L’Hirondelle d’Or - 1966 - King Hu

Alors que le fils du gouverneur et son escorte font route vers une ville, des bandits arrêtent le convoi et tuent tous les soldats, ils prennent en otage le fils afin de réclamer au gouverneur un échange entre son fils et le chef des bandits. Mais le gouverneur décide d’envoyer l’Hirondelle d’Or pour régler cette affaire. Sur son chemin, ce grand héros rencontrera Chat Ivre, un mendiant saoul qui lui viendra en aide.
L’Hirondelle d’Or fait parti de la vague de tests du wu xia pian moderne de la Shaw Brothers afin de voir si le public est réceptif à une nouvelle vision de ce genre. Le résultat est concluant au point que le wu xia pian s’affirmera comme genre principal pendant un peu moins de dix ans, prenant le relais de la très courte période des opéras huangmei. Pour ces débuts, le genre est partagé entre le travail de Chang Cheh et celui de King Hu. Ce dernier n’empreinte pas la même direction que Chang Cheh, par exemple il ne glorifie pas les héros et ne leur donne pas une fin tragique et sanglante. Il essaye au maximum de se démarquer de la vision de Chang Cheh. Il ne restera d’ailleurs pas à la Shaw Brothers très longtemps, il va rapidement partir pour Taiwan et réaliser ses quelques chefs d’œuvres comme A Touch of Zen. Nous reviendrons plus en détails sur la vision de King Hu.

Pour accompagner ce renouveau du wu xia pian, il faut absolument trouver les icônes des films, ces acteurs qui permettront de donner un visage au genre renaissant. Il y aura du côté masculin des acteurs comme Lo Lieh et Jimmy Wang Yu et du côté féminin la jeune Cheng Pei Pei. Quand elle prend les traits de l’Hirondelle d’Or, elle est à peine âgée d’une vingtaine d’années, ce rôle est tellement important qu’il déterminera la suite de sa carrière. Elle n’était pas vraiment destinée aux arts martiaux, elle n’y connaissait d’ailleurs rien du tout. Elle avoue avoir commencer à apprendre les arts martiaux sur le plateau de L’Hirondelle d’Or, Cheng Pei Pei est en fait à la base une danseuse de ballet. Elle peut remercier King Hu de l’avoir choisi pour ce rôle qu’elle considère comme l’un des plus importants de sa vie.
Ce film révèle aussi un autre jeune acteur, Yueh Hua qui deviendra une des vedettes du studio, il apparaîtra dans de nombreux genres allant du wu xia pian au film de jeux.
Avec L’Hirondelle d’Or, King Hu va expérimenter au maximum la mise en scène d’un wu xia pian. C’est un film qui ne dispose pas de grands moyens, il y a simplement les avantages du studio, c’est-à-dire des décors ainsi que des costumes. C’est surtout le premier élément qui va être exploiter du mieux possible par King Hu principalement durant les phases de combats. Il va littéralement jouer avec l’espace des décors pour faire évoluer son action. Sa réalisation des combats n’a rien à voir avec celle de Chang Cheh, King Hu prend tout son temps pour rythmer l’action, il y a des passages tendus où les adversaires observent soigneusement la situation avant d’attaquer.
Les attaques ne sont d’ailleurs pas très longues, elles sont rapides et expéditives permettant d’éliminer quelques individus histoire de faire un peu de place pour que les personnages puissent se replonger dans une période d’observation. Les combattants passent plus de temps à mettre au point une tactique qu’à véritablement croiser le fer. Ce choix tactique doit utiliser au mieux le décor, quand l’Hirondelle d’Or est prisonnière de l’intérieur du temple elle doit attendre qu’une fenêtre s’ouvre pour sortir, les individus essayent toujours de se diriger vers un endroit où la situation pourrait être à leurs avantages.

