
À la suite de la fermeture de l’éditeur/distributeur Tartan (Angleterre), Jason Gray a publié l’excellente réaction de Jasper Sharp (Midnight Eye) sur les raisons de cet échec.
Avec son autorisation, voici la traduction de son message :
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« Le déclin de Tartan doit avoir plusieurs raisons. Voilà déjà quelques idées qui me sont passées par la tête :
Premièrement, Tartan s’est toujours trouvé dans la zone risquée du marché, distribuant les films de Gaspar Noé, Michael Haneke, Cartherine Breillat, Carlos Reygadas etc. Même si je suis forcé de reconnaitre leur courage, le fait est que ce type de films n’intéresse pas un large public. Malheureusement, ce genre de cinéma étiqueté “art et essai” appartient désormais à des grosses chaînes comme Picture House en Angleterre, pour qui la conception de cinéma alternatif ressemble plus à Little Miss Sunshine ou There Will Be Blood.
Par conséquent, durant ces 5 dernières années, au moins, les compagnies comme Tartan ont eu énormément de problème à diffuser leurs films dans les salles, parce qu’il y a seulement 3 cinémas indépendants intéressés par ces films (Edinburgh Filmhouse, Sheffield Showroom, Bristol Watershed). En plus, regardez l’état pitoyable du parc cinématographique de Londres, où ces 10 dernières années on a vu la fermeture du Lumière, du Metro (devenu The Other Cinema) et du Lux, pour en nommer seulement 3. Les programmations de la ICA et des Virgin/ABC n’ont pas offert grand intérêt ces dernières années. Tartan a été chanceux avec Audition, Ring et Battle Royale, qui sont parvenus à avoir une large distribution, mais gardons en tête que c’était il y a bien plus de 5 ans.
Autre point, les périodes de forte croissance économique ne sont pas particulièrement favorables à l’art. L’augmentation des loyers des locaux vient réduire la marge des exploitants et des distributeurs, les places de cinéma augmentent et donc les gros multiplexes sont les seuls à garder une situation financière stable. Idem pour le marché du DVD. En Angleterre, il est obligatoire de soumettre tous les films à la BBFC, qui fait payer pour classifier les films, et c’est un montant considérable en connaissant l’état de la distribution pour un marché spécialisé comme le cinéma asiatique. Des compagnies comme Artsmagic ou Tartan ouvrent une branche US pour la simple raison et bonne raison qu’elles perdent de l’argent avec leurs seules sorties Anglaises. Et malheureusement, la situation économique en Amérique est retombée plusieurs fois (les Freelancers sont un bon indice pour repérer les récessions, quand leurs paies sont sans cesse reporter… Peu importe les dires de Gordon Brown, le Royaume-Uni n’est qu’à un pas de la récession.)
Mon plus gros problème avec Tartan c’était tout ce truc de “l’Asie Extrême”. Maintenant, je devrais dire que la compagnie a aussi sorti tous les films de Ozu au Royaume-Uni, et n’était pas seulement fixé sur l’horreur. Néanmoins, les distributeurs devraient garder en mémoire que les booms sont de courtes durées. Audition, Battle Royale, Old Boy etc ont attiré le public parce qu’on n’avait jamais rien vu de pareil auparavant. Mais quand 5 ans plus tard, on essaye encore de surfer sur ces succès avec des films de fantômes Malaisiens pourris, c’est pas étonnant de perdre le public, surtout si on vend les disques à 15£ l’unité – soit le prix d’une soirée dans un pub, pour quelque chose qui ne sera regardé qu’une seule fois.
Tartan aurait pu bâtir un marché potable pour le cinéma asiatique, s’ils avaient pu s’éloigner des purs produits de genre. Mais je commence à avoir des doutes sur les distributeurs. J’ai invité quelques personnes de différentes compagnies à Raindance l’an dernier pour venir voir Its Only Talk de Ryuichi Hiroki. Ils n’avaient jamais entendu parlé de Hiroki, malgré l’important buzz l’entourant depuis ces 5 dernières années, et bien sûr, ils ne sont pas venus. La projection a attiré le public, et tout le monde voulait ensuite savoir comment ils pourraient revoir ce film. Pareil pour Strawberry Shortcakes avec la récente tournée Japan Foundation – un film pour lequel les détenteurs des droits internationaux Uplink auraient proposé une offre plus intéressante que la Toei pour Battle Royale ou Asmik Ace pour Ring.
