
Alors qu’une population essaye de trouver des moyens pour faire entendre sa colère auprès de l’Etat, la répression policière se fait de plus en plus forte. Qu’importe les plaintes tant qu’un calme est retrouvé, même s’il faut en venir au bain de sang. C’est dans cette optique de révoltes écrasées que Eiichi Kudo vient se placer, nous faisant entrer dans l’univers bien gardé d’un réseau rebelle et de son quotidien. La lutte face à un Etat policier impitoyable. Pour Kudo, le sujet est simple, qu’est ce que le terrorisme ? Et rien ne vaut mieux que l’univers féodal japonais pour resituer la question, faire tomber les tabous.
La vie tranquille de Jinbo, un samouraï aisé, se voit soudainement bousculée par l’arrivée d’un ami venu se réfugier chez lui, car recherché par la police. Ce dernier est tué tandis que Jinbo est accusé de complicité. Heureusement, il parvient à s’enfuir et va commencer à s’interroger sur la légitimité des actions de l’Etat, la porte ouverte vers les rebelles.

La synthèse de l’opposition du propos apparaît avec le premier plan du film, un caniveau en bord de route sous la pluie. En haut, l’eau pure coule sur les tuiles avant de tomber au fond de la tranchée sale, pendant que la route se transforme doucement en pataugeoire, et personne aux alentours. De cette seule image, Kudo montre facilement la division profonde de sa société, avec d’un côté un Etat plus intéressé par la satisfaction de ses désirs que par ses responsabilités politiques, et de l’autre, un peuple devant accusant les conséquences de mesures sévères adoptées à la légère par ces élites. La division est telle, qu’il est impossible pour les petites gens d’exprimer les problèmes sans passer pour des rebelles remettant en cause l’autorité. L’Etat a réponse à tout et n’aime pas être bousculé de son petit nuage, sous peine de sombrer dans une forme de sadisme et d’inspirer la terreur et la peur au sein de la population.

Kudo présente l’Etat policier comme une sphère orgueilleuse où les hauts fonctionnaires aiment à mettre en valeur leur pouvoir et leur prestige, ces hommes là aiment avoir un contrôle total sur la situation. D’où l’idée de sadisme de laquelle ils sont susceptibles de tirer un plaisir qui vient flatter leur pouvoir. À l’inverse des 13 Tueurs où les Officiels préfèrent éviter les formalités habituelles de dialogue en se plaçant au second plan sur un simple tatamis, ici, ces hommes font tout pour les respecter bien grossièrement, comprendre faire voir de la façon la plus clair qu’ils ont du pouvoir. Par exemple, il y a une scène où un officiel va venir spécialement prendre son aise sur son fauteuil aménagé au premier plan. Ces individus transpirent l’opulence et l’arrogance, ils inspirent facilement le mépris.

Dans ses grandes demeures, les fonctionnaires font figures de dieux vivants. Les intérieurs sont parfaitement purifiés par une lumière blanche, là-bas il n’y a pas de place pour l’obscurité. Au contraire, c’est plus subtil, la perversion ne s’affiche pas sur les murs mais dans les esprits des fonctionnaires. Voire même sur les visages de ces individus, avec un éclairage nuancé qui vient renforcer le sentiment malsain de puissance divine. Pas étonnant de voir le comportement méprisant de certains hauts placés, qui ordonnent et imposent des résultats immédiats à leurs hommes, sans jamais montrer une once de compassion ou d’humanité. Ils sont comme des enfants gâtés, ils veulent quelque chose à tout prix et s’ils ne l’ont pas, ils utiliseront un sous-fifre comme souffre douleur. Ils ne pardonnent pas l’échec, ces hommes sont impitoyables, ils tendent vers la perfection, soit la réalisation à la lettre de leurs désirs.

