
Libéré de l’emprise du studio, Kiju Yoshida peut désormais approfondir ses idées via une approche plus personnelles et plus expérimentale, limite abstraite. Dans la continuité de La source thermale d’Akitsu, le cinéaste explore l’étrange relation entre une mère et son fils, avec leurs sentiments, leur passion incestueuse. Yoshida montre la part de féminité d’un Japon d’habitude plutôt masculin.

Employé de banque, Shizuo Matsutani est fiancé à Yumiko, fille du gérant d’un grand magasin, Denzô Hashimoto. Mais lorsqu’il apprend que sa mère, la belle Shizuka, a une relation amoureuse avec ce dernier, il remet en cause son mariage. Denzô, qu’il imagine vouloir subvertir la relation qu’il entretient avec sa mère, lui est en effet devenu odieux..

Shizuo est bien installé dans l’échelle sociale, il appartient à un milieu où les problèmes d’argent n’existe pas. Lui-même ne montre aucun désir de s’enrichir, ses considérations sont plus essentielles, il s’agit de l’amour, de la trahison. Mais voilà, l’heure est venue pour lui de se marier et d’abandonner la maison maternelle pour vivre indépendamment sa vie d’adulte. Il est temps de s’engager, d’être responsable d’un foyer et d’une femme… Décision difficile pour celui dont la mère était peut-être plus qu’une mère.

Cette mère domine totalement l’existence du jeune fils, comme un objet étrange mais puissant. Attention, le traitement du personnage et son jeu sont subtiles, ne donnant jamais l’impression qu’elle s’impose ou qu’elle étouffe l’enfant par sa présence. Il y a comme une fausse naïveté, légèreté dans le rapport. Il faudra voir du côté de la mise en scène pour s’apercevoir du lien fort et étouffant entre la mère et son fils. Ils sont presque toujours enfermés dans un cadre de l’écran.

D’apparence légère, cette relation révèle pourtant rapidement sa complexité. Déjà, le fils soupçonne sa mère d’avoir été infidèle, même lorsque son mari était encore vivant. Enfant, il la suivait discrètement lors de ses sorties, pour mieux rendre compte de la trahison. Aujourd’hui, adulte, l’habitude est resté. La mère incarne presque une déesse immortelle dont la beauté ne fane pas avec le temps. Principale raison des peurs du fils, la mère est encore désirable.

Comment mélanger cette relation alors qu’il va se marier ? Cet engagement renforce la peur du fils, complètement perdu, incapable de savoir comment il doit se comporter et réagir. Seul, l’enfant est paumé. Au détriment de la jeune mariée, qui malgré sa beauté, n’arrive pas à retenir l’amour de Shizuo. Toutes ces relations sont difficiles, le jeune homme se laisse envahir par les doutes, par les soupçons. Son amour est flou, il n’arrive pas à exister.

L’indécision de Shizuo est renforcée par les nombreux flash-back sur son enfance, des souvenirs qui lui rappellent de nombreux détails sur sa mère, et ses rapports avec les hommes. L’enfant se pose comme un spectateur distant, parfois voyeur, qui essaye de comprendre sa mère, un objet de fascination. Tous ces souvenirs soulèvent trop de questions pour le futur marié, toujours incapable de sortir de l’emprise de sa mère, et pire, de comprendre la Femme. Cet homme est hypnotisé, et comme la plupart des personnages masculins de l’histoire, il n’est pas maître, ni de ses désirs, ni de son existence. À l’inverse de la femme, de la mère, totalement libre, peut-être trop ?

D’un rythme lent et fascinant, Kiju Yoshida construit un choc esthétique où la passion – indéfinissable pour l’homme – tourne à l’horreur. Ici, l’homme est soumis et dépassé par l’entreprise féminine, qui même jeune, exerce une emprise incroyable sur l’être masculin. L’inceste n’apparaît jamais explicitement, Yoshida la montre subtilement. Par exemple, Shizuo et sa future épouse passent pour la première fois à l’acte, mais dans le plan suivant, c’est la mère qui se relève du lit. Le fils est lié à sa mère, même lorsqu’il n’est pas avec elle. Et peut-être que l’inceste – relation interdite (fils/mère et frère/soeur ?) prend même la forme de l’eau, élément dominant la soif de l’homme et limitant son emprise, sa stabilité. Comme pour mieux appuyer l’ambiguïté de la relation. L’inceste, ou la passion, devient une nécessaire emprisonnant l’individu, quel genre d’homme peut survivre sans boire ?
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