
Retour en période glorieuse de l’Impérialisme japonais, où chacun met sa force à contribution pour rendre la nation meilleure et plus forte, l’imposer aux yeux du monde. Dès la mise en route de l’ère Meiji, les hommes se transforment. De ce qui semblait être une nouvelle ère paisible et tranquille où chacun pourrait avoir sa place, s’affirme en fait comme une autre jungle à visage peut-être plus humain. Le sabre et ses valeurs ont disparu au profit d’une arme moderne plus meurtrière que jamais, l’argent, seul véritable pouvoir des hommes, d’ailleurs convoité par tous. Pour les yakuzas, cette politique d’expansion économique puis militaire est une aubaine miraculeuse qui peut leur permettre de s’enrichir, de pouvoir sortir des petits commerces pour étendre leur influence à un niveau national.

De gangsters notoires, ils passent à hommes d’affaires remarqués et honorables, quelque part les modèles de citoyens parfaits contribuant autant que possible à la construction et à l’avènement du pays. Mais sous le masque du bon citoyen demeure les habitudes mafieuses d’une course infernal à l’argent et au pouvoir, certains sont décidés à s’imposer coûte que coûte, même s’il faut pour cela se salir les mains et affronter violemment un reste de justice rigoureux, meilleur façon d’étouffer un éventuel scandale. Qu’importe les sentiments ou les individus tant que le pouvoir est à la clé. Mais il faudra se montrer capable d’assumer cette destruction quand le moment venu son enfant apparaîtra pour se venger.
Témoin de l’assassinat de son père, Ocho va grandir avec le seul espoir de tuer les responsables, n’ayant pour indices que trois cartes indiquées par le défunt lors de son agonie. Sa vie de pickpocket se voit un jour bousculer par la rencontre avec un anarchiste en fuite qui va l’amène enfin sur le chemin stable de sa vengeance, la reliant indirectement aux assassins de son père. Il ne reste plus qu’à les éliminer, ils sont 3.

Glorieuse Époque
La même année que Lady Snowblood, Norifumi Suzuki s’intéresse à son tour à cette époque Meiji, dressant ainsi l’image d’une société corrompue où politiques et yakuzas marchent main dans la main, exploitant le patriotisme et la guerre pour s’enrichir au nom d’un Empereur quelconque, tout semble bon pour camoufler ses véritables intentions. Dans cette optique, il n’épargne pas l’ouverture du pays sur le reste du monde, revenant sur la religion chrétienne mais aussi sur les trafics d’opium ou encore des espions de Sa Majestée cherchant à comprendre la stratégie commerciale et militaire du soleil levant. Pendant ce temps, la population survie au rythme de l’illusion patriotique, s’empiffrant d’images victorieuses de soldats conquérants et invisibles, prêts à secouer tout le Pacifique pour imposer la grandeur d’un soleil fade, tandis que des hommes s’élèvent contre ces idées extrêmes devenant des révolutionnaires dangereux, des hors-la-loi de la conscience morale consensuelle de l’époque.

L’intrue
Mais si l’air du temps honorent les héros, le réalisateur lui préfère s’intéresser à une jeune femme qu’il place au centre de l’histoire. C’est elle qui depuis le début tient les cartes de sa vengeance, animée par une furie intérieure de faire valoir les conséquences d’une mort pourtant anodine pour le reste de la société. Cette figure de femme s’oppose radicalement aux personnages masculins de l’histoire, pour une fois son corps n’est pas exploité pour faire naître visuellement un certain plaisir, Ocho est du genre déterminée à se faire entendre, sans possibilité de laisser parler ses sentiments de femmes, elle se montre comme une personne détruite visant avant tout la satisfaction de cette vengeance. Elle n’est donc femme qu’en apparence, un simple objet de manipulation en vue de séduire les hommes, rien de plus. Et le seul homme qui se distingue, c’est l’anarchiste, il croit fermement en l’amour, révélateur de son côté utopiste. Pour aggraver son statut de dangereux rebelle, il faut ajouter qu’il aime une occidentale, preuve de sa différence et de son intérêt sincère pour le reste du monde, il y a lui l’humble volonté de briser l’hypocrisie gangrenant son pays, espérer le rendre meilleur. Sans former un véritable couple, l’anarchiste et Ocho vont plus ou moins s’unir pour défaire une horde de pourris, dont ils furent un jour les victimes.