De même, on ne peut s’empêcher de repenser au combat dans l’auberge qui démontre le talent de King Hu à mettre en scène une action subtile et géniale. Il sait faire monter la tension tout doucement, l’Hirondelle d’Or se retrouve en plein milieu d’une bande de bandits qui semblent en apparence être des consommateurs normaux mais qui laissent tomber leurs masques par petite phase. King Hu ajoute par ce long cheminement une subtilité à une scène qui aurait pu être brève et violente. Le début de la scène est tout bonnement génial, l’Hirondelle d’Or reste calme alors qu’un des chefs des bandits se trouvent derrière elle et donne directement les ordres via son éventail. Les deux individus vont même jusqu’à discuter ensemble, l’un sert le vin à l’autre, et vice versa, mais il ne se dégage à aucun moment un sentiment de mépris, de haine, il y a juste un peu d’énervement. King Hu fait parfaitement ressortir le fond de ses personnages sans pour autant tomber dans un résultat grossier. Ce passage se termine sur un petit combat qui est à la hauteur du reste de la scène, on retrouve bien la volonté d’utiliser l’espace disponible de cette auberge. Les personnages balayent les tables ou montent dessus, certains sautent même jusqu’à l’étage du bâtiment. Au passage, notons l’apparition du futur Simon ‘Drunken Master’ Yuen dans le rôle d’un méchant au crâne rasé, il reprendra ce rôle avec l’hommage rendu par Lo Wei envers l’Hirondelle d’Or dans Dragon Swamp. L’approche globale de cette scène est formidable tant King Hu fait preuve de subtilité et de précision.
D’autant plus qu’il sait, au contraire de certain, utiliser proprement la musique. Il donne un ton juste aux scènes. Pendant les combats, on peut percevoir l’influence de l’Opéra avec ces tambours qui rythme les gestes rapides des personnages. Il arrive que le fond sonore soit remplacé par une petite clochette jouant le même rôle qu’un tambour avec simplement plus de raffinement et de discrétion. Mais, King Hu ne se repose pas spécialement sur la musique durant les combats, pour preuve la scène dans la cour du temple, on n’entend strictement aucune musique. King Hu opte pour la contemplation afin de faire ressortir la tension extrême. Voir les personnages se poser des questions quant à leurs futurs mouvements est tout aussi efficace qu’une petite musique tendue.

Il y a au passage un parallèle intéressant entre la scène de l’auberge et celle du temple, King Hu approche d’une manière différente la montée de la tension. En effet dans l’auberge, il rythmait la phase de regards et de tests – les personnages envoient par exemple des éléments du décor sur l’Hirondelle d’Or – par une musique chinoise folklorique. Il n’y a pas de doute que King Hu sait faire preuve de créativité tout au long de son film.
La musique n’apparaît pourtant pas forcément comme un élément devant servir l’action, la musique c’est aussi le chant. Le Chat Ivre (Yueh Hua) mendie en chantant avec l’aide d’enfants qui servent de chœur. Malin comme il est, son chant n’est pas qu’une histoire, il sert à faire passer un code. La musique aide l’Hirondelle d’Or à avancer dans sa mission, c’est une façon directe de montrer l’importance que King Hu attache à la musique, elle doit véhiculer une idée, un sentiment qui n’apparaît pas toujours clairement à l’image. En fait, ce que King Hu nous montre c’est tout simplement l’importance de la musique, elle permet d’apprendre et de retenir des valeurs.

