Bandits contre samouraïs – 1978 – Hideo Gosha

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Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Une fresque nihiliste signée Hideo Gosha

Après deux essais dans le monde des yakuzas, Hideo Gosha revient à son premier amour, le chambara. Mais l’époque n’est plus vraiment propice au genre qui tombe depuis quelques années en désuétude, usé par le regard noir, il est achevé par l’exploitation sanglante et devient pour certains réalisateurs une piste intéressante à exploiter, à l’exemple d’un Fukasaku qui en cette même année 78 s’y essayera enfin avec Le Samouraï et le Shogun.

Le bandit Nizaemon Kumokiri et sa bande se font remarquer depuis quelques années en volant de succès en succès de riches marchands, détruisant même la concurrence. Une brigade de Police Spéciale, respectée par tous pour son efficacité sans concession, est chargée d’arrêter le bandit. À la tête de la bridage, on trouve un dénommé Shikibu Abe, homme intègre et direct, il apprend à connaître son adversaire dans l’espoir d’arriver à le cerner totalement. Mais pour le bandit, le temps est venu d’arrêter, il s’impose une dernière mission avant de se fondre dans la nature.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Un Gosha en pleine forme ?
Pour ce retour, Gosha se livre à une véritable fresque sur la désillusion d’un homme, devenu bandit par croyance, souhaitant plus que tout démasquer la horde d’hypocrites faisant chaque jour plus de victimes dans l’unique but d’affirmer sa domination. En face du bandit, homme libre, le réalisateur place un policier intègre qui représente l’habituel dilemme entre les valeurs communes et la réalité humaine. Ce dernier s’interroge, doit-il considérer son ennemi de statut ou non comme un égal humain, par rapport à ce désenchantement qui s’infiltre même au sein de la police.

Comme à son habitude, Gosha brise un schéma manichéen pour représenter cet affrontement, qu’il filme des deux côtés, nous verrons aussi bien le bandit et ses hommes mettre au point des opérations que les policiers tentés de les défaire. Pour lui, il s’agit toujours de s’intéresser à la façon dont ces hommes vont parvenir à négocier une situation particulière sans renier pour autant leur esprit et leurs sentiments. Plus que le devoir, c’est l’humanité qui l’emporte à travers sa caméra, qu’elle soit pourrie ou au contraire honorable.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Le Vieux Japon
En cette année 1722, très longtemps avant la chute du régime féodal, la société japonaise s’impose comme un ordre divisant les individus selon des classes, le tout régulé par des lois strictes impitoyables. Dans tous les cas, si un homme souhaite sortir de cet ordre pour se laisser guider par ses propres valeurs humaines, il devient une sorte de hors-la-loi, de renégat rejeté de tous pour ne pas être capable de rentrer dans un moule reconnu. La société ne reconnaît rien d’autre que ses propres enfants, les élevant pour les exploiter avant de les tuer dans l’anonymat.

L’anonymat en personne
Le personnage de Kumokiri rentre exactement dans cette image, il avait une place importante dans un clan reconnu, qui cachait officieusement ses problèmes financiers. Évidemment pour cet homme tout semblait marcher parfaitement, il avait en plus une femme qui allait bientôt accoucher, difficile de ne pas être heureux donc. Mais comme souvent chez Gosha, l’homme va se retrouver victime d’une manipulation, impliqué dans une sale affaire censée couvrir un vol. C’est de cette façon que sa vie a été détruite par la simple volonté de faire survivre un clan et son honneur. La vie des hommes importe peu quand il s’agit d’honneur et de dignité vis-à-vis de la société, conserver une façade propre aux yeux de tous en oubliant ses actes inhumains, espérant peut-être parvenir à les effacer définitivement de la mémoire.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

