The Love Eterne - 1962 - Li Han-hsiang

Zhu Ying-tai (Betty Loh Ti) est une jeune femme qui désire aller à l’école de Hangzhou, mais ses parents refusent car c’est une école réservée strictement pour les garçons. À la suite d’un petit caprice et d’une farce, les parents cèdent. Ying-tai se déguise en garçon pour passer inaperçue, sur le chemin de l’école elle fait la rencontre d’un autre étudiant, un étudiant du nom de Liang Shan-bo (Ivy Ling Po). Ils deviennent tout de suite amis.
Li Han-Hsiang, grand spécialiste des opéras chinois, n’est pas tout seul au poste de réalisateur de The Love Eterne, on peut parler de véritable effort collectif puisqu’on retrouve à ses côtés King Hu, Kao Li, Wang Yueting, Zhu Mu et Tien Feng ! Rien de moins que 6 personnes ! Mais seul Li Han-hsiang est crédité en tant que réalisateur, c’est avant tout pour récompenser sa capacité d’avoir pu superviser sans problème la réalisation. C’est aussi le scénariste du film. Ce scénario nous montre le savoir-faire et l’expérience de Li Han-hsiang dans ce domaine, depuis The Kingdom and the Beauty, les histoires d’amour tragique et impossible ont la côte auprès du public composé exclusivement de femmes. Son histoire est simple, belle et complète.

Pour Ivy Ling Po c’est l’occasion de faire sa première apparition dans un film, elle est projetée directement dans un des premiers rôles ! Ce n’est pas pour autant sa première collaboration avec le studio, depuis quelques années elle double les chants des actrices. À l’époque, la majorité des actrices sont doublées, il y a peu de véritables chanteuses parmi elles, ce qui explique le degré de confiance que pouvait avoir le studio envers Ivy Ling Po. Elle fait face à la ravissante Betty Loh Ti, actrice habituée à ce genre de rôle tragique.
Autant le dire tout de suite, The Love Eterne est clairement l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra huangmei, il a tout pour réussir. On vient d’avoir un aperçu de l’équipe vaste, variée et expérimentée ayant travaillée sur ce film. Il faut rajouter à cela tous les éléments clés de ce genre. Étant donné que ce type de film vise avant tout un public féminin, on ne retrouve pas d’acteur dans les premiers rôles pour pouvoir permettre aux spectatrices de mieux s’identifier aux personnages. Ce point explique le fait que Ivy Ling Po interprète un garçon, tout comme la classe de l’école est pratiquement composée uniquement d’actrices déguisées en homme ! The Love Eterne arrive parfaitement à jouer sur ces quiproquos de genre. L’histoire d’amour qui en découle est un très bon exemple puisque Liang Shan-bo ne comprend qu’à la fin du film que Ying-tai est une femme. Li Han-hsiang s’amuse à jouer avec les apparences, ce qui lui permet de créer des situations comiques.

Lorsque Ying-tai doit partir de l’école elle est raccompagnée par Liang Shan-bo, sur le chemin elle essaye sans arrêt de lui faire comprendre qui est elle vraiment, sa timidité l’empêche bien sûr d’enlever le déguisement. Mais le jeune homme fait mine de ne rien comprendre et croit parfois être insulté de femme par son camarade, le tout baigne dans la bonne humeur. Le réalisateur n’hésite pas à s’en mêler en nous montrant des animaux en couple, comme deux canards, deux poissons… Rien n’y fait !
À d’autres moments, la jeune femme est confrontée à des concours de circonstances qui peuvent briser son déguisement, elle ne peut pas se baigner et doit faire attention à ne recevoir personne dans sa chambre. La vie est dure pendant les trois années d’études, mais l’amour qui en résulte est d’une force incroyable.

