West Chamber - 1965 - Yueh Feng

Zhang Jun Rui (Ivy Ling Po) est un étudiant qui par hasard lors d’une visite d’un temple croise le regard de la belle Cui Ying Ying (Fang Ying), une jeune femme timide toujours accompagnée de sa servante Hong Niang (Li Ching). À la suite de ce coup de foudre, il va tout faire pour séduire Ying Ying.
West Chamber est tout comme The Dream of the Red Chamber l’adaptation d’un ouvrage ancien connu en Chine qui raconte une belle histoire d’amour. C’est le type de récit parfait pour faire un bon opéra huangmei. Li Han-hsiang, le roi de ce genre vient de quitter la Shaw brothers, depuis déjà quelques années le studio essaye de lui trouver un remplaçant, à défaut d’avoir un Li Han-hsiang bis il faudra se satisfaire de Yueh Feng. Lui aussi est un grand réalisateur du studio, aujourd’hui moins connu par chez nous, il se démarque cependant de la démarche classique des opéras huangmei en adoptant une mise en scène rafraîchissante et dynamique. Ses films sont en général toujours dotés d’une variété de plans surprenants pour l’époque, il essaye de trouver sans cesse des nouveaux endroits pour placer la caméra. Il suffit de voir l’introduction de West Chamber avec la descente des marches d’un temple bouddhiste filmée latéralement alors que d’habitude nous avons le droit à un plan large de face pour ce genre de scène.

En tête d’affiche du film, on retrouve l’éternelle Ivy Ling Po qui enchaîne succès sur succès depuis The Love Etern (1963), la jeune Li Ching et la discrète Fang Ying. Ivy Ling Po incarne l’amant du récit, elle est habituée à revêtir l’apparence d’un homme, d’une façon plus général ce genre de déguisement est courant dans ce genre, c’est l’une de ses particularités. En effet, l’opéra huangmei cible avant tout un public de femme, mettre un homme dans l’un des rôles principaux enlève la possible projection du public sur les personnages.
Yueh Feng ouvre son film avec un beau clin d’œil à l’un des chefs d’œuvre du genre, alors que Zhang Jun Rui se balade dans l’aile Ouest du temple, il croise Ying Ying et sa servante qui essayent d’attraper deux papillons. Les papillons rappellent clairement le final de The Love Etern dans lequel deux amoureux ne pouvant être unis dans la vie, trouvent la paix et l’amour dans la mort. Le papillon est le parfait élément de l’amour éternel, ça tombe bien puisque grâces à eux l’étudiant rencontre la belle femme.

Le réalisateur constitue un trio central de son film avec l’homme, la servante et la beauté, le seul personnage extérieur véritablement important est la mère de la jeune fille, les autres sont secondaires et rapidement oubliés comme le moine.
Le personnage principal du récit est en tout cas bien la servante, incarnée par Li Ching, secondée par le modeste étudiant. West Chamber s’attache à donner de l’importance à des personnages qui d’habitude sont secondaires, cette fois-ci il n’y a pas d’Empereur vaillant ou d’Impératrice généreuse, il n’y a que des petits gens. Même la mère de Ying Yin, veuve d’un ministre n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Le film dépasse le stade du schéma basique de l’étudiant et de la princesse, remis au goût du jour par The Love Etern, pour développer une certaine critique sociale. En tant que servante, Hong Niang n’est pas obligé de montrer autant d’importance à la vie personnelle de sa maîtresse, elle pourrait la laisser se débrouiller toute seule. Hong Niang est le centre du film, sans elle, on peut dire qu’il n’y a pas de romance. Car les deux amoureux sont séparés par un mur grand et infranchissable, la servante sert de contacte entre les personnages.
Sa maîtresse est timide, il faut dire que Fang Ying n’est pas très expressive, on ne pas vraiment ce qu’elle pense de l’homme, par moment elle semble l’aimer puis quelques secondes plus tard c’est le vide total. Aussi belle soit elle, elle ne fait pas le poids face à la prestation de Li Ching. D’ailleurs, il est difficile de savoir s’il y a effectivement un quiproquo entre la maîtresse et la servante, Ying Ying pense que Hong Niang ne lui est pas fidèle et lui cache donc certains avancements de sa relation, comme les poèmes qu’elle reçoit. La servante semble cultiver cette double face pour se moquer de Ying Ying et de sa passivité, mais d’un autre côté les deux femmes visent le même but. Il n’y pas bien sûr pas de concurrence entre ces femmes, Hong Niang n’est qu’une servante.

West Chamber traite aussi du mensonge, car il faut le dire, le film prend son envol grâce au mensonge de la mère qui dans un moment critique avait promis à quiconque les sauverait d’offrir la main de sa fille en récompense. Malheureusement c’est avec ce thème qu’on trouve quelques failles scénaristiques, l’histoire du bandit tombe aux oubliettes, le soit disant rival de Zhang Jun Rui ne semble pas exister… C’est un peu comme si les scénaristes nous mentaient pour mieux se concentrer sur le trio du film.
L’amour entre les deux personnages demeure impossible, à la différence de The Love Eterne ce n’est pas la volonté des parents qui vient ruiner l’espoir de l’union, ce point n’est pas traité dans le film, et encore moins la différence sociale. C’est le mensonge qui empêche les gens d’être ensembles.

Avec West Chamber, Yueh Feng réalise un classique du genre qui contient son lot de chants et de surprises, pour une fois l’histoire d’amour ne sombre pas dans le mélodrame tragique, tout se termine bien grâce à l’action de la servante, qui dans les dernières minutes du film fait face à la mère ! La palme de l’actrice la plus surprenante revient à Li Ching qui est fabuleuse dans ce rôle, elle fait preuve d’une variété d’émotions remarquables. Sans être un chef d’œuvre, Yueh Feng nous livre avec ce film un travail honnête regroupant les principaux axes de l’opéra huangmei.