Le récit de L’Hirondelle d’Or est très simple qui permet à King Hu de mélanger l’histoire de deux personnages. Ce n’est pas véritablement un mélange, c’est bien plus une prise de relais entre les deux personnages principaux. Il n’y a donc rien de complexe, tout reste fluide.
Néanmoins, il faut reconnaître que le personnage de l’Hirondelle d’Or se révèle très rapidement épuisé et fade, son empoisonnement lui est fatal. King Hu lui donnera une dernière chance lors d’un combat pourtant réussi, mais rien n’y fait c’est bien le Chat Ivre qui devient le personnage principal du film. Pour schématiser le film, on pourrait dire qu’au début l’Hirondelle d’Or est un grand héros qui fait trembler les bandits mais qui tombe de son statut pour devenir qu’une simple femme ayant des connaissances martiales. C’est à ce moment là que le Chat Ivre prend son envol, c’est un maître qui attend l’heure de sa vengeance. Il y a une belle inversion des rôles entre les personnages qui tourne en faveur du Chat Ivre.
Dès le début ce personnage, bien qu’étant seulement un mendiant, fait preuve d’humour et d’un décalage notable avec l’ambiance des scènes. Il ne subit pas par exemple la tension de l’auberge, il fait son ignorant qui parle et rigole un peu trop fort. On s’attache rapidement à ce personnage mystérieux au grand cœur. Tandis que l’Hirondelle d’Or en tant que héros est déjà affirmé, on pouvait s’attendre à une grande connaissance et une maître incroyable des arts martiaux, mais au contraire on s’aperçoit qu’elle n’est pas digne de ce statut. Cette figure reste intéressante car la jeune femme se déguise en homme pour mieux se faire accepter dans le monde des arts martiaux. On repense aux anciennes productions d’opéra huangmei où c’était les femmes (à l’image de Ivy Ling Po) qui se déguisait en homme.
Avec l’Hirondelle d’Or, King Hu ne parvient pas à se distinguer de la vision machiste de Chang Cheh, une fois la jeune femme démasquée elle ne sera plus grand-chose pendant presque tout le reste du film. Quelque part, ce personnage nous rappelle celui de la courte série Kiba réalisée par Hideo Gosha, il y a dans ces films le même échec à placer le héros au centre du récit. Il semble d’ailleurs que King Hu souhaite expédier le plus rapidement la chute de la mission de l’Hirondelle d’Or pour se concentrer sur le personnage troublé jouer par Yueh Hua.

Il est dur de laisser sur le banc un homme de son genre, c’est un très grand maître capable de briser d’une main des rochers ou de faire sortir un vent violent de sa paume. Ajoutons à cela un passé brisé par la trahison d’un homme malveillant et opportuniste. L’Hirondelle d’Or ne peut faire contrepoids avec un personnage pareil, cette héroïne fille d’un gouverneur apparaît soudainement bien fade et finalement inexpérimentée. Néanmoins, le récit est cohérent, tous les éléments de l’histoire s’imbriquent très bien les uns avec les autres, il n’y a pas de point laissé inexpliqué ou inutilisé.
King Hu exploite quand même avec ces deux individus le double visage de l’Homme, on a la femme déguisée en homme et le maître humble jouant les mendiants. Ce double visage n’exprime pas la face démoniaque des individus, ce n’est pas aussi noir. C’est un thème qui s’intéresse au mensonge, les personnages se cachent leurs propres vérités comme s’il pouvait fuir éternellement ce qu’ils sont.
Peut-être qu’en détruisant littéralement le héros Hirondelle d’Or, King Hu symbolise simplement la fin de l’époque des huangmei pour bien marquer le passage à l’étape des films réalistes qui ne laissent pas la place aux idylles.

L’Hirondelle d’Or s’impose comme l’un des chefs d’œuvres du wu xia pian, King Hu fait preuve de créativité et de subtilité, dans son choix de contemplation il n’évite quand même pas la lenteur qui pourra rebuter certains spectateurs. Sa mise en scène reste géniale et surpasse de loin les productions de l’époque de la Shaw Brothers, on voit qu’il a travaillé les moindres points de son film, à l’image des combats qui deviennent de véritables opérations tactiques avant d’être de simples scènes d’action violente. Le tout est magnifiquement porté par un duo d’acteur que l’on retrouvera plusieurs fois comme par exemple dans Raw Courage.
Deux ans plus tard, Chang Cheh reprendra ce morceau d’histoire pour l’assaisonner à sa façon, comme s’il souhaitait s’approprier l’une des rares réalisations qui a pu surpasser les films de ses débuts.


(2 votes, note moyenne: 4.5 sur 6)
