
Banni peu de temps après sa sortie en salles au Japon, le film devient un objet culte faisant la réputation du réalisateur Teruo Ishii. Il se retrouve alors roi de l’éro-guro, ou érotisme grotesque, un titre vague laissant imaginer toutes les fantaisies les plus incroyables visibles au cinéma. Une imagination bien aidée par cette histoire de savant fou difforme menant ses expériences horribles sur une île loin de la civilisation. Un homme qui souhaite recréer une autre société où les renégats pourront vivre enfin libre et même dominer des esclaves normaux en guise de vengeance. Mais voilà, le film est davantage une enquête partant à la rencontre de l’étrange qu’un pur produit décomplexé comme le sera quelques temps plus tard le fameux Bohachi.

Par cette adaptation du travail d’Edogawa Ranpo, célèbre écrivain japonais, Teruo Ishii se permet de montrer les travers de sa société. Ici, les hommes sont des prisonniers, qu’ils soient en prison, dans une somptueuse demeure ou sur une île, ils dépendent d’un système étouffant qui réduit leur espace. Par exemple, le personnage principal n’est qu’un usurpateur, faussement accusé d’un meurtre et de folie, il se fait passer pour un mort. C’est-à-dire que tous les hommes sont forcés de jouer avec les apparences, qu’ils doivent sans cesse se méfier des autres. Il n’y aura jamais aucune véritable liberté pour ces hommes, même dans la folie. Et bien que le film s’ouvre dans une cellule pour se refermer sur un couché de soleil, l’histoire conserve un ton ironique et pessimiste quant à l’avenir de cette société. Le seul espoir possible repose sur les épaules d’un couple interdit, de cette liaison incestueuse entre un frère et une soeur bien aidé par un père sadique. Teruo Ishii s’amuse de cet amour, il va jusqu’à faire exploser cet interdit.

Le film se construit comme l’enquête d’un jeune homme hanté par des images et des sons du passé. Ce qu’il cherche, c’est avant tout à comprendre ses origines. C’est une quête de l’identité qui l’amène à la frontière terrestre de son pays. Et c’est évidemment lorsqu’il osera traverser la mer pour rejoindre la fameuse île qu’il obtiendra toutes ses réponses. En attendant, le hasard lui offre l’opportunité d’usurper l’identité d’un mort, un homme lui ressemblant comme deux goûtes d’eau. Alors qu’il se cherche, il vole la vie d’un autre homme, une situation ironique qu’il essaye de gérer avec sérieux. Il doit faire attention à ses moindres gestes, devenir un gaucher, porter des lunettes et s’occuper en privé de deux femmes différentes. Il découvre la vie d’un riche et ses secrets les plus intimes. Et à l’exception du chien, personne n’est capable de remarquer une quelconque différence, même la veuve se fait duper. Quel genre d’individus se laisse aussi facilement berner ? Quel genre de société accueille sans interrogation un mort qu’elle vient d’enterrer ? En tout cas, l’usurpateur sait profiter en toute modestie de cette situation…

La découverte de l’île est un grand moment, le film passe d’un milieu bourgeois victime de son hypocrisie à un environnement totalement décomplexé où vivent les individus difformes. Mais pas librement, ils sont surveillés par des gardes ou enfermés dans des cages, ils se font fouetter et doivent se plier aux exigences du savant fou, propriétaire de l’endroit. Parce que physiquement handicapé, ce docteur a décidé de se venger en domestiquant de belles jeunes femmes. Elles sont un peu partout, la plupart dénudé et se comportement soit comme de simples objets de décorations ou comme de pauvres animaux sauvages contraint d’avaler les miettes offertes par le maître. Il s’agit d’écraser toute la beauté de l’humanité. De faire de l’île un endroit où tout ce qui ne ressemble pas à la norme peut espérer vivre. Constat d’une société japonaise rejetant les éléments perturbants ou indignes. À l’image du général emprisonné au début, qui n’arrête pas de crier son autorité sur tous ce qu’il voit. Une image ironique en cette époque impérialiste, l’action se déroulant dans les années 20.

Teruo Ishii filme un véritable spectacle fou où les corps à moitié nus des individus sont recouverts d’or ou d’argent, qu’ils exécutent des danses étranges en étant éclairés par des lumières rouges ou vertes, appuyant bien toute la folie de la scène. Le passage sur l’île est un défilé de bizarrerie, à base de maquillages et d’idées surprenantes, ainsi que la musique (une comptine ou un morceau déstructuré, étrange). Ishii construit toute une ambiance décalée, l’île devient une autre planète à mille lieues de l’atmosphère classique du continent. L’once d’érotisme présente dans le film se mélange à l’horreur de ces corps difformes, rongés par les maladies quand ce n’est pas directement des insectes qui investissent la chair en décomposition. Cette horreur fait oublier la seule scène un peu sanglante, celle d’une opération sur des siamois. Teruo Ishii exploite surtout l’étrangeté de son récit, à laquelle il ajoute des relations sociales interdites par la société. Le savant fou est avant tout un cocu et le jeune docteur est occupé par trois femmes : une veuve, une servante et… sa soeur.

Dans cette société rigide, les hommes anormaux sont contraints de subir les moqueries et les regards méprisants. Quand certains exploitent ce problème pour en faire leur métier (le cirque), d’autres décident de trouver une issue. C’est le cas de ce savant fou, humilié par sa splendide femme qu’il ensuite torturé, elle et son amant. Sur son île, il reproduit à sa manière les défaillances du continent. Il peut bien parler de liberté, il n’en reste pas moins prisonnier de sa colère et de sa mini société. Il peut bien vouloir libérer les êtres difformes, il les laisse vivre en cage comme des animaux. Et surtout, il veut imposer sa difformité à tous. Contraindre les gens à devenir physiquement horribles. Néanmoins, le dernier quart d’heure vient presque tout briser. Au lieu d’aller jusqu’au bout de la surenchère d’étrangeté, Teruo Ishii préfère nous assener d’un vrai faux rebondissement explicatif grotesque, aussi bien amené qu’un poil dans la soupe. Une maladresse généreuse qui vient condenser et conclure différentes pistes narratives, comme si Teruo Ishii ne souhaitait pas sous-exploiter le travail du maître Edogawa Ranpo.












{ 0 comments… add one now }