
Enfermés dans un quotidien barbant et répétitif, les individus se fondent dans une masse anonyme servant avec ardeur l’économie et la grandeur d’un pays. Eux, individuellement ils n’existent pas, ils appartiennent à un mécanisme qui ne leur demande rien d’autre que de travailler convenablement toujours mieux. Ce travail n’est majoritairement pas signe d’un quelconque épanouissement, au contraire, c’est toujours ce quotidien et son obligation de survivre. La masse transparente et sans nom avec comme seul loisir, son travail. Cette contrainte ne permet à personne de pouvoir s’exprimer ou de communiquer, elle fait office de barreaux d’acier séparant distinctivement chaque individu.
C’est cette existence sous perfusion que va vouloir faire éclater un jeune professeur de sciences physiques en mettant ses compétences personnelles au service de sa volonté afin de créer une banale bombe atomique, apparemment unique moyen pour l’individu d’arriver à s’affirmer aux yeux de tous. Il faut bien une bombe pareille pour parvenir à menacer la stabilité d’une lassitude quotidienne admise par la majorité des individus.

L’intrus ?
L’homme qui souhaite briser l’ennui s’appelle Kido. Il est particulièrement intéressé par la matière qu’il enseigne et s’est très bien intégré au sein de son établissement scolaire. Dans ses cours, sa passion se ressent et le pousse à ne pas se limiter qu’à des connaissances basiques. Même si cela peut ennuyer de temps en temps des élèves qui se retrouvent dépasser par l’ampleur du cours, ils semblent apprécier le professeur. Dans son travail, l’homme adopte plutôt une attitude cool et relâchée, très loin de l’image d’un prof autoritaire et coincé, comme peut le prouver son habitude de mâchouiller un chewing-gum. Il profite de ses heures creuses pour rejeter le poids du quotidien à travers des activités physiques sans limite, l’important c’est de se débarrasser d’un sentiment de passivité et de lassitude au moins pendant quelques minutes. En dehors de son travail, il est en train de mettre au point un plan terrible qui consiste à voler un peu de plutonium d’une centrale, son idée est d’entrée présente, exploiter ses connaissances pour défier la société et ses limites, prouver que l’énergie atomique est maîtrisable par n’importe qui, même par cette masse.

Prise d’otages : un fait divers banal
Ce n’est pas un évènement tragique qu’il va vivre aux premières loges qui va lui faire renoncer, au contraire, le challenge augmente et devient plus excitant. En effet, lors d’une sortie avec sa classe, le bus scolaire se fait prendre en otage par un vieil homme armé jusqu’au cou. L’homme ne plaisante pas et veut discuter avec l’Empereur, il est désespéré et instable, tuer ne lui fait pas peur tant qu’il peut entretenir une discussion avec le grand symbole de sa nation. D’une certaine manière, Kido et ce vieil homme se ressemblent, ils veulent montrer qu’ils existent dans une société qui maintient l’anonymat, mais n’ont vraiment aucune autre solution que d’en recourir à la violence. Évidemment l’homme se fera tuer grâce à l’implication du commissaire Yamashita.
Cette prise d’otage offre à Kido des pistes importantes pour son futur projet. D’abord, il a la confirmation que seul un moyen radical peut lui permettre de se faire entendre, il ne peut pas suivre l’exemple du vieil homme qui pensait exploiter les autres pour arriver à ses fins, il ne peut que se tourner vers lui-même et donc se baser sur ses connaissances. Qui au passage sont perçues comme peu utiles dans une société moderne, dixit le commissaire. Ensuite, il découvre justement ce flic passionné par son travail, un homme qui ne connaît pas de limite pour résoudre un problème, il va jusqu’à risquer sa vie. Il représente exactement ce que peut exécrer Kido, une force qui s’applique à faire taire les autres sans tenir compte de ce qu’ils veulent, d’ailleurs on ne saura jamais ce que voulait vraiment le vieil homme, la société s’en moque royalement car ce qu’elle veut c’est l’assurance de la tranquillité. C’est l’homme parfait à défier.

