
Un homme rentre dans un dojo afin de défier le maître des lieux, mais absent, il n’y aura pas de combats. Sur le chemin de son retour, il se fait lâchement assassiner par deux élèves du Dojo tout juste défié. La mort de cet homme provoque la colère de son clan qui va chercher à trouver le tueur du côté du dojo qu’il était venu défier. Mais les tueurs vont être protégés pour le bien de leurs familles, le maître du dojo va donc demander à son assistant de porter la responsabilité du meurtre en s’enfuyant une année. À son retour, tout devrait être réglé, il doit retrouver sa position, parole de samouraï. Le temps passe, le maître meurt, la promesse aussi, l’homme se retrouve pris au piège.

The Betrayal, remake de Orochi (1925), appartient pleinement à cette catégorie de chambara noir tout comme son original, non pas seulement pour son final apocalyptique, mais aussi pour la description de la désillusion des valeurs de cette époque. Raizo Ichikawa incarne le personnage principal, un samouraï ayant une bonne position au sein d’un dojo, menant une vie sans encombres et à peu près déjà toute tracée, puisqu’il doit bientôt se marier avec la fille du maître. L’homme croit profondément à l’honneur et aux valeurs de sa caste, jamais il n’aurait pensé à remettre en cause tous ces fondements. Pour lui, lorsque son maître lui demande de porter la responsabilité d’un acte qu’il n’a pas commis, cela fait parti de son engagement de samouraï, il ne voit donc aucun problème à accepter cette mission sachant qu’un samouraï est censé n’avoir qu’une parole, de fer bien évidemment. De son année de retrait, coupant subitement toutes les joies de sa vie, il passe son temps à vagabonder sans buts, venir en aide à certaines personnes, se plier aux exigences des autres. En somme rien de spécial, il ne cherche jamais à mettre en avant son potentiel et ses connaissances de samouraï, allant même jusqu’à se laisser humilier sans broncher.

Alors quand son année de retrait se termine enfin, le jeune homme recommence à sourire, il pense que sa vie va reprendre son cours, et qu’il va pouvoir se marier. Une promesse est une promesse après tout. Pendant son absence, les choses ont bien changé, le maître est mort, les opportunistes ont su arriver à leurs fins. Ce samouraï est plus un danger pour eux qu’une aide et des individus gênant ont a tendance à s’en débarrasser. Pourquoi lui faire l’honneur de lui rendre sa position quand on peut profiter de son nouveau, faux, statut de meurtrier en cavale. La naïveté du jeune homme cède à une triste conscience de la réalité, il a définitivement tout perdu, aussi bien sa vie, sa femme que ses propres espérances et repères. L’homme n’est plus qu’un rônin sans illusions sur son époque, il est déjà mort.

Ainsi il comprend que le code d’honneur n’est qu’une mascarade au service de manigances misérables visant à dominer les autres. Il ne montre plus aucun respect pour les hommes, et encore moins les hauts placés, le rônin s’interposera lors de l’exécution d’un homme criant son innocence mais traîné de force par un homme arrogant pensant que son rang l’autorise à agir comme bon lui semble. Voilà la justice de cette époque, inexistante, expéditive, faite de procès bidons, jamais à l’écoute des hommes, toujours soumise à des juges inefficaces. Le rônin est impartial sur le regard pessimiste qu’il porte sur sa société, d’ailleurs il ne fait pas dans le misérabilisme en considérant les pauvres différemment des plus aisés. Son raisonnement brise littéralement l’idée de hiérarchisation des individus, de compartiment en caste, considérant cela comme une simple justification aux actes des hommes. L’être humain est ici totalement faillible, à l’argent et aux valeurs communément admises. C’est dans l’ensemble de la société que le rônin a perdu toutes attaches. Néanmoins, d’autres personnages ont eux aussi tout perdu à cause d’une trahison. La finalité est toujours la même pour les comploteurs et manipulateurs, l’argent, le pouvoir. Les conséquences de leurs actes n’ont aucune valeur, l’homme a perdu toute son humanité. Car si cet homme arrive à survivre, beaucoup ne réussissent pas à dépasser les difficultés et choisissent la mort quand bien même on leur vient en aide. Belle chronique d’une société pourrie délaissant les individus.

L’histoire de ce rônin suit un schéma assez classique permettant sans problème de mettre en avant tous les détails noirs de cette époque. Mise à part la perte de ses croyances, on retrouve deux amours révélant chacun un stade du personnage. D’abord la fille du maître, jolie et naïve, elle est l’image d’une vie simple bien confortable au sein d’un univers en constante contradiction. Sans son homme, la femme se laisse emporté définitivement par cet univers. Puis une femme plus modeste travaillant dans une auberge, elle recueille le rônin alors que celui-ci a été blessé après un combat, leur relation est sincère et facilitée par une méconnaissance du passé de chacun, elle apparaît comme le dernier espoir en une humanité trahie.

L’alcool s’imposera comme le seul moyen pour oublier, pour délaisser la noirceur qui l’entoure. Mais même dans un état pareil, la société viendra lui demander des comptes. Dangereuse entreprise que de défier un homme déjà mort, défait de tout ce en quoi il pouvait croire. Encerclé de toutes parts, le rônin est attendu par des centaines d’hommes. Ce combat final est monstrueux tant par sa longueur que par ce qu’il exprime. Nous avons affaire à un véritable massacre d’une durée de pratiquement quinze minutes, Raizo Ichikawa est magistral de bout en bout, bien que non expert du maniement du sabre, il arrive à parfaitement exprimer le vide spirituel du rônin. Dans ses gestes, il n’y a plus le reflet d’un art magnifiquement orchestré, avec ses positions, ses mouvements. Chez lui, le sabre n’est plus qu’une question de survie, il devient sauvage et massacre tout le monde, se battant aussi bien par terre, qu’à moitié accroupi. Dans ce combat, il n’y a définitivement plus de règles, plus d’honneur, c’est simplement la tuerie finale d’une tragédie. Le travail de Akira Ifukube est d’ailleurs en totale harmonie avec ce spectacle violent. Les sonorités sont rythmées et imposantes reflétant la noirceur de la scène à merveille. L’acte de survie est à la foi nihiliste et vain pour un homme déjà mort.

Tokuzo Tanaka réalise un film brillant qui ne démérite pas sa place aux côtés du travail de Kihachi Okamoto ou de Masaki Kobayashi, et bien d’autres réalisateurs de cette époque. Son propos pessimiste n’éprouve aucune difficulté à se mettre en place, tout est fluide et intéressant. Et même si sa mise en scène n’égale pas celle des hommes cités plus haut, il démontre avec la gigantesque scène finale un bon sens du rythme, ne perdant jamais de vue son propos noir avec sa finalité cynique, dans tous les cas, nihiliste.
***Extraits
En fuite…
Pour l’honneur du clan
Voir le combat final dans sa totalité
Infos
- The Betrayal (Daisatsujin orochi, 大殺陣 雄呂血).
- Avec Raizo Ichikawa, Kaoru Yachigusa, Shiho Fujimura… (IMDb)
- Disponibilité : DVD STA (Samuraidvd)












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