La naissance d’un “monstre”
Malheureusement pour les remords, la désillusion de Kumokiri est venue de sa survie, constatant sa chute parmi les siens, parmi ce monde de samouraï qui vante tellement bien l’honneur et le respect pour mieux les exploiter. Sans se satisfaire passivement de son statut de victime, l’homme a souhaité appliquer concrètement ce constat en tournant le dos aux bonnes manières hypocrites d’une société vile, en devenant bandit il ne fait pas qu’affirmer sa marginalité, il vient piller l’esprit et l’âme des bienfaiteurs collectifs, s’accaparer les derniers biens de ces hommes déshumanisés, rendus loups par la saveur attirante de l’argent. Mais seul il est faillible, il lui faut se regrouper avec d’autres personnes fatiguées comme lui, monter une véritable bande pour organiser des coups. De cette façon, Kumokiri peut mettre tranquillement au point des plans d’attaque et répartir à chacun de ses hommes, le rôle précis qu’il devra jouer, dans cette bande il ne délaisse personne, tout le monde est utile à la réussite.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Le règne des marginaux ?
À défaut d’avoir trouver une place dans la société, Kumokiri a décidé de se créer son propre microcosme régulé par des valeurs humaines, une bulle où les hommes sont égaux en expériences et où chacun apporte sa pierre à l’édifice. En fait, il donne l’opportunité à ces individus de mettre leur désillusion au service d’une activité commune et utile à tous. D’ailleurs, la narration accorde une place importante à l’évolution des manœuvres de ces bandits, on les voit jouer la comédie et tromper les anciens arnaqueurs, toujours partager entre le visage de bandit et celui d’un rôle secondaire, veillant à ne pas les mélanger pour attirer l’attention et trahir la mission. De son côté, Kumokiri reste dans l’ombre, l’homme est une figure calme qui ne cherche pas à abuser de son pouvoir de chef, il prend soin de ses hommes au point de se mettre parfois en difficulté, comme quand il devra faire l’échange entre une femme d’un policier et une de ses protégées. Peut-être qu’il se considère comme leur père et souhaite les aider à perdurer dans cet état de liberté.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

La Justice des fous
Alors que les bandits prospèrent et appliquent un plan précis, les policiers sont après eux, essayant coûte que coûte de trouver le fonctionnement et la finalité du plan pour mieux le contrer et les arrêter. Néanmoins l’idéal de la justice est rapidement remis en doute par le chef de la brigade en personne qui comprend, sans vraiment le montrer, que Kumokiri n’a rien d’un vulgaire bandit voulant s’enrichir sur le dos de la société et bafouant les lois pour le plaisir. Il n’hésitera pas à reprendre un jeune policier enfermé dans sa vision simpliste de l’humanité divisée avant tout par des lois, d’après ce jeune homme il n’existe que des bons et des méchants, d’où son devoir de protéger les uns et d’arrêter les autres. Son propos manque de nuance et traduit à merveille l’esprit général de la société qui s’amuse à diviser rigoureusement les hommes de par des principes qu’elle a elle-même érigés.

Paradoxe d’une désillusion généralisée
Shikibu, le chef, ne peut que lui montrer la débilité de son raisonnement en transposant exactement la situation de Kumokiri sur ce jeune policier pour finalement lui demander ce qu’il ferait. Impossible de répondre tant sa vision se retrouve soudainement chamboulée par une ampleur humaine. Si en tant que policier, Shikibu s’attache à poursuivre les voleurs, il essaye de dépasser cette simple optique pour parvenir à les comprendre, à apprendre quelles sont les motivations qui peuvent guider un homme à se comporter comme un bandit. Chez lui, il prédomine l’importance de l’humain avant de s’aligner sur la seule rigueur stricte d’une loi. Ainsi, ce personnage ne devient pas qu’un toutou chassant les méchants bandits, il se révèle comme un ego à Kumokiri, un homme déçu par une institution qui se moque profondément des hommes, se suffisant des préjugés et valeurs admises quant à l’image des méchants de la société, il n’y a jamais de remise en cause de ce système, il ne peut qu’être tout puissant même s’il étouffe les hommes au point d’enfanter ses propres troubles.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Le règne des bouffons
À ce propos, il est amusant de constater que les autres policiers pensent que Kumokiri n’est rien de plus qu’un démon, agissant d’une façon tellement organisée et précise qu’on pourrait penser, vu de l’extérieur, qu’il s’agit d’un pur tour de magie. Ces hommes censés découvrir la vérité se laissent ici impressionner naïvement sans vouloir comprendre, magnifique comble pour un policier que de nager dans des croyances irrationnelles. Shikibu est en tout cas toujours là pour réorienter autant que possible les regards de ses policiers, il est conscient qu’il ne s’agit pas d’une histoire de démon mais simplement celle d’un homme déchu.