Je continuerai à le dire tant que je pourrai, mais ces 5 dernières années les distributeurs de films asiatiques ont été tellement aveugles que leur survie relève du miracle. À part avoir bien tuer un nouvel intérêt pour le marché en sortant sans arrêt les mêmes films de gangster, de fantômes sanglant au lieu des bonnes comédies et drames sortis ses dernières années, ils n’ont jamais essayer de dénicher une nouvelle tendance. Je ne comprends pas, dans les années 90 les distributeurs sortaient les films de Hirokazu Koreeda, Takeshi Kitano et Wong Kar Wai. Sans être des réalisateurs commerciaux, ils ont quand même trouvé leur marché.
Tout n’est pas perdu heureusement. Un ancien employé de Tartan a quitté la compagnie il y a une année pour fonder Third Window Films, parce qu’il a vu combien de bons films asiatiques étaient proposés mais non retenus par Tartan. Une partie des sorties, majoritairement des films coréens, rentrent dans la catégorie “culte”, mais on peut aussi voir sur la liste Memories of Matsuko et Kamikaze Girls, des films qui dénotent une tendance plus large de l’industrie Japonaise actuelle, et qui ont sans doute un potentiel à l’international. J’espère seulement qu’il réussira sans suivre l’exemple de Tartan qui a placé tous ses oeufs dans un même sac. »
- Jasper Sharp via le blog de Jason Gray
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En conclusion : « l’audience qui est complètement oubliée est celle qui ne cherche pas à voir absolument des “films japonais” mais juste des “bons films” »
(Resterait à pouvoir faire une comparaison avec le marché français)
Merci encore à Jasper Sharp et à Jason Gray












{ 9 comments… read them below or add one }
Au delà de l’aspect lié à la diffusion en UK (pour laquelle j’ai appris pas mal de chose en lisant le texte en vo il ya quelques jours dont le coup de payer pour etre classifier)j’ai aussi eu le sentiment que Tartan avait pris un mauvais chemin en se perdant sur une base supposée de fanboy à qui ils pensaient vendre des films de seconde zone. C’est un gros probleme éditorial que de proposer des mauvais films de niche. Mais Tartan n’est pas le seul sur le marché anglophone. Heureusement le marché US est assez vaste pour amortir. Mais jusqu’a quand ?
En france on a aussi des éditeurs niches dont je me demande comment ils survivent. WE par exemple. Leur catalogue est sympa, différent. Mais ils surfent sur un buzz ou une mode “supposée”. On a aussi Elephant (ou un truc du genre) et quelques autres qui sortent des fonds de tiroir. On se reparle d’ici deux ans ?
“Heureusement le marché US est assez vaste pour amortir”
Justement, il semble que non. Les petits éditeurs américains rencontrent des problèmes, dernièrement Synapse Films avouait sa déception niveau vente de certains films. Encore une fois, ça reste sur la vague pinky violence/trash-culte, mais pour le coup Okatsu/Bohachi c’est autrement bien plus intéressant (plus osé ?) que d’autres “trucs” (je pense au flot de “pinky navets” qui ont débarqué en début d’année)… sans pour autant se vendre énormément – malgré des bonnes critiques dans des gros journaux, une population 7x plus importante qu’en france, sans tenir compte de la taille du marché anglophone international).
En France, l’un des atouts c’est les subventions, mais si le public n’est pas au rendez-vous… (pour les plus gros éditeurs, ça doit permettre d’amortir le choc).
Dans la masse, c’est évident que certains périclitent malgré le marché disponible. Meme si le buzz est suffisant pour certains produits, la distribution l’est elle ?
