L’Auberge du mal – 1971 – Masaki Kobayashi

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(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Sur une île en pleine zone marécageuse, une auberge sert de repère à un groupe de bandits experts en trafic d’objets illégaux. L’endroit est parfait pour dissimuler ces affaires, bien à l’abri du regard des curieux. Même la justice reste à l’écart de l’auberge, non pas par désintérêt, mais par crainte de mettre le nez dans les affaires d’un seigneur puissant. De la contrebande soutenue par le pouvoir en place, signe d’une société corrompue dominée par l’argent. Et pourtant, Kobayashi offre aux renégats de l’auberge l’occasion de sortir de cette logique mercantile pour affirmer leur humanité. Donner leurs vies pour rien.

L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Le faste et la richesse de la haute société féodale n’apparaîtront jamais. Ni demeures somptueuses, ni cérémonies traditionnelles ne sont au rendez-vous. Rien qu’une auberge et ses alentours abandonnés. Un environnement sans vie délaissé par la société, inspirant la mort. C’est ici qu’habitent donc des bandits, sources de folles rumeurs renforçant l’aspect dangereux et morbide de l’endroit. Quiconque se rend à l’auberge, risque de ne pas y repartir vivant. Vu leurs affaires, ces hommes doivent se méfier de tous les étrangers, de potentiels suspects pouvant s’avérer nuisibles. Voire même des espions.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Pour ces bandits, la situation vient doublement de changer, les obligeant à se montrer plus vigilants que jamais. Un nouvel officier vient d’être nommé dans cette zone et il a bien l’intention de détruire leurs activités. Mais il ne craint pas l’éventuel seigneur derrière ces voleurs ? Non, il est lui aussi soutenu par un puissant seigneur. Ainsi, l’officier n’agit pas pour le bien de la justice mais pour satisfaire les intérêts d’un pauvre seigneur énervé. L’auberge est le point stratégique de la contrebande, c’est-à-dire l’endroit central d’un commerce illégal échappant au contrôle des autorités locales. En clair, le seigneur ne touche pas son argent. Dans cette société, il n’est pas question d’honneur ou de respect, mais d’intérêts personnels.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Les habitants de la tranquille auberge colportent une mauvaise image. À première vue, ces bandits sont des bêtes sauvages capables de tuer sans raison particulière. Ils sont instinctifs et dangereux, à ne surtout pas provoquer. Kobayashi va briser cette impression en nous emmenant au sein même de l’auberge, il nous fait traverser le seul chemin reliant la terre à l’île. Un pont que la plupart des individus n’osent pas franchir. Une fois, le plus dur effectué, nous nous incrustons dans la vie de l’auberge. À partir de là, Kobayashi développe la personnalité de chaque bandit, faisant apparaître de la vie dans cette petite baraque du mal. L’apparence détestable de ces hommes disparaîtra progressivement, ils entretiennent d’abord des rapports froids et violents mais finissent par laisser sortir leurs sentiments.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Ces bandits sont des hommes, ils ne tirent aucun plaisir à faire dans la contrebande. C’est avant tout un moyen d’assurer la survie. Certains commencent à peine à réaliser le danger du travail, le risque de se faire tuer en vain. Un homme se dégage clairement de ce groupe, c’est la forte tête incarnée par Tatsuya Nakadai, surnommé l’indifférent. Violent et impulsif, il est toujours calmé par son chef. Il n’essaye jamais d’être très agréable et son caractère peut faire bousculer soudainement l’ambiance calme dans la tension. Néanmoins, cet homme froid et distant est en réalité le plus fragile du groupe.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Abandonné très jeune par sa mère, il l’a retrouvera plusieurs années plus tard dans un bordel. Il l’a tuera, ou du moins il pense avoir tuer une femme ressemblant à sa mère. Sans pitié, l’homme fait payer à sa mère sa trahison, sa fuite de ses responsabilités maternelles. C’est par rapport à son vécu, qu’il viendra en aide à un petit moineau abandonné qu’il sauve de la noyade. Sur les conseils d’un client ivre, il fait tout pour permettre à la mère de venir chercher son petit attendant sous un panier. Il reste plusieurs heures à guetter l’éventuel retrouvaille, protégeant par la même occasion par sa présence le petit moineau des possibles prédateurs.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Cette histoire démontre non seulement la sensibilité de l’homme, loin du dur distant imaginé au départ, mais traduit aussi l’état de l’individu dans cette société. Tout comme le moineau, les hommes sont abandonnés, ils n’ont plus de repères et se retrouvent enfermer dans une cage. Ils sont prisonniers d’un système inhumain qui fait tout pour les étouffer. D’ailleurs, le parallèle avec le moineau a tout d’ironique. Quand l’homme a voulu sauver l’oiseau il a écouté naïvement les conseils d’un saoulard fataliste ayant tout perdu pour de l’argent. Pour gagner sa liberté et son indépendance, cet homme a voyagé pendant plusieurs années pour le bien de sa famille. Mais à son retour, toute sa famille était morte, sa femme avait tenté de retrouver, en vain. C’est-à-dire que l’argent n’est qu’une illusion de la liberté, ce n’est pas un gage de bonheur. Une bonne volonté, sauver l’oiseau et le nourrir, ne suffit pas. Il lui manque l’essentiel, l’affection d’une famille.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

