
Lorsqu’un tatoueur imprègne son dessin dans la peau de son client, il ne décore pas seulement le corps. L’homme y concentre toute son âme, il lègue au porteur une partie de lui-même. Toute sa folie, ses craintes viennent influencer l’esprit du client qui peu à peu se transforme selon les traits du dessin. Par le tatouage, des désirs extérieurs viennent s’accaparer du corps d’un individu, forcer à s’y conformer jusqu’à perdre sa propre identité. La chair de la personne est possédée, elle entraîne tout son entourage dans sa décadence meurtrière.

Un amour impossible pousse un couple à fuir avec l’espoir que l’avenir arrangera la situation. Les règles de la société empêchent la fille d’un riche commerçant de se marier avec l’apprenti dudit commerçant, une différence sociale trop importante pour satisfaire l’honneur, ou la fierté, du riche père. Les sentiments des amoureux ne sont jamais considérés par les règles, il est question d’apparence et de bon sens, pas d’amour. À la fuite succède l’aliénation où le couple naïf s’enfonce dans les pires travers humains, décidé à se venger des cases posées par les règles.

À la base, le couple est dominé par la jeune femme, plus déterminée et franche que l’homme, trop peureux pour prendre des décisions. La naïveté les amène à faire confiance aux apparences, à une connaissance qui sait se montrer respectable et généreuse lorsqu’elle peut en tirer avantage. Et cette situation est exactement une occasion de se faire de l’argent. L’amour pur fait face au véritable visage de la société, un commerce d’intérêts.

La nuit du tatouage marque un tournant dans la vie du couple. Les amants en fuite deviennent victime des véritables règles de la société, basées sur les profits et la reconnaissance personnelle. La jeune femme est vendue à un bordel où elle se fera tatouée une araignée, signe de sa future vie inscrit à jamais dans sa chair, dans son dos. L’homme se fait agresser de nuit, il tue le bandit pour devenir un assassin, tranchant le corps pour survivre. Chacun entretient donc un rapport direct avec la chair qui ne peut être oublié.

À partir de cette nuit, les traits de personnalités sont poussés à leurs extrêmes. La beauté de la femme devient un piège pour tous les hommes, elle arrive à obtenir ce qu’elle veut. Elle est déterminée à se venger des hommes ainsi qu’à s’enrichir, l’amour classique disparaît de son esprit. À noter qu’à l’origine, le comportement de la femme semble ambigu, difficile de savoir si elle aime vraiment l’apprenti ou si elle n’y voit qu’une occasion de fuir la bourgeoisie et ses obligations. Du côté de l’homme, la peur et l’indécision résistent un temps, jusqu’à ses retrouvailles avec la femme où il va se transformer doucement en tueur. Il est poussé par ce qu’il croit être de l’amour, ses meurtres sont ceux de la passion.

Le film est dominé par les barrières que les personnages essayent de franchir. Masumura exploite les portes et fenêtres pour composer ses cadres et par moment y enfermer ses personnages. On verra souvent les individus parler à travers des portes fermées, quelque fois ouvertes. Ce qui permet aux curieux de pouvoir écouter ou voir ce qui se déroule à l’intérieur d’une pièce tout comme cela peut laisser aux personnages un reste d’intimité, pouvoir se cacher derrière une porte fermée. Quelque soit l’idée, les individus sont entourés par ces limites, même en pleine nature comme lors du meurtre en foret, on remarque des troncs en guise de barrières. D’ailleurs, les deux dernières plans, peut-être ironiques vu le final, viennent délimiter l’espace des hommes, des visages.

Sous le poids d’une réalité bâtarde, les rues d’Edo en deviennent mystérieuses. Il n’y a aucune vie dans ces rues, elles se font remplir uniquement par la pluie, la boue, de la neige ou encore un léger brouillard. Mais les hommes restent confinés à l’intérieur des maisons comme pour mieux se protéger de la réalité. Sans se rendre compte qu’ils sont les uniques dangers de cette société. Mais leurs esprits sont trop occupés par l’attrait des jeux, de l’argent et surtout des femmes. Les hommes n’aspirent à aucune liberté, ils se complaisent dans un quotidien vide dénué de sentiments. Ils sont comme cet artiste devenu apathique depuis son chef d’œuvre, ils ont perdu leurs âmes. Déshumanisés, ils errent en attendant la mort, détruisant tout ce qu’ils ont un jour bâti.

Par le tatoueur, Masumura s’intéresse aussi au rôle de l’artiste dans la société. Ici, le personnage fait ressortir toutes les pulsions enfouies des individus, il fait rentrer les valeurs de la société dans la chair humaine. L’artiste est un fin observateur, capable de voir précisément la réalité des esprits. L’araignée devient son chef d’œuvre parce qu’il trouve la personne parfaite capable de rendre possible cette horreur, mélangeant sa vision et les pulsions du corps receveur. D’une certaine façon, les hommes vont vouloir se conformer au travail de l’artiste, devenir comme un dessin quelconque.
Infos
- Irezumi (刺青)
- Avec Ayako Wakao, Akio Hasegawa, Kei Sato… (IMDb)
- Disponibilité : DVD Z2 STF (Cinémalta)












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