D’ailleurs l’enseignement donné dans cette école composée uniquement d’hommes est machiste, la situation est toujours comique, car il ne faut pas oublier que le professeur se trouve devant une classe d’actrices, qui dans le film interprètent des hommes. L’enseignant explique à ses étudiants par exemple que les femmes sont à l’origine de la ruine de bon nombre de grandes figures de l’Histoire. Evidemment, la seule personne qui ne sera pas d’accord c’est Ying-tai ! Ce jeu de double face est maîtrisé de bout en bout par Li Han-hsiang.
Les chants ne nuisent jamais au film, il n’y a pas de lourdeur et d’ennui avec une musique un peu trop présente qui pourrait engloutir les sentiments des personnages. Au contraire, le tout fait preuve d’une justesse et d’une qualité remarquable. Pratiquement 90% des dialogues du film sont chantés, ce qui permet de varier le but des chants. Ils ne sont plus là simplement pour faire ressortir les sentiments des individus, mais permettent aussi d’intensifier les contradictions marrantes des personnages, en fait ils accompagnent très bien le jeu de double face pensé par le réalisateur. On ne retrouvera qu’à de rares occasions une narration chantée, il faut dire que ce n’est pas vraiment utile, l’histoire reste toujours compréhensive et tout s’enchaîne bien sans poser aucun problème d’incohérence majeure. Cette narration chantée apparaît tout juste pour présenter les personnages, le reste du temps ce sont les individus eux-mêmes qui par l’intermédiaire d’une voix-off symbolisant la pensée, explicite leurs humeurs du moment.

Au niveau des interprètes du film on retrouve les voix habituelles, Tsin Ting, Ivy Ling Po, Kiang Hung, Carrie Ku Mei ainsi que deux nouveaux venus, Rong Rong et Li Kung. Il n’y a rien à redire sur eux, ils font un travail splendide qui donne une ampleur remarquable au film.
Quant aux musiques, on retrouve plusieurs ressemblances avec d’autres films, je pense surtout à The Dream Of The Red Chamber, les intonations et sonorités sont très proches. Ce n’est pas un défaut, bien au contraire, il est toujours agréable d’entendre ces chants, à condition d’aimer le genre.

Revenons au scénario du film, en effet l’amour impossible entre Ying-tai et Liang Shan-bo soulève quelques points intéressants. Le premier frein à cet amour, c’est bien sûr la famille, on se trouve dans une époque où la fille n’avait pas le choix de l’homme qu’elle allait épouser. C’est le père et la mère qui étaient responsables, en tant que parents ils essayent de trouver un époux issu d’une famille riche et reconnue qui sera satisfaire les besoins de leur fille. Or, Ying-tai a choisi d’épouser Liang Shan-bo, pour elle c’est lui ou personne d’autres dans cette vie ! L’amour est comme souvent montré comme une maladie qui donne une force de vie, quand le cœur de l’homme se brise en apprenant la triste nouvelle du mariage de sa bien aimée, la tuberculose fait son apparition et l’achève très rapidement.
Avant d’en arriver à ce point, l’impossibilité des deux êtres à s’unir provient d’un quiproquo, la jeune femme est déguisée en homme pendant trois années durant lesquelles le jeune homme ne s’aperçoit de rien. On peut concevoir cette durée comme une perte de temps lorsque la jeune femme avoue être tombé amoureuse de Liang Shang-bo au premier regard ! Décidément le destin n’est pas en leur faveur dans cette vie !

The Love Eterne s’affiche comme l’un des grands chefs d’œuvre de l’opéra huangmei, en un peu plus de 120 minutes le film ne s’égare jamais et reste toujours cohérent et complet. Il aborde les grands thèmes habituels du genre avec subtilité, on repense à ce jeu de double face entre les individus ou encore à l’utilité des chants. Li Han-hsiang pouvait être fier d’avoir supervisé et écrit le scénario d’un film pareil. En plus d’être très bien rythmé, le film dispose de décors riches et variés. The Love Eterne est une grande histoire d’amour qui réunit deux âmes pour l’éternité, la scène finale vaut à elle seule la vision du film tant elle est surréaliste et magnifique.
Tags: Betty Loh Ti, Ivy Ling Po, Li Han-hsiang, Opéra Huangmei, Shaw Brothers


