L’histoire de Izo Okada (Shintaro Katsu), devenu assassin en croyant devenir samouraï, non par amour d’une éthique morale mais par pur opportunisme. Dans cette fin d’époque féodale où le pays est divisé en plusieurs camps adverses, les pauvres comme les riches s’engagent dans la direction qu’ils pensent être victorieuse. C’est l’occasion pour chacun de changer de vie, se faire remarquer ou simplement contribuer à introduire de nouvelles idées. Pour Izo, l’essentiel est de sortir de sa condition de pauvre paysan. Par chance, sa force lui permet de s’imposer comme un tueur redoutable, ce qui lui permet d’espérer intégrer l’élite du futur régime. C’est la récompense suprême ! Plein de rêves naïfs, cette scène replace pourtant Izo dans sa réalité. Est-il un grand homme libre ou un esclave aveuglé par sa bêtise ?

En cette époque, quel est l’état du Samouraï ? Il est mort. Ces hommes qui se prétendent être samouraïs sortent littéralement de terre tels des zombis, ils luttent contre la réalité. Ces morts-vivants portent le costume du guerrier d’antan, déchargé de toutes ses croyances essentielles. Ce n’est plus qu’une apparence utile pour justifier les ambitions personnelles de chacun. S’ils sortent de terre, ce n’est donc pas pour une notion de liberté mais juste pour imposer leurs volontés aux mortels. D’ailleurs, à la base l’espace est cloisonné à gauche et à droite, ils vont briser cet enfermement pour dominer définitivement tout.

Ce groupe d’hommes est organisé, il y a un chef en tête de fil (au centre du plan) derrière lequel s’assemble le reste de la meute. Izo est au fond sur sa droite, il appartient au groupe. Tous ces hommes marchent presque à l’unisson, écrasant dans l’indifférence tous ceux qui dérangent l’ordre. Les commentaires en voix-off font penser qu’il s’agit d’une marche en pleine rue, ce sont les badauds exclus du cadre qui nous livrent des informations sur la place des différents protagonistes. Des infos parfaitement visibles à l’écran. Ces morts-vivants ont l’audace de s’exhiber devant les yeux de tous, ils n’ont aucune honte de ce qu’ils représentent, des mécréants. Cette attitude confirme qu’ils ne connaissent pas, ou ne respectent plus, les grandes valeurs des samouraïs. De l’honneur, du respect, de la morale et de la soumission, il ne reste que cette dernière.

Le chef (Tatsuya Nakadai) demeure au premier plan, quand Izo est relégué sur son côté dans un flou instable. L’homme qui se croyait libre s’avère être présenté ici comme un simple homme de main, une ombre de ce clan. Cette réalité est renforcée lorsque par un travelling, la caméra délaisse le chef et son assistant en deuxième ligne pour attendre qu’apparaisse enfin Izo en quatrième ligne ! C’est la distance qui sépare la réalité du rêve (et aussi la hiérarchisation stricte du groupe). Mais même à cet instant, l’homme n’est toujours pas au centre de l’écran, il ne s’impose pas comme la grande figure du groupe (plan pivot – voir dernier §). Au contraire, il est entouré par plusieurs autres hommes anonymes, et ce n’est qu’un commentaire qui vient le sortir légèrement de ce groupe.

Pourquoi ? Est-ce pour l’homme ? Non, un changement d’angle soudain (rupture) montre que les badauds parlent de l’assassin. C’est son sabre qui domine le plan de toute sa largeur. Encore une fois, il est question de la fin des samouraïs. L’homme, que l’on sait paysan, arbore un sabre de toute beauté. Une pièce unique et fine censée faire tout le prestige de son porteur (synonyme d’élévation sociale – elle est même remarquée par les spectateurs. Problème, c’est une perle portée par un porc. Il se moque clairement de ce qu’elle représente, dans l’une des premières scènes du film il l’essayait pour couper n’importe quoi comme un gamin découvrant un nouveau jouet. Pour lui, ce magnifique sabre n’est qu’une arme, il n’y a rien de spirituel. C’est une considération terre-à-terre, preuve que les hommes se foutent de la tradition. L’arme est aussi attachée sans grand soin à la ceinture du paysan, rien de faste et encore moins de respectable là-dedans.

Mais voilà, même porteur d’une lame pareille, Izo n’est toujours qu’un esclave dominé par son maître. Dans cette situation, l’homme est coincé au second plan, il gagne juste en netteté, façon de le sortir du groupe. Une importance rapidement minimisée, comme pour couper court à toutes ses véritables ambitions (la liberté). Izo est désormais à la limite du cadre (il termine hors-champ), subissant la ferme volonté (écrasante) de son maître. Manière de prévenir que les initiatives personnelles seront sévèrement jugées par le chef tout-puissant et ses hommes de mains de confiance. Ce chef se dévoile déjà comme un manipulateur exploitant les hommes pour ses propres intérêts ou éliminer les potentiels adversaires. Flouté seulement quelques secondes, le maître montre ses crocs.

Poussé en hors-champ, Izo apparaît définitivement comme l’intrus du groupe. Son apparence de loup sauvage et ses vêtements noirs le démarquent du reste des hommes. Une différence dont il semble être conscient, il bouge sans cesse et regarde un peu partout quand les autres maintiennent une allure droite et inflexible sans jamais douter. Izo se rapproche doucement du centre de l’écran pour se fondre pratiquement sur la figure de son chef, toujours en première ligne. Au final, il n’y a plus que leurs deux têtes apparentes, mais les deux sont floues. Prémisse d’un conflit à venir entre ces deux personnages principaux où le pouvoir excessif va rencontrer la rage de l’esclave assassin.

Hideo Gosha filme la parade des imposteurs, entre prétention et arrogance, ces morts-vivants avancent inconscients vers leur fin (ils sont filmés de haut, en plongée). Une très belle scène (post-générique) construite en deux temps (de façon symétrique), s’intéressant d’abord au groupe et au chef pour ensuite se concentrer sur Izo Okada, le personnage principal. Une manière de poser d’emblée les questionnements de cet homme et sa place au sein du groupe, lui qui cherche la liberté reste prisonnier de bout en bout de la volonté de son maître. C’est l’intérêt de la symétrie, les plans de la première partie sont les mêmes que dans la seconde. En clair, Izo ne dégage aucune spécificité particulière, sa vie ne lui appartient pas. Il rentre dans un cadre sans s’affirmer. Son rêve, c’est la liberté, sa réalité c’est d’être un assassin aux ordres d’un maître.
À lire : The Samurai Film (Alain Silver)












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