
Autour du sujet de la guerre et de la défaite rôde un tabou persistant, toujours présent dans les esprits même dix années après. Avec ce film, Kon Ichikawa se permet de revenir sur les conséquences du conflit, nous emmenant au cœur d’une unité japonaise paumée en pleine Birmanie, une zone oubliée à mille lieues du Japon. On y croise la détresse et l’ennui des soldats mais surtout l’odeur ambiante des cadavres ignorés, symboles d’une plaie encore vive. Ichikawa, sur un fond d’humanité, souhaite soigner définitivement ces blessures.
Trois jours après la fin de la guerre, une unité japonaise se rend aux troupes britanniques. Mizushima, l’un des soldats de cette unité, est envoyé comme messager auprès de la dernière unité résistante pour essayer de faire appel à leur raison, se rendre pour éviter de mourir. La mission est un échec, le soldat est laissé pour mort, son unité s’inquiète.

Par cette principale unité, Ichikawa pose un regard humain sur les soldats. Chaque homme révèle une sensibilité et une émotion, que même cette guerre n’a pas pu effacé. Ils forment un groupe solidaire et fraternel, la fracture hiérarchique n’existe pas, le capitaine est totalement accepté au sein du groupe. D’ailleurs, il fait littéralement office de chef d’orchestre. En effet, cette unité chante, guidée par le capitaine et accompagnée par Mizushima avec sa harpe. C’est par la musique que les hommes peuvent exprimer librement leurs émotions, elle devient un rempart contre la réalité de la guerre. Chanter apporte de l’espoir.

Pourtant ces hommes ne connaissent pas vraiment l’horrible réalité des combats et de la mort. Leur quotidien se résume à marcher et à trouver un peu de nourriture, ils ne semblent pas avoir un but précis, comme abandonnés et livrés à eux-mêmes dans la jungle birmane. L’unité avance dans un rêve, elle représente un petit microcosme utopique en dehors des réalités. Ichikawa nous montre une armée épuisée, perdue et inconsciente de cela.

C’est pourquoi lorsque le joueur de harpe quitte le groupe pour accomplir la mission donnée par les britanniques, il y a une coupure radicale. Il se retrouve nez à nez avec la guerre et la folie de l’esprit japonais. La troupe qu’il veut tenter de sauver est irrécupérable car aliéner par des valeurs suicidaires. Ces soldats refusent d’accepter une idée de déshonneur, de honte alors qu’ils vivent dans une grotte et laissent plus ou moins mourir les blessés. Ils n’ont aucune notion d’humanité ou de respect pour les autres, préférant mourir quand la liberté leur était offerte !

Mizushima parvient miraculeusement à survivre, secouru par un moine bouddhiste. La rencontre avec ce moine est importante, elle permet au jeune soldat de sortir définitivement de sa coquille idéaliste et humaniste. Il apprend à reconsidérer l’acte de guerre et l’inutilité d’un pareil conflit, quoique les hommes fassent, ils ne changeront pas la Birmanie. Ils ne font que de défendre leurs propres intérêts. Cet enseignement est complété par le voyage du jeune soldat qui peut contempler sur sa route vers son unité, les conséquences de la guerre, croisant régulièrement des cadavres laissés en proie aux corbeaux. C’est-à-dire que personne ne pense à les enterrer dignement, à leur offrir une paix. Ils gisent comme de vulgaire bout de chair au le sol, visible de tous.

Pendant qu’il marche, ses camarades guerre sont en prison, attendant patiemment de pouvoir être renvoyé dans leurs foyers pour reconstruire le pays. Pour eux, rien ne change, ils restent enfermés dans une bulle et conservent avec eux leur naïve camaraderie. Ils ne cessent de s’inquiéter pour Mizushima, c’est devenu leur raison de vivre. Il n’y a que le capitaine pour voir au-delà de la simple disparition, finissant par comprendre le choc ressenti par le soldat déserteur. Une fin de l’innocence.

En passant de soldat à moine, Mizushima passe du statut de l’ennemi, du danger à celui de divinité respectée et aimée par toute la population. Autrement dit, il est pris en considération par les gens, et ses actes peuvent les influencer. Par exemple, lorsqu’il creusera des trous pour enterrer un tas de cadavres, il sera très vite rejoint et aidé par des gens. Alors qu’en tant que soldat il symbolise la honte de sa nation, la défaite, via le statut de moine il peut vraiment faire évoluer les choses. Il se lance dans l’idée de s’occuper de tous les corps oubliés traînant un peu partout en Birmanie, une manière d’apprendre à faire le deuil et surtout à l’accepter.

Rythmer par la somptueuse musique de Akira Ifukube, le film questionne le tabou de la défaite en se concentrant sur l’expérience d’un déserteur, à l’origine un soldat naïf et pur. La réelle fraternité de l’unité fait écho à celle d’un pays tout entier, incapable ou presque de comprendre les raisons et les conséquences d’une défaite, d’une perte. Kon Ichikawa par son cadre magnifique et ses jeux de lumière précis venant nuancer la joie de ses personnages, se moque des idées abstraites d’honneur ou de dignité, il regarde frontalement la douleur de l’horreur d’une guerre. Il est peut-être l’heure d’enterrer les morts.
***Bande Annonce
Infos
- The Burmese Harp (Biruma no tategoto, ビルマの竪琴).
- Avec Shoji Yasui, Rentaro Mikuni, Kô Nishimura… (IMDb)
- Bande Originale : Écouter un extrait
- Disponibilité : DVD Z1 STA (Criterion)












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A l’époque de la parution du roman, quelques années seulement après la défaite, celui-ci me paraît avoir eu la fonction idéologique de permettre au peuple japonais de trouver dans la philosophie bouddhiste une possibilité de survie, ce que la religion shintô ne lui permettait pas.
Celle-ci prônait, en effet, la suprématie japonaise, considérait les autres peuples comme inférieurs : pour éviter la honte de la défaite, selon le credo shintoïste, seul le suicide s’offrait comme perspective pour le combattant. Le contraste entre les deux convictions est d’ailleurs représenté dans l’opposition des deux groupes de soldats japonais combattants. Des restes d’idéologie shintô sont perceptibles, par ailleurs dans la vision du peuple birman; son ‘infériorité’ reflétée p. ex. dans l’épisode du cannibalisme. Or, il s’avère que les Japonais eux aussi se sont adonnés à des épisodes de cannibalisme dans les régions occupées d’Asie orientale. La perspective offerte par l’unité combattante à laquelle appartenait Mizushima me paraît totalement invraisemblable par rapport à l’image offerte par l’autre compagnie qui correspond parfaitement au schema du combattant shintô classique.
Exact, d’ailleurs cette vision idéalisée de l’unité m’avait dérangé, je m’attendais plus à un film critique et “vif” (dans la même tonalité que La Condition de l’homme). Alors qu’au final, le ton est plus “optimiste”, plus dans l’idée de reconstruire un présent, de panser les plaies pour continuer à vivre.
Ce qui, dans tous les cas, n’ignore pas les conséquences de la guerre (voir les nombreux corps trouvés par Mizushima sur son chemin) sans pour autant trop salir l’armée japonaise (il y a des fous et il y a aussi des soldats humains et généreux – selon le film).
Pour chercher une vision de la guerre plus dur, et sans doute plus “réaliste”, il faut voir du côté Feux de la plaine (lire l’article) où l’armée japonaise totalement détruite. Kon Ichikawa montre le désespoir, le cannibalisme et la déchéance des soldats… mais encore, il y a peut-être une once d’optimiste là-dedans (qu’on soit clair, Ichikawa n’est pas Kobayashi).
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