
Défait de son prestige, l’armée japonaise vit sa déroute comme une longue et difficile déchéance. Ici, Kon Ichikawa filme directement l’annonce de la défaite de 1945. Manquant de vivres, attaqués par les rebelles et les américains, l’armée japonaise est gagnée par le désespoir et éclate en milles morceaux. Désormais, les soldats souhaitent trouver un peu de nourriture pour survivre, qu’importe l’honneur d’une nation, les hommes deviennent des zombis affamés et désillusionnés.
Faisant les frais d’ordres contradictoires, un soldat devient malgré lui déserteur. Lors de sa longue errance, il rencontre d’autres soldats dans la même situation. Des hommes livrés à eux-mêmes avec l’unique espoir de survivre.

La hiérarchie est inconsciente de la tournure catastrophique du conflit. Même si elle constate le problème de rations, elle reste concentrée sur l’importance du combat. Ainsi, pendant que les hommes creusent des tranchés, les supérieurs vont tranquillement se reposer dans un coin d’ombre, à croire que la réalité des problèmes n’est qu’anecdotique. Les soldats ne disent rien, ils sont trop épuisés pour contredire un ordre, sur leurs visages on peut lire la fatigue et la faim. La seule certitude qu’ils ont, c’est l’approche de la mort. À défaut de servir de cachette, les tranchés accueilleront bientôt les corps des soldats.

Ichikawa place d’entrée le fossé séparant la hiérarchie des soldats avec ce gradé criant des ordres à la face d’un soldat à l’ouest. La caméra se fait objective pour s’adapter à l’incompréhension d’un homme fatiguée face à la rigueur folle d’un malade gradé. Très vite, le visage du soldat perd son apparence formelle, il devient apathique et ses yeux se concentrent instinctivement sur la bouche du supérieur comme point de repère. Est-ce une blague ? Non, c’est l’humble réalité.

Pour survivre, le soldat à droit à quelques pauvres légumes et à sa grenade, pour mourir avec honneur. Sans savoir où il se rend, le soldat avance avec comme but principal, trouver à manger. Il n’y a plus de plan, ni d’organisation, chacun doit se débrouiller pour rallier à un point de vie et espérer y trouver de quoi survivre. Quand il y a rencontre avec d’autres soldats, la nourriture devient un sujet de discorde, chacun guète la sacoche de son voisin. À cette famine, il faut ajouter les maladies et les blessures, la diarrhée est tout aussi fatale qu’une balle bien placée. Et pour les médecins, la vie des patients n’égale pas leur propre survie, en cas de danger, ils abandonnent l’hôpital de fortune en prenant soin d’emmener avec eux la nourriture. Les malades seront achevés par l’ennemi.

Dans la nature, le soldat japonais est une bête traquée, il est cerné par les rebelles philippins et par les américains, dans les deux impitoyables. D’ailleurs, dans un village abandonné, les corps de soldats japonais ont été entassé à la porte de l’église, c’est aux corbeaux de finir le travail. Cette jungle respire la désillusion et la mort, même un dieu ne peut rien faire pour les soldats japonais.

Entre eux, les hommes ne montrent pas vraiment de sympathie, au contraire, il y a une tension palpable. L’atmosphère a un côté électrique et angoissant parce qu’on sait que les soldats ne pensent qu’à leur survie personnelle. Ce qui crée une situation de danger, où chacun essaye de tirer profit de ce que peut posséder un autre soldat. Ichikawa fait planer le doute, est-ce que ces hommes peuvent tuer un camarade ? Voir même, peuvent-ils manger un homme ? La déroute est tellement extrême, à chaque pas les soldats sont en souffrance, ils sont fatigués et n’ont rien à manger. C’est des zombis, ils meurent de fatigue. À peine allonger, qu’ils sont mots ! Certains deviennent fous et mangent leurs propres excréments, se mettant à croire qu’on va venir les sauver pour les ramener chez eux. Il n’y a plus aucune dignité, ni idée d’honneur, c’est la déchéance absolue.

Dans ce bourbier, le soldat reste captivé par ces mystérieux feux dans la plaine que l’on voit apparaître au loin. Vu sa situation, il s’imagine que ces feux sont allumés par des fermiers, brûlant juste du blé. En fait, des hommes vivant normalement leur quotidien, achevant jour après jour leur travail, rien de plus. Le soldat idéalise la norme, il veut fuir sa condition d’homme de guerre.

Vision noire de l’armée japonaise, Kon Ichikawa détruit totalement le mythe d’un quelconque héroïsme, transformant les soldats en squelettes ambulant avançant vers la mort. Ces hommes n’ont plus rien, ils sont démunis de tout. La hiérarchie les a oublié, ils n’ont plus rien à manger, il n’y a pas de réelle fraternité entre les soldats, les valeurs sont depuis longtemps passées à la trappe. La rigueur de l’armée explose en miettes, c’est une débande totale. Parce que les soldats n’ont plus de croyance, d’espoirs, la situation les pousse au cannibalisme. Mais quelque part, cet acte immoral applique juste les idées générales de l’armée, à savoir tuer des hommes pour s’accaparer de leurs biens. Le regard de Ichikawa sur les soldats est cru et décomplexé, ce sont des bêtes cherchant à survivre dont le visage inquiète, comme le souligne les quelques jeux de lumière. Il n’y a aucun honneur à vouloir survivre, à vouloir espérer.












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C’est un film dur et brut, “immamurien” par certains côtés, montrant les hommes retombant dans leurs instincts primaires et fondamentaux (l’essence de l’homme?), mais pas de folie dyonisaque ou d’échappatoire fantasmatique, c’est bien une tombe qui se creuse, la culture a disparu, plus de signes porteurs ou de symboles auxquels se raccrocher, on pourait être sur mars ou en afghanistan, l’homme est seul, vivant et mourrant pour ses besoins primordiaux.
Ce beau film est tiré du superbe roman de Shôhei ÔOka [1919-1988]“Les Feux” (Nobi) publié au Japon en 1951 et titulaire de la même année du prix Yomiuri. Cet ouvrage est d’ailleurs toujours considéré au Japon comme le classique de la littérature de l’après guerre, sur la guerre (donc très connu des jeunes générations qui l’ont pourtant rarement lu).
L’auteur a lui-même connu la guerre dans les Philippines, et la débandade de son unité, débandade collective puis individuelle, qui évolue en déchéance physique, morale, et existentielle, où la réalité se mélange aux hallucinations provoquées par la faim, le désespoir et l’effondrement de tous les repères sociaux. C’est un livre extrêmement poignant, un voyage au bout de la nuit éprouvant, remarquablement fluide et implacable.
Vu le choc procuré par le livre, le film ne pouvait que me décevoir et je conseillerais d’abord la vision puis la lecture. N’empêche, vu l’ouverture de la culture japonaise sur ses hauts faits de guerre, et malgré son côté abstrait, pouvoir réaliser ce film en 1959 semble tenir de l’exploit.
A mettre aux côtés de Under the flag of the rising sun / Sous les drapeaux, l’Enfer de Fukasaku 1972 et probablement la trilogie de Kobayashi “the human condition” que je n’ai malheureusement jamais pu voir.
http://wildgrounds.com/index.php/2006/10/05/sous-les-drapeaux-lenfer-1972-kinji-fukasaku/
http://www.filmforum.org/films/human.html