Survivre dans la désillusion
À côté d’eux, on retrouve aussi plusieurs autres hommes secondaires expérimentant la désillusion d’une façon différente. Il y a d’abord ce policier corrompu qui se fait découvrir parmi les siens et est littéralement chasser, perdant par la même occasion son statut de samouraï pour revêtir celui de misérable chien. Cet homme était intéressé par l’argent qu’il pouvait se faire facilement en fournissant des informations essentielles aux bandits, leur permettant par exemple de quitter un endroit avant que la police ne rapplique pour tenter de les arrêter. Ce policier est à l’image du reste de la société, il veut satisfaire ses intérêts en premier, surtout quand il n’a qu’un petit salaire réduisant à néant ses rêves. Il souhaite offrir à sa femme une maison de thé qu’elle pourra diriger afin de la sortir d’une situation instable voire même précaire.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Exemple d’une tragédie (?)
L’homme utilisait sa fonction pour permettre à ses proches d’évoluer, de survivre. En se retrouvant abandonné, cet ancien-policier perd définitivement tous ses espoirs, pire il devient un errant crasseux devant plus que jamais lutter pour vivre alors qu’il pouvait le faire d’une manière plus propre auparavant. Mais la société ne tolère pas les tricheurs de son espèce, preuve de sa profonde hypocrisie elle enfonce les hommes d’un côté et protège les pires crapules dans un autre. Dans une idée différente, on va rencontrer un aveugle masseur qui autrefois était un samouraï et continue de croire en ses valeurs alors qu’elles sont à la base de son handicape, l’homme échouant à un devoir mais surtout étant le seul témoin d’une situation particulière, il est poussé du haut d’une falaise par des honorables samouraïs.

En plus de l’enfoncer dans les abîmes de la société, ces individus l’ont rendu aveugle, comme pour mieux marquer la déchéance finale du masseur. Alors qu’il tranchait la chair sans état d’âme, il se retrouve forcé de la masser avec soin pour vivre, comble de l’ironie de son statut, il est aussi bien physiquement que moralement aveuglé par ses croyances. On le maltraite, on l’insulte, on le considère comme un moins que rien et pourtant il reste attaché à ses valeurs et souhaite, plus qu’une simple vengeance, achever une mission qu’il n’avait pu mener à son bien.

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

L’ère des cyniques ?
Enfin, après la chute des individus, notre regard peut se porter sur un marchand des plus cyniques qui vit de la manipulation de tous, même jusque dans ses affaires sentimentales car quand il tombe amoureux d’une femme, c’est parce qu’il a provoqué la rencontre, achetant indirectement les faveurs de l’innocence. Il représente à la perfection la figure de l’homme ayant parvenu à s’imposer par les affaires, devenant à la fois riche et écouter par tous, il peut tout se permettre. D’ailleurs, quand il se retrouvera de nouveau célibataire, il ne se comportera pas comme un homme perdu et déchu, il en rigolera de bon cœur montrant sa maigre considération pour les sentiments humains qu’il pourra s’offrir à volonté, histoire de posséder une femme, rien de moins !

Bandits contre samouraïs - 1978 - Hideo Gosha

Conclusion
En partant de deux groupes opposés, bandits contre policiers, Hideo Gosha va doucement faire apparaître les personnalités et réduire le groupe à son seul chef, unique individu restant. Le réalisateur continue ainsi de décrire l’individualisme de ses hommes déchus ayant réussi à trouver une forme de sérénité dans la solitude, comme en paix avec l’esprit. Dans cet individualisme affirmé, les hommes récoltent finalement le fruit de leurs actes, bons ou mauvais, Gosha nuance sans pour autant en faire les grands gagnants de l’histoire.

La violence des combats demeurent, on oubliera difficilement ces jets de sang et cette furie presque haineuse animant les principaux personnages, ils s’affirment homme en acceptant leur part de responsabilité, trouvant une manière ou une autre de faire rédemption sans oublier. Et dans l’opposition de départ, on pourra aussi constater que les hommes sincères et solidaires se trouvent du côté des bandits tandis que les individus naïfs mais dévoués à des valeurs qu’ils ne comprennent pas, tels d’humbles pantins agissant sous la bannière de la police, de la justice. Gosha filme l’explosion des groupes, la solidarité meurt sous la pression de l’hypocrisie, l’honneur et l’humanité est ainsi relâcher en liberté, totalement inconnu, à l’écart de la structure dominante.

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1 Carth September 13, 2008 at 8:26 pm

Un film beaucoup trop long, mais qui vaut pour quelques fulgurances dont seul Gosha en a le secret.

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