
On dit que les gens de Hokuriku sont prêts à tout pour survivre, quitte à bafouer des codes et ou un honneur, l’important c’est de parvenir à ses fins en toute tranquillité. Pour définir l’esprit de cette région, on se réfère à l’état de la mer. En hiver, elle est enragée tandis qu’en été elle se fait calme et reposée. Une manière de montrer la double face des gens de Hokuriku, un étranger ne pourra jamais réussir à cerner complètement cette mentalité, toujours changeante, elle s’adapte à la température ambiante pour mieux surprendre. On dit aussi que la région abrite les yakuzas les plus dangereux du pays, des hommes qui ne craignent ni la violence, ni le sang, l’image parfaite d’une bande de loups affamés.

Pour preuve, entre assauts téméraires chez un ennemi quelconque, on trouve une torture spécifique à l’endroit, le corps enterré dans la neige, il n’y a plus que la tête d’apparente devant accuser les sueurs froides provoquées par une voiture déchaînée tourbillonnant autour d’elle, portée par le désir de l’exploser littéralement et sans remords. Loin des grands centres urbains habituels, comme pouvait l’être Hiroshima, Kinji Fukasaku s’intéresse ici à ces yakuzas de périphéries vivant concrètement en marge des codes urbains du milieu, il propose donc la violente rencontre entre ces deux mentalités en reprenant comme base le schéma d’un homme presque seul contre tous, animé par un esprit qu’il sait assumer jusqu’au bout et sans limite. Au niveau du monde des yakuzas, le constat de départ demeure le même avec la volonté des grands groupes de s’implanter un peu partout dans le pays, d’étendre son pouvoir et ses revenus. L’hypocrisie est au rendez-vous dans une sphère où l’honneur semble avoir complètement disparu, ou du moins si peu employé.

À Hokuriku dans la ville de Mikuni, le clan local connaît quelques problèmes internes importants. Un jeune yakuza du nom de Kawada se rebelle contre le chef du clan, le poussant à se retirer du milieu. La raison est simple, une promesse non tenue après un séjour en prison, la même rengaine des faibles chefs. Pour régler le problème, ce chef va faire appel à l’influence de puissants clans. Le marché est simple, en échange de l’élimination de Kawada, le clan et son territoire passent sous la main de ces groupes. Mais Kawada est déterminé et à se venger, à se faire une place dans le milieu.

La chaleur du nord
Les rues apocalyptiques d’un Hiroshima en reconstruction font place à l’immensité de la nature recouverte pour l’heure par une neige pure dominante mais incapable de s’imposer sur le mouvement perpétuel de la déchaînée dame mer. L’environnement ne permet plus aux hommes de pouvoir s’exposer trop longtemps dehors, le froid se fait glacial et impitoyable, ne laissant aucune chance à ses victimes. Il pousse les hommes à se renfermer dans leurs habitations ou leurs voitures, là où ils peuvent respirer en paix dans une certaine chaleur, sans avoir à lutter contre le grand froid. Le temps des poursuites affolées est terminé, les hommes ne peuvent plus risquer de rester trop longtemps dehors. Plus dangereux que les yakuzas et leurs valeurs, la nature devient le premier ennemi de chacun. Mais on pourrait aussi penser qu’il s’agit d’un avertissement lancé à ces hommes, savoir contrôler et maîtriser sa propre nature sous peine de ne jamais pouvoir émerger, d’être soumis à des impératifs extérieurs puant l’hypocrisie.

Sursaut d’honneur ?
Et dans le milieu des yakuzas, ce genre de comportement est monnaie courante tant les individus ne parviennent pas à résister à la fois à l’appel de l’argent mais aussi aux ordres du clan, ces yakuzas s’apparentent à des pantins domptés par un code ou une loyauté qui n’a pourtant plus lieu d’exister. En fait, ces idées survivent au travers de la manipulation des chefs, il fait toujours bon d’employer ces termes en guise de rappel à l’ordre, après tout comment des honnêtes yakuzas pourraient renier leur propre souhait. S’il doit y avoir contradiction alors les hommes devront subir une punition, comme par exemple se couper une phalange. Mais en réalité, les chefs se moquent complètement de la symbolique d’un tel acte, ils n’y voient pour la plupart qu’une façon sanglante de rappeler qu’ils sont les chefs, rien de plus, rien moins. Le milieu est barbare sous ses airs de microcosme où l’honneur et le respect font tout.