À un autre niveau, il y a ces révoltés qui avaient organisé un complot, et à la place d’une révolution, ils se feront chasser comme des moins que rien par la police. Loin des sacro-saintes demeures des élites, dans la rue boueuse, les révoltés se débattent tant bien que mal pour survivre et échapper aux sabres impitoyables d’une Police violente et bourrine, tuant sans retenue. La présentation de ces rebelles diffère totalement du traitement propre, voire même totalement lisse et artificiel de celui des élites. La police n’a aucune considération pour les rebelles, ce sont simplement des renégats traités en tant que tels. Rien d’étonnant à les voir enfermer en prison dans une toute petite pièce comme s’ils étaient des animaux quelconques, parqués sans dignité dans un coin.

Avec ces rebelles, c’est la stabilité de la vie, le confort de chacun se voit remis en cause. En choisissant le personnage de Jinbo, Kudo s’intéresse à montrer comment un élément totalement intégré dans le système va rapidement finir par adopter la révolte comme finalité de son existence. En effet, l’homme aura le droit à quelques secondes de tranquillité pendant lesquelles il pourra profiter d’une légère intimité avec sa femme. Mais dès l’intrusion d’un rebelle, un de ses amis, ce calme et cette sérénité volent en éclat. C’est visuellement explicite, une caméra stable qui passe violement en mode caméra à l’épaule, la violence et l’incompréhension s’impriment directement à l’image. En seulement quelques secondes, Kudo vient briser la vie de Jinbo, il devient la victime directe des abus impitoyables de son système. C’est en perdant tout ce qu’il possédait, que l’homme remet en cause le but de son existence.

D’une situation aisée, il va découvrir les quartiers populaires, des endroits où la boue est reine, les maisons modestes et peu spacieuses, les habitants pauvres et accueillants. C’est par la même occasion qu’il va côtoyer la petite sphère des révoltés. Tant que son train de vie lui offrait un confort et une tranquillité égoïste, l’homme ne voyait pas l’intérêt de prêter d’attention aux rébellions. Mais sa soudaine déchéance lui fait prendre conscience à quel point le système est fragilisé à la base par un Etat inconscient. Alors au lieu de se soumettre et d’accepter cette situation, comme il le faisait et comme le fait son premier camarade de galère, il comprend qu’il peut jouer un rôle dans le changement d’état. Il peut œuvrer pour le bien de la société par le biais de la révolte.

Une fois que l’histoire s’introduit dans le réseau des rebelles, Kudo va pouvoir dresser un large portrait du fonctionnement de ce monde sous terrain. Pour commencer, il n’y a pas de division sociale entre les révoltés, tout ceux qui souhaitent enfin agir sont les bienvenus, peu importe qu’ils soient riches ou non, un rebelle n’a que sa volonté de mourir pour ses idées. Le réseau est une structure parfaitement organisée avec une hiérarchie, mais à la différence d’un système officiel, ce réseau ne tient que par la confiance et la discrétion. C’est la base principale des problèmes car n’importe qui peut assez rapidement révéler des informations aux policiers et faire tomber l’organisation secrète. Les prisonniers doivent lutter contre la douleur lors des tortures, et quand des membres lassés pensent à tout dévoiler il faut parvenir à les faire changer de cape ou les tuer. Un rebelle doit faire abstraction de tout ce qui l’entoure pour se concentrer sur la réalisation de ses idées, en évitant de sombrer dans le fanatisme aveugle.

Une organisation secrète colle parfaitement avec le désir d’intimité de Kudo. On va naviguer dans un environnement pas vraiment défini où l’on passe d’une cache à une autre, où l’on rencontre différents protagonistes du réseau dans des endroits variés. En plus de retranscrire ce côté éclaté et pas clair, les lieux visités baignent souvent dans une ambiance propice à l’intime, qui donnent l’impression de rentrer dans une sphère à l’écart du reste de la société. L’apogée de cette idée, c’est la cache finale qui se situe à l’étage d’une petite maison, là-dedans il n’y a pas vraiment d’espace avec le toit, les individus sont confinés entre eux, nageant dans la pénombre.