Franchement la disparition de Tartan me passe un peu au dessus de la tete. Reste maintenant la question metaphysique sur l’avenir général du marché, celle que tu poses. Si je prend mes gouts persos, je dirai que les éditeurs se gourent de chemin. Trop de manga live fauchés pour tenter de séduire un public mangaphile, trop de simili films d’exploitation se vendant au kilo de bidoche et au litre de sang déversés devant l’objectif, trop de petits films se voulant arty depressifs (les dernier pinku sortis cette année, comme tu le dis). Et surtout pas assez de grands noms. On verse dans la niche sans avoir defricher la foret. Ca me fait quelque fois penser à du snobisme (inconscient?) artistique du genre on ne va pas éditer les Naruse, c’est bien trop classique ! l’équilibre entre ligne éditoriale auteuriste (ce qui est une bonne chose, ne me meprenez pas) et films à large potentiel public n’est pas atteint. C’est peut etre là une des clés de la survie d’un marché.
Un peu ce que fait la wildside non ? En ayant un catalogue “international”, multigenre et regroupant quelques gros films qui ont marchés en salle et des inédits ressortis d’on sait aps ou de très bonne qualité, comme Hitokiri ou les Naruse justement (à moins que ce ne soit pas eux qui ait sortis le coffret il y a quelques temps ?)
Dans un entretien, Wild Side disait que les coffrets Naruse (et Kudo, et Uchida…) n’avaient pas très bien marché, en tout cas pas suffisamment pour en sortir d’autres – et à terme, de sortir de la niche ciné jap ?.
(l’hypothèse c’est que les Naruse diffusés sur CinéClassic en ce moment, auraient peut-être dû sortir en dvd…).
Pour le coup, c’est surtout de la folie !
Maintenant qu’en est-il pour les Yoshida (l’arty indé par excellence) ? Un cinéaste exigeant, en harmonie parfaite avec l’idéal culturel cinématographique français, a-t-il/va-t-il trouvé son public ?
ne rêvez pas les gars, le ciné jap c’est déjà une niche!
que se soient les Uchida, les Yoshida, les Eiichi Kudo, etc, nous sommes très peu de spectateurs à acheter ces coffrets. Quant à WE Prod, pour les fréquenter je sais qu’ils sont des passionnés et oui, pour le coup ils prennent d’énormes risques mais il faut bien les remercier pour leurs audaces. Je ne suis pas du tout un fan de Ryuhei Kitamura, pourtant grâce à eux ses films sont dispo. Certains parlent des grands noms type Uchida, Ozu, Mizoguchi… je ne suis pas sûr que les derniers DVDs de Mizoguchi édités chez MK2 (un éditeur qui a du poids) se soient beaucoup vendus (j’ai moi même acheté ces bijoux des années 30). Il faut bien se faire une raison, si l’on veut tout connaître du cinéma japonais il faut 1. commencer à acheter des DVDs US (nombre de titres tout de même impressionnant) et 2. apprendre le japonais pour acheter au pays du soleil levant tous les films indisponibles autrement. Un éditeur qui disparaît, combien même il a versé dans la facilité, c’est toujours une mauvaise nouvelle pour celles et ceux qui veulent voir des films rares (bons ou mauvais)…. triste histoire!
Pour les derniers Mizoguchi, une seule raison, le prix. Payer 50 euros pour deux film, je peux pas. Aussi chefs d’oeuvres soient ils. Je sais bien qu’il faut soutenir l’effort éditorial, la restauration, les bonus, le touin touin critique, mais quand je vois certaines vieilles éditions (non restaurés sans bonus une seule piste de langue, vieux boitier plastique) vendu à la FNAC à plus de 25 euros, ben ça me fait mal, et je repart vite fait du rayon dvd…
“Il faut bien se faire une raison, si l’on veut tout connaître du cinéma japonais il faut [...]”
Tu pars dans une logique totalement inversée. Je crois qu’il est pas seulement question de s’enfoncer encore plus dans les recoins sombres de sa “niche” mais au contraire, déjà d’arriver à faire reconnaître à différents niveaux des bons films. Tout simplement (basiquement, une bonne histoire intéressera toujours plus que le nom imprononçable d’un réalisateur de l’autre bout du monde… qui a force deviendra prononçable car synonyme de bonnes histoires).
D’où l’intérêt de s’intéresser au cas de Tartan, qui nous permet d’avoir – pour nous Français – une idée globale de l’état d’un marché étranger (et donc de l’échec d’une politique de niche, idem pour Panik House, sans doute).
C’est à premiere vue au tour de Xploited Cinema, un distributeur assez important de films dits de niche, de fermer.