement calme. Le vieux maître sort à peine d’une maladie et doit faire face aux menaces dangereuses de ce groupe, lors de son arrivé au château il subit quelques petites épreuves, des testes non déguisés par les hôtes. Quelques rondins de bois sont lâchés devant l’entrée, il marche dessus sans problème. Ensuite l’un des membres prend son bras de force pour l’emmener ailleurs, c’était oublier que le vieux maître est capable de s’ancrer solidement dans le sol ! On pourra voir quelques secondes plus tard l’empreinte bien marquée de son ancrement. Encore une fois, Lo Wei met en scène des petits détails qui feront un peu plus tard la renommée du cinéma martiale de Hong Kong, il est évident que ce n’est pas lui qui a inventé ces gestes, il se sert simplement des mouvements ancestraux du Kung Fu.

Mais Lo Wei ne pourra pas cacher sous ces bonnes idées un important point qui peut fâcher : les combats. Je suppose que le chorégraphe est Han Ying Chieh qu’on voit d’ailleurs jouer aux côtés des méchants et qui bizarrement dit à un moment aux élèves de Gold Sword Kan qu’ils sont mauvais. En effet la parole semble dépasser le simple cadre du scénario, c’est un peu comme si Han Ying Chieh montrait directement les faiblesses de Lo Wei ou la folie des chorégraphies du duo Tong Gai – Lau Kar Leung. Quoiqu’il en soit, Lo Wei n’est pas un grand filmeur de combats, il ne le sera jamais même si avoir Bruce Lee ou Jackie Chan devant sa caméra peut aider. Or, pour Black Butterfly il n’y a pas de véritables experts, Lisa Chiao Chiao est souvent doublée et ça se voit très bien, il faut dire qu’elle n’est pas maigrichonne, tandis que Yueh Hua fait de son mieux. Ces combats gagnent de l’intérêt dans leur symbolique. Par exemple Yueh Hua contre Chan Hung Li, tous les deux son amoureux de la jeune femme, durant le combat le statut quo apparaît bien, les deux hommes se bloquent souvent mutuellement. Et enfin, le combat final qui est monstrueux ! Dans sa mise en place, Lo Wei donne à ce combat un côté jeu vidéo avec les différents niveaux composés par chaque cour intérieure du château. Il faut ajouter à cette idée une sorte de relais lui aussi significatif, d’abord les élèves se lancent dans le combat, relayer par Black Butterfly et Xi Liang puis vient s’ajouter occasionnellement les deux vieux maîtres de Kung Fu. Chaque relais symbolise un niveau ou relation commune entre les individus.
Après c’est sûr que visuellement c’est un peu moins le pied, le tout manque vraiment de dynamisme, les acteurs ne semblent pas croire dans leurs gestes qui ressemblent bien plus à une chorégraphie un peu trop répétée qu’à une action fluide et jouissive. M’enfin avec Lo Wei, on est rarement surpris du résultat des combats.

Black Butterfly est une très bonne surprise signée par Lo Wei, on peut y découvrir un réalisateur qui fait face aux visions régnantes sur ce genre. Le film est loin d’être une perle de perfection, les combats sont hésitants et manque de rythme et de force, le récit évolue peut-être un peu trop soudainement tout en oubliant ses éléments de bases qui deviennent au final anodin et sans intérêt. Lo Wei utilise ce film pour coudre une sorte de patch-work de ses capacités, le pari est réussit, dommage que Death Valley son film suivant ne soit pas du même acabit.