L’une des pièces importantes du réseau, la jeune femme Miya, va devoir aller jusqu’à oublier son corps pour ne pas fragilisé les opérations. En effet, pour ne pas perdre certains membres de l’organisation, elle va faire don de son corps aux exigences masculines. Si elle accepte une fois, l’autre fois, elle se fera violer dans un temple bouddhiste. Une façon de rompre avec la moralité et les règles. La sexualité devient l’un des enjeux des individus, aussi précieuse que de l’or. En utilisant ce thème, Kudo rend concret le paradoxe de la loyauté envers une cause. Mieux que les valeurs un peu abstraites des samouraïs, il y a le corps humain. Bien qu’incarnant la pureté, Miya devient l’un des personnages les plus traumatisé de l’histoire, s’étant dévouée à l’extrême pour son idéal.

Dans cette société divisée, la place de la violence est fondamentale. Face à l’Etat Policier et à ses manières, il n’y a pas d’autres choix que d’en arriver à la violence. En effet, les policiers se montrent être des brutes immondes et indifférentes aux conséquences de leurs coups de sabre. Quand ils traquent les rebelles, ils ressemblent plus à des chasseurs excités par l’appel du gibier que par des hommes de loi venu faire respecter un ordre. À cette réplique des policiers, le final donne la version chaotique des rebelles. Quelques hommes enragés vont réussir à détruire la posture étatique en rabaissant les hauts fonctionnaires à de misérables rats en fuite. Pendant ce long combat, les officiels ne font que de fuir partout où ils peuvent, sans jamais penser à leur honneur ou à leur dignité. On les verra courir sur la terre, dans les rizières boueuses et même dans un courant d’eau ! Avec cet attentat, les rebelles vont exploser leur rage dans tous les sens, ils doivent faire face à l’endurance, à la fatigue et pourtant ils n’arrêtent jamais de frapper et de tuer, quelque soit l’endroit, sur terre comme dans l’eau. Sur leurs visages, on voit bien la fatigue apparaître, au bout d’un moment ils perdent en précision et frappent au hasard, portés par leur rage. Tuer devient un acte pénible, nécessitant plusieurs coups pour bien trancher la chair. Ce combat chaotique s’accompagne de moments où la caméra est à l’épaule, comme pour renforcer le réalisme de cette situation impressionnante.

Pour cette réflexion sur la rébellion et la politique, Kudo nous emmène au cœur des deux groupes pour mieux y observer le fonctionnement. Les révoltés dévouent leur existence à leur idéal tandis que pour les politiques, la dévotion concerne le pouvoir. Chaque camp porte en lui sa faiblesse, les rebelles peuvent briser la chaîne de la confidence, et les politiques, être aveuglés par leurs ambitions jusqu’à laisser une faille ouverte. La patte visuelle de Kudo vient soigner cette réflexion, l’homme travaille magnifiquement bien ses profondeurs de champ, cherchant à donner de l’ampleur à son cadre en jouant entre autres sur les différents niveaux de l’image. De même, chaque plan fourmille de détails venant nous donner des renseignements précis sur la situation des personnages, à l’exemple du motif répété des cloisons qui viennent souvent enfermées les individus. Un motif susceptible de marquer l’indétermination à se libérer des dogmes passés. Finalement, c’est aussi au niveau de l’ambiance que Kudo réussit sa plongée dans ces sphères secrètes, en maintenant une tension sèche capable de basculer à n’importe quel moment dans le chaos.
***Extrait
Second volet de la trilogie “Samouraï Révolution“, éditée par Wild Side.












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Excellent film, visionné par hasard, et j’ai été très agréablement surpris.
Plus documentaire et moins ambigu qu’Assassination de Shinoda, qui date, comme c’est étrange, lui aussi de 1964…
http://wildgrounds.com/index.php/2006/07/25/assassination-1964-masahiro-shinoda/