L’atmosphère de l’auberge va aussi changer par la présence d’un jeune homme sauvé par l’un des bandits. Lui aussi a tout perdu, et principalement sa future épouse tout juste vendue à un bordel. Si son histoire touchante n’affecte pas tous les hommes, sa détermination à vouloir retrouver son amour quitte à mourir vainement bouscule définitivement tout le monde. C’est exactement ce qu’il fallait pour libérer ces hommes, entendre quelqu’un parler de dévouement à une cause personnelle. C’est un discours bien trop rare en cette époque où les motivations sont monétaires et jamais humaines. Cette fois-ci, les étiquettes sont oubliées, les hommes veulent se comporter humainement. Ils veulent agir pour le bien d’un amour rendu impossible par la société. Pour ça, ils acceptent un travail qu’ils savent dangereux, un piège tendu par les autorités locales. Mais pour ce couple, les hommes gardent espoir. C’est la première fois qu’ils sont heureux de partir travailler.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Les renégats agissent en véritables hommes. Ils vont à l’inverse de la logique de cette société qui réclame toujours de l’argent en échange de n’importe quel service. Ici, ces oubliés vont vers la mort sans rien demander en retour. Jusqu’au dernier souffle, ils se battent pour sauver un amour. C’est un geste totalement désintéressé dominé par l’espérance. Durant le massacre final, Kobayashi s’intéresse plus à fuite et à la survie qu’aux rencontres, qui sont pour la plupart désamorcées au bout de quelques secondes. Ce n’est pas un affrontement sanglant avec une caméra au cœur de l’action, les hommes cherchent à fuir et sont poursuivis par une masse anonyme et lumineuse qui essaye de les étouffer.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

Si la mort apparaît clairement à l’écran à travers un environnement sec et désertique, le film compte très peu de morts. Exception faite du final. Du côté des bandits, la perte de deux camarades lors de la dernière passe a fragilisé les esprits. Désormais, ils ont conscience que la mort rôde autour d’eux. Ils tueront un officier trop curieux, un poignard lancé dans son dos puis enfoncé. Du côté des autorités, il y a la ferme intention de tuer cette bande. Mais bien avant l’officier principal tuera seulement un informateur. Dans les deux cas, la mort est rapide et impitoyable. Les hommes trop curieux sont éliminés.

(Inn Of Evil) L'auberge du mal - 1971 - Masaki Kobayashi

L’auberge, lieu clos, ne restreint pas Kobayashi. La structure de cet endroit, avec ses pièces, ses volets, ses fenêtres recèlent de figures carrées parfaite pour composer chaque plan. Les poutres divisent l’espace, tout comme les quelques ouvertures, il devient alors facile de traduire par cette structure l’état des hommes. Par exemple, si un problème intervient, les hommes se retrouvent enfermer dans un coin du cadre. Cette utilisation des éléments du décor est aussi appliquée à l’extérieur de l’auberge avec les buissons et le blé environnant derrière lesquels les officiers se cachent pour observer l’endroit. Avec une finalité différente, ces plans semblent séparer l’auberge et ses statues jizo de cet environnement. Une opposition entre un lieu de vie, malgré l’inactivité des bandits, et un désert. En tout cas, Kobayashi gère parfaitement le moindre déplacement et changement d’angle, une dynamique en phase avec son histoire. C’est un conteur précis qui filme l’attente d’un regain d’humanité chez des renégats. Tout reste à faire.

***Extraits

Un intru s’invite dans l’auberge (Shintaro Katsu)

Un officier veut inspecter les lieux

L’histoire d’un ivrogne

Infos

- Inn of Evil; At the Risk of My Life (Inochi bô ni furô, いのち・ぼうにふろう).
- Avec Tatsuya Nakadai, Shintaro Katsu, Shin Kishida… (IMDb)
- Disponibilité : DVD STA (Kurotokagi)

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