Devenir un héros populaire
Sur la volonté de Kido plane l’ombre de ses icônes venant sauver à chaque épisode la planète des grands méchants, qu’ils s’appellent Ultraman ou Superman, ces surhommes à double identité font la joie des foules. On les remarque, on les aime en même temps qu’on les ignore. Pour eux, une fois que le costume est ôté, ils retombent dans l’anonymat de la masse. En tout cas, ces surhommes donnent confiance à un Kido un peu rêveur qui trouve en sa connaissance, son unique pouvoir masqué et invisible des autres. Lui aussi peut être un héros dans cet anonymat en construisant son arme atomique. Ce qu’il oubli en se lançant dans ce pari fou, c’est qu’il est à double tranchant, l’arme est aussi dangereuse pour la société que pour son créateur de par les radiations. Mais l’important c’est de pouvoir au moins profiter de la bombe pour se faire entendre.

La parole au peuple
Que peut demander l’individu commun avec un tel pouvoir entre les mains ? La première idée logique ce serait de l’argent. Kido est plus modeste et souhaite seulement pouvoir regarder son match de base-ball en entier. L’homme se suffit à des plaisirs simples. Une fois satisfait, il sait qu’il peut recommencer son chantage, mais les idées lui manquent et il décide alors d’exploiter un média pour en trouver une. La télévision n’est pas assez proche des gens, elle prend plutôt un ton sérieux et distant qui veut avant tout informer. Alors pourquoi pas la radio. D’ailleurs il y a une émission connue qui est animée par la fameuse présentatrice Zero et qui touche un large public. Par ce biais, l’homme va donner de l’importance à la parole des auditeurs, pour une fois ils peuvent s’exprimer et s’imaginer pouvoir demander n’importe quoi.
Par les ondes, c’est toute une population qui peut dire ouvertement ses rêves et ses désirs sans craindre d’être ridiculisée. Kido écoutera finalement le souhait de Zero de voir débarquer les Rolling Stones au Japon, en souvenir d’une rencontre ratée car interdite par l’Etat. Zero représente la jeune femme active et populaire aimée par tous, et alors qu’elle est présentatrice, elle n’a finalement que peu de chose à dire, c’est l’image d’une jeunesse consensuelle et soumise par excellence. Pour elle, Kido va symboliser la curiosité, la possibilité d’envisager que tout n’est pas rose et marrant et que voler du plutonium n’est pas le signe d’un amour de midinette qui fait rire gentiment, comme elle avait pu en faire la blague lors du vol. La jeune femme sombre peu à peu dans cet envers du décor, une fois goûté au nihilisme du professeur, impossible de faire chemin retour.

L’ombre de la peur
Gage d’une entente, la bombe atomique est l’arme fatale qui exploite la peur des gens. Pourtant facile à construire et à concevoir, elle est accessible à tous. Ce paradoxe chaotique est à l’image de cette société japonaise dans laquelle les problèmes profonds n’existent pas alors que régulièrement des individus tentent de prouver le contraire par divers moyens. Tout va bien dans le meilleur des mondes, ces comportements se vont très vite étouffer et deviennent considérer comme des actes de folie sans conséquence, une horreur javellisée par les journaux. Il n’y a dans ces cas qu’une situation anormale sans véritable origine. La bombe atomique n’est qu’un reflet apocalyptique de la réalité du pays du Soleil Levant. D’ailleurs les tons du film confirment cette inversion, à de nombreuses reprises on assiste à un couché de soleil avec sa lumière orangée particulière. Dans ces instants, la lumière artificielle prend une légère teinte violette inquiétante qui renforce une idée de fin du monde, d’un nihilisme en devenir.

L’impasse du Soleil Levant
L’histoire de Kido est finalement celle d’un homme pointant violemment l’impasse vers laquelle se dirige avec sourire son pays. Le tic-tac d’ouverture et de fin nous montre que le cauchemar reste inchangé, oublié volontairement par la fierté banale d’une bande de quelques hommes au détriment de tous. Des instants irréalistes viennent rythmer le film, ces passages pendant lesquels la population semble avoir disparue pour ne laisser place qu’à la pourchasse d’un Kido trop rêveur de vouloir s’affirmer et se faire entendre, de communiquer avec les autres. Mais cet irréalisme placarde aussi ce problème central en l’enfermant dans sa bulle en périphérie de la réalité. Jusqu’au bout, l’horreur est considérée malgré elle comme anonyme.
***Extraits
La centrale atomique
La poursuite en voiture












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