Médiocrité et corruption
Ces hommes, ex-yakuzas, ont réussi à s’imposer et à devenir des éléments moteurs de l’économie. Ce qui ressort principalement de ces individus, c’est surtout la perversité, ils n’hésitent pas à profiter des jeunes femmes, trompant leurs femmes ouvertement. Plus généralement, ils ont tous les traits habituels communs au genre, riches, pourris, malhonnêtes, pervers, salauds, machiavéliques. Tout est bon pour représenter des bêtes en pleine action, à l’image du tatouage peu communs qu’ils ont dans le dos, pas de dragons ou de serpents éventuels mais un cerf, un sanglier et des papillons. Il est amusant de constater qu’une nouvelle fois, le réalisateur se joue des symboles pour y ajouter une touche d’humour, car en général les grands chefs yakuzas possèdent de magnifiques tatouages, à la hauteur de leur importance au sein de l’organisation. Difficile de croire qu’un homme avec un cerf tatoué est devenu un personnage important, on aurait plutôt tendance à y voir son opportunisme doublé de la digne représentation de ses instincts d’animaux loin d’être nobles mais au contraire plutôt anodins et minables. D’ailleurs dans cette idée, on pourra remarquer qu’à un moment un chef donne littéralement de l’importance aux femmes en leur donnant les cartes en main, manière d’avouer son irresponsabilité, il se contente juste de superviser une rencontre, il est réduit à l’état de spectateur, à devoir regarder et à se satisfaire d’un résultat sur laquelle il n’a pas vraiment d’impact. Il est clair que dans ses choix l’homme est ici faible, laissant sa place aux femmes, il se montre plus décisif lorsqu’il s’offre la virginité d’une innocente.

Affrontement de femmes
Au niveau des femmes, le film voit s’opposer Ocho à la fameuse occidentale, interprétée pour la cause par une Christina Lindberg sous valium. Les deux n’ont pas vraiment un rapport de haine, elles se retrouvent opposés par un simple concours de circonstance puisqu’en fait l’occidentale est une grande joueuse de cartes, et que justement Ocho a été défié aux cartes. Outre la grosse ficelle scénaristique, il faut y voir une nouvelle approche d’un duel féminin. D’habitude, c’est simple, quand deux femmes s’affrontent, elles s’introduisent avant de se jeter l’une sur l’autre dans la violence la plus primitive. Ici, tout se fait bien plus subtilement sans chercher à satisfaire nos éventuelles attentes, le duel se déroule avec un face à face au poker. Si la scène est bien moins physique, elle n’en est pas moins oppressante et intenable tant le réalisateur s’applique à cadrer la pression qui envahie les femmes, principalement l’occidentale.

Pas de coups de poings mais des combinaisons de cartes essentielles pour gagner, des jetons qui partent puis reviennent, faisant des aller retours, faisant planer le doute d’une victoire à chaque fois que l’une d’entre elle commence à bien perdre. Sans animosité, cartes en main, les femmes se livrent un duel des plus éprouvant. Après ce combat, elles se retrouveront une autre fois opposées mais dans des conditions différentes, puisque l’occidentale deviendra le bourreau d’une Ocho attachée, opportunité de filmer l’habituelle séance de torture. Bizarrement, l’occidentale est habillée en indienne tout en fouettant avec attention le corps de son ancienne adversaire, plus que l’idée d’une simple domination, peut-être ironique avec une femme blanche ressemblant à une indienne, c’est le sentiment de la douleur qui apparaît le plus clairement, renforcé par l’image du fond, rien de moins qu’un Jésus Christ regardant la séance de torture.

Douce exploitation
Autour de sa critique, Norifumi Suzuki nous livre un travail soigné qui enchaîne les bonnes idées et les beaux plans, aidés par des décors souvent splendides, à l’exception de quelques lourdes insistances sur des scènes érotiques qui ont tendance à s’éterniser, sans doute une contrainte du cahier des charges. Dès l’introduction, l’homme nous surprend en optant pour un découpage précis qui traduit l’innocence d’une jeune fille voyant son père se faire tuer, alors qu’il aura pu amplement filmer la douleur et l’agonie de l’homme, il préfère rester sobre et cadrer des cartes ensanglantées, donnant à cette mort un côté poétique et doux, jamais putassier ou grossier, il réserve la vision horrible à cette petite fille, comme si il lui montrant une forme de respect ancrant d’emblée sa douleur et son sentiment de vengeance. Et il continue, restant attaché à cette vengeance déshumanisée, il met en scène un magnifique combat où Ocho se fait agresser dans son bain avant d’en sortir brutalement et d’aller massacrer tous les hommes, dans un jardin enneigé.

La femme est nue et tue avec détermination, s’offrant le symbole même de la pureté comme terrain de massacre, cette neige qu’elle écrase avec vigueur de par ses pieds, acte complètement filmé. Avec ce passage, c’est l’idée de la femme qui est remise en question, d’habitude la femme nue se prépare à aller coucher avec un homme alors qu’ici elle s’affirme, au travers d’un combat soigné où la vengeance vient exploser l’apparence de la femme naïve et soumise. Mais il ne s’applique pas uniquement à retranscrire Ocho, il met aussi ses idées au service de sa critique, comme lorsque des femmes se font torturés dans une pré salle de cinéma, avec à l’écran des images victorieuses de la guerre et des soldats japonais et des lumières jaunes et violets apparaissant de façon archaïque. L’ambiance est étrange comme dans un mauvais rêve, les femmes subissent ce dont les hommes se nourrissent, la grandeur et la folie de l’Etat. Suzuki finira même par opter pour une abstraction totale où les cartes tombent, remplaçant la douceur de la neige, dans un décor noir manière de dépeindre avec efficacité la réalité de cette époque, un énorme trou où les individus se retrouvent acculés par les ambitions financières, où la nature cède sa place aux impératifs de la Nation.












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