
Le soir venu, les cabarets et autres clubs illuminent les rues japonaises de leurs enseignes. Ces rues sont remplies de soldats américains, reconnaissables de par leurs uniformes, ce sont les principaux clients de ces établissements. Ils ne résistent pas aux femmes et à l’alcool japonais, des plaisirs qu’ils payent sans trop discuter. Pour appâter cette clientèle, il faut des femmes bien sûr, mais aussi des passeurs qui tentent d’attirer les soldats dans les bons endroits, dans des bordels cachés au fin fond d’une ruelle. L’occupant américain offre au Japon d’après-guerre, une économie parallèle contre laquelle les autorités essayent de lutter.

Pour la jeunesse japonaise, ce marché représente des boulots faciles. Il ne demande aucune qualification, ni connaissance spécifique d’un sujet. Il suffit simplement d’être capable de piéger l’occupant, que ce soit en vendant son corps ou en le poussant dans les bons bars. Tout en sachant que ça reste des petites combines dangereuses qui peuvent mener en prison. La police n’hésite pas à faire des descentes dans les bordels clandestins et à coffrer tout le monde, sauf les soldats qui repartent de leur camion. Les autorités ne s’intéressent pas à cette population pauvre qui doit vivre par tous les moyens. Les cris de rage d’une prostituée embarquée resteront vains.

Ce sont ces plus pauvres qui vont être au centre de l’histoire, avec un couple partagé entre le désir d’une vie paisible et la réalité d’un présent instable. Le jeune homme est un branleur ridicule, qui navigue de petits coups en petits coups quand sa compagne travaille quotidiennement et honnêtement. L’amour du couple est indiscutable mais leurs ambitions personnelles diffèrent totalement. Tellement que la jeune femme provoque son amant en lui laissant croire son hypothétique mariage avec un américain. Ce qui signifie une nouvelle vie aux Etats-Unis avec tout le confort adéquate, une vie loin des taudis japonais.

Dans cette société d’après-guerre, l’unique moyen de récupérer rapidement et facilement beaucoup d’argent, c’est de rejoindre les rangs d’un gang. Ce que fait le jeune homme. Le gang gère le marché noir local, il assure la protection des particuliers en échange d’une somme d’argent, en fait du racket. À côté de ça, les yakuzas utilisent un élevage de porcs pour camoufler d’autres activités peu reluisantes. Ils se font livrer de la nourriture et profitent des porcs pour se débarrasser des corps des victimes, ceux qui n’ont pas su se plier aux volontés du gang. Pour l’argent, l’honneur est oublié.

En acceptant cette vie malhonnête, le jeune homme plonge peu à peu dans les contraintes du gang. Rester au service de ses frères et de son patron, c’est-à-dire utiliser sa barque personnelle pour transporter un mort ou encore se dépêcher de bouger un cadavre flottant avant que les autorités ne le remarquent. Et même s’il n’a en rien participé à ces meurtres, il s’en retrouve complice. Son père, sa copine sont surpris de le voir proche des mauvais coups. Mais rien à faire tant que l’argent rentre dans la bourse. L’homme ne veut pas admettre qu’il n’est pas à sa place, lui le pauvre comédien excessif et peureux incapable d’affronter la réalité du milieu avec élégance.

La jeune femme rêve d’une vie simple dans un endroit calme. Elle n’attend pas la richesse ou le confort absolu, elle veut juste être une femme aimée vivant dans un foyer heureux. Elle ne ressemble pas à sa sœur qui s’est mariée avec un homme pour son argent et sa situation, une relation fondée sur les intérêts et non le bonheur. Cette femme reste dans la logique d’après-guerre où les individus doivent survivre, attachés à l’argent. Elle est incapable de voir au-delà, de considérer une relation sous un angle plus humain, plus honnête.

Imamura filme ici un Japon abandonné avec des rues malsaines respirant la pauvreté. Pour de l’argent, les hommes sont prêts à saouler une jeune femme pour la refiler à une bande de soldats excités, un trafic dégoûtant impliquant directement des patrons de bars. Les autorités ne s’intéressent toujours pas à ces viols, elle arrête la victime qui tentait de se venger plutôt que les violeurs américains, rien n’est fait pour empêcher ces horreurs. Imamura se permet un final osé où des porcs sont relâchés dans les rues japonaises, renvoyant directement à ces nombreux plans de rues remplies d’américains et de yakuzas. C’est sans oublier que les occupants n’ont pas seulement investis les villes, ils sont tout autour des côtes tels des gardiens surveillant les pauvres prisonniers. La mer, symbole d’espoir, perd son statut. À défaut des rêves, elle rapporte aux hommes les corps des désenchantés. Mais de toute manière, est-ce que ces japonais connaissent encore l’espoir ou l’endurance, eux qui accueillent et vivent de l’argent des occupants ?

La réalisation passe souvent par des plans-séquences interrompus par un détail important. Imamura laisse la caméra tourner devant des scènes de dialogues ou de rencontres, il laisse les personnages exister sans coupures particulières. À croire qu’il veut étirer ces quelques instants d’intimités où l’on parle de tout sauf d’argent. Pour ces plans, il opte aussi bien pour une caméra statique que pour une caméra en mouvement accompagnant les personnages dans leurs actions, pas toujours des plus douces. Imamura ne se cantonne pas dans une approche classique, découpée proprement, il fait preuve d’idées intéressantes comme lors de la scène du viol avec une caméra au plafond qui commence par une légère rotation, se plaçant dans la continuant des mouvements – ici une baffe – pour sombrer dans la folie et tournoyer le temps du viol, symbolisant le trauma de la victime. Et logiquement pour l’issue du film, il filme un train partir au loin sur les rails de l’espoir, unique chemin encore assez libre. Un symbole régulier, au même titre que la pauvreté et le rapport à l’argent.
***Bande Annonce
Infos
- Pigs and Battleships; Hogs and Warships (Buta to gunkan, 豚と軍艦).
- Avec Hiroyuki Nagato, Jitsuko Yoshimura, Tetsuro Tamba… (IMDb)
- Disponibilité : DVD STA (JPNW) voir SuperHappyFun












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