
Autre peinture noire du Japon d’après-guerre signée Kiju Yoshida. Le jeune cinéaste dévoile le drame humain engendré quotidiennement par cette société capitaliste, ouvertement déshumanisée, capable d’élever l’homme pour mieux l’écraser et l’abandonner. Le Japon selon Yoshida est en pleine crise politique & sociale, détruisant les moindres possibilités de faire changer le pays. La société est malade, et rien ne peut la guérir ?

Pour protester contre le plan de licenciement de son entreprise, Takashi Kiguchi tente de se suicider à l’aide d’un pistolet. Largement relayée par la presse, la nouvelle du sacrifice de Kiguchi, qui a échappé de peu à la mort, se répand dans tout le pays. Yuki, qui travaille au service de la communication des assurances Shôwa Seimei, a alors l’idée d’utiliser le désormais célèbre Kiguchi pour une campagne publicitaire.

À l’origine, Kiguchi, un homme honnête mais désespéré, prêt à mourir pour sauver ses collègues. L’acte est “inédit” et incroyable, faisant de l’homme la nouvelle vedette du pays. Comme ça, juste pour tenter de se suicider. Les médias s’attardent sur l’acte plutôt que ses raisons, les conséquences du capitalisme sont oubliés, la victime devient vedette. Récupéré par une compagnie d’assurance, l’homme est voué à rejouer (mise en scène publicitaire) et à vendre sa tentative de suicide; et ça marche. L’opportunisme s’est approprié l’honnêteté, la sincérité d’un employé désespéré.

Ce soudain nouveau statut offre à Kiguchi une promesse d’avenir, l’argent n’est plus un problème, même les voisins deviennent sympathiques. Mais l’homme garde sa timidité et sa sincérité, espérant permettre à la société de changer. Pour une fois, il sent qu’on lui fait confiance, qu’il peut compter sur le soutien des japonais pour faire évoluer la situation. Tout comme son agent-sa bienfaitrice, une jeune femme qui voit en lui l’espoir du changement. C’était oublier la force du système à se réguler.

En effet, désormais Kiguchi s’affiche partout. Il intéressé tous le monde, et peut se montrer dérangeant malgré sa timidité. Plus dangereux que les nationalistes assassins, il y a la presse à scandale et sa meute de journalistes en quête d’un scoop. Ces gens là bidonnent l’information, ils doivent avant tout réussir à survivre. Piéger des célébrités, arranger des photos, c’est le travail du journaliste à scandale. C’est l’unique façon de récupérer un peu d’argent. La puissance de l’image est entre les mains d’affamés qui, jaloux ou non, façonnent entièrement la réalité. Inutile d’y résister. Ces journalistes sont cyniques et opportunistes, ils n’ont aucun respect pour l’être humain. Encore moins pour les “héros” fabriqués.

Rapidement, les individus ayant rêvé de pouvoir changer la société se font broyés par une machine qui les dépasse. L’homme n’est qu’une marchandise aussitôt jetée après utilisation, après avoir assuré son utilité. Kiguchi n’est qu’un produit de plus, son malheur, sa vie, ses douleurs sont sans importance pour les rois de la communication et les journalistes. Il incarne seulement une image qui marche à un moment donné. Un image, sur les faces d’immeubles, à la TV, qui comble un vide éphémère. Rien de plus.

Tout comme la propagation de l’information, de sa naissance à sa “mort”, le rythme du film se fait rapide. C’est seulement dans sa dernière partie que l’histoire prend le temps de se poser, dès que les personnages comprennent leur triste réalité. L’impossibilité de faire évoluer une société aussi figée. Cette prise de conscience apparait dans une scène d’amour unilatéral où l’homme satisfait son désir pendant que la femme, l’agent, comprend l’inutilité de ses espérances.

Pour son second film, Kiju Yoshida s’attaque à une histoire dense comprenant les multiples facettes de la société japonaise d’époque, pas seulement la dérive d’un système médiatique. Il porte son regard sur un tout, comprenant aussi bien ouvriers qu’actionnaires d’une riche compagnie. Dans tous les cas, cette société n’est pas à l’écoute de ses individus, elle les exploite, leur fait miroiter un futur calme pour ensuite mieux les oublier. Ce qu’elle fait, elle le détruit. L’honnête homme désespéré n’aura de cesse de prouver la sincérité de son désespoir, en vain ?
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