
Alors qu’en cette douce année 1964 le Japon accueille les Jeux Olympiques, façon d’éblouir le monde entier par sa modernité d’ancien pays ruiné, Kiju Yoshida préfère nous montrer l’envers du décor. Le Japon de l’an 1964, c’est aussi le désespoir d’une jeunesse jamais considérée par le reste de la société. Au point de sombrer dans le crime. Bienvenue dans le monde “sous-terrain” du Japon moderne !

1964, année de l’ouverture des Jeux olympiques de Tokyo. Tatsuo est un roadie ambitieux. Il voudrait devenir chanteur et rêve d’aller aux États-Unis. Takashi Asakawa, qui l’a pris sous son aile, propose à Isamu Kôda de cambrioler les bains turcs où travaille Yasue, sa maîtresse. Anxieux, Tatsuo ne tient pas à participer au casse, mais n’a pas les moyens de refuser la proposition de Takashi…

Dès l’écran titre, Kiju Yoshida se pose à l’opposé de l’image idéalisée du Japon 1964. À commencer par le titre, “Évasion du Japon” qui fait explicitement référence au malaise d’une couche de la population. Pourquoi s’évader d’un pays en pleine forme ? Sans doute parce que le pays en question vous ignore, préférant stagner dans son hypocrisie plutôt que de faire face à ses tabous et problèmes. Le rêve est américain, pas japonais. D’ailleurs, l’idée de malaise se voit renforcer par l’étrange dessin de la Mort… accompagné par une musique terrifiante et “cassée”.

Le jeune Tatsuo est un rêveur bon à rien, qui se retrouve impliqué dans une série d’évènements très graves, toujours forcé à agir pour le pire. C’est-à-dire qu’il n’a pas l’âme d’un criminel, d’un assassin mais plutôt du malchanceux cocu. S’il doit tuer, c’est uniquement pour sauver une jeune femme, et parce que ses camarades sont incapables d’arranger la situation. À chaque fois, il agit pour le bien d’une personne, par amour ou sans doute par peur. Ce qui ne change pas le triste résultat de ses actes. En voulant faire le “bien”, il prend l’étiquette d’assassin et voit ses rares chances de “rédemption” disparaître totalement. Il est avalé par un engrenage qui le dépasse. Après tout, cette société n’écoute pas sa jeunesse.

Cette histoire nous emmène dans les bas-fonds japonais, là où la prostitution prospère et les yakuzas dominent. Inutile de penser à la Police, elle n’a aucune maîtrise sur ce monde. Même suite à un casse avec un mort, la Police reste impuissante. Mais peut-être que dans ce Japon moderne, les hommes n’ont pas besoin de la pression d’une institution pour “tomber” ? Comme si, d’emblée ce système ne laissait aucune chance à ses “marginaux”-prisonniers. Voir le dernier plan du film.

L’une des rares femmes du film, Yasue, se retrouve en cavale avec Tatsuo. La relation de ce vrai-faux couple reste ambiguë, malgré leurs sentiments évidents ils ne sont pas unis. Sans doute parce que Tatsuo cède à la panique, à la tristesse quand Yasue essaye de trouver des solutions. Il y a un écart entre leurs deux personnalités qui les empêche de vivre une union corporelle parfaite, comme Yoshida sait si bien les filmer.

La cavale complète parfaitement l’idée d’évasion. Au lieu de tourner en rond, d’accepter les règles cyniques de la société, la jeunesse passe à l’étape supérieur. Elle enfreint les règles, dépasse les limites. Et pour survivre, elle est forcée à devoir toujours repousser ces règles, devoir s’évaporer de la société. Pour Yoshida, cette cavale est l’occasion d’injecter des scènes plus dynamiques, en accords avec l’instabilité du couple et de sa situation. Cette action et cette violence viennent bousculer la structure de la société.

L’utilisation de la couleur est totalement maîtrisé. Du début très coloré, très fou jusqu’au final plus terne et sombre (malgré un feu d’artifice). Yoshida sait exploiter, et jouer avec la couleur pour faire apparaître l’état psychologique de ses personnages. Autre point fort de Yoshida, ses cadrages, toujours aussi sublimes. L’homme maîtrise toutes les lignes de son cadre, de façon à positionner ses personnages qu’il fait évoluer avec cohérence dans son espace parfaitement exploité. Même en plein air, Yoshida s’offre des lignes obliques, un choix allant à merveille avec la situation dramatique de ses personnages durant ces instants.

Tout dans ce film a de quoi faire passer Kiju Yoshida pour un insolent. Filmer le monde sous-terrain, un casse, la prostitution, la drogue, des meurtres (dont un policier), la délation, la présence américaine et son exploitation par tous (le rêve américain), des soldats américains faisant de la contrebande, un coréen souhaitant rejoindre la “République Populaire” du Nord, l’opportunisme des médias, décomposition du “groupe”… Le tout en couleurs ! Le tout, la même année que les glorieux Jeux Olympiques. Difficile d’y résister !
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