Une guerre froide
D’ailleurs les clans ne font pas qu’écraser la personnalité des membres, ils savent aussi faire régner la terreur au sein de leurs territoires et effrayer la population, on est une nouvelle fois bien loin d’un certain idéal où les yakuzas suivent à la lettre un esprit chevaleresque tout en venant en aide aux gens. Désormais ces hommes-là agissent avant tout en tant qu’hommes d’affaires menant une politique d’expansion, ils n’ont plus rien à voir avec l’image d’un petit clan, ils se sont organisés au point de devenir de grands groupes possédant des entreprises nationales. Le problème dans cette logique, c’est que le milieu est très divisé, et que les hommes des villes ne se comportent pas de la même manière que les hommes des campagnes ou zones oubliées. Certains individus tiennent à leurs territoires et ne sont pas prêts à les céder à n’importe qui sous prétexte d’une quelconque importance, rien ne peut effrayer un loup affamé.

Apprendre à duper le milieu
Kawada est de ce genre, il respecte la tradition locale tout en cherchant à satisfaire ses ambitions personnelles et dans cette optique, il va se montrer assez malin pour s’imposer auprès des grands groupes. Dans un milieu où les affaires sont devenues aussi importantes pour la survie de chacun, il n’y a plus qu’à savoir satisfaire les bonnes personnes pour obtenir quelque chose, en somme rien de plus. Le milieu ne respecte aucune règle, même la loi du plus fort et du plus influent ne signifie plus rien, les affaires ne demandent rien d’autre qu’un peu d’intelligence. Et tout commence très fort pour Kawada qui d’entrée est filmer entrain de torturer son chef, pourtant rien d’incroyable puisqu’il ne fait que de mettre un menteur face à ses mensonges tout en respectant une certaine tradition qui veut qu’un yakuza tue son chef pour enfin devenir un homme. Grand enfant Kawada s’amuse avec les faiblesses des autres, d’un petit chef sans importance à un grand baron respecté, l’homme ne fait pas de distinction.

Spontanéité d’un campagnard
Il navigue donc entre les alliances temporaires et manipulations diverses quand il n’est pas lui-même la victime d’une vengeance, avant d’aller faire un petit tour par la case prison. Sa situation est parfaitement instable et pourtant il éprouve toujours autant de plaisir, masquant une légère once d’arrogance, à provoquer les autres ou à se faire entendre de force ou non. Parfois un peu cynique, il ne tient pas compte des valeurs de ces yakuzas hypocrites qui pour espérer se faire pardonner souhaitent se couper une phalange avec les moyens du bord, les dents par exemple, non ce n’est pas suffisant et c’est pour cette raison que Kawada tranche directement la main pour aller plus vite tout en prouvant l’inutilité symbolique d’un acte pareil. Quoiqu’il en soit, le loup affamé ne craint ni ces hommes, ni la mort qu’il affronte sans peur. Et il ne vaut mieux pas le pousser à bout ou le provoquer car sa réponse serait violente, on peut penser à ce pauvre yakuza qui osa le défier et qui se retrouva quelques secondes plus tard avec un sabre dans le bide, conscient de son erreur mais il était déjà trop tard.

2 soeurs
Dans ce monde masculin où l’idée d’honneur n’est jamais prononcée, on retrouve deux femmes, des sœurs, qui sont amoureuses de Kawada. Comme souvent chez Fukasaku, la femme est dévouée à son homme quitte à vendre son corps pour le sauver, de même il propose deux visions différentes de la femme, d’un côté une pureté innocente qui s’ignore et de l’autre une femme plus mature aveuglée par l’illusion de l’amour. Le fait de les rendre sœur les oppose ainsi à un milieu où les hommes pervertis par une mentalité de chien s’appellent par frère. Dans les deux cas, les individus sont divisés. Mais si l’une des femmes offre son corps, elle n’est pas pour autant perçue comme une prostituée de luxe par le réalisateur, au contraire, il cultive chez elle sa présence et son charisme. Elle conserve tout au long du film une apparence respectable presque noble, jamais elle ne se montre misérable à supplier à moitié nue un peu de pitié. Du côté de sa sœur, c’est une personne qui a renié sa féminité, il faut dire qu’elle n’a pour influence qu’un frère yakuza un peu bâtard, c’est son seul repère quotidien. C’est la rencontre avec Kawada qui va la pousser à s’ouvrir et à laisser parler sa nature de douce femme, elle n’aura plus à se cacher ou à se soumettre au regard d’un frère un peu louche.

Des yakuzas en perdition
Pour cette escapade en milieu naturel, Fukasaku se révèle toujours aussi efficace dans son approche avec une caméra à l’épaule mouvementée capturant la violence la plus primitive de ces hommes. Il y a dans les phases de violence une destruction complète du cadre marquant parfaitement l’instabilité du moment comme si tout semblait possible à cet instant. Et ce n’est pas l’habituelle musique de ses films qui viendra contredire ce sentiment, il y a dans ces morceaux un côté pessimiste sentant presque la fatalité avec ces poussées de trompettes. Ce n’est pas pour autant qu’il n’est pas capable de changer un peu l’ambiance en proposant un thème rock pour une fusillade. De cette description d’un loup affamé, Fukasaku nous livre une fois de plus l’image type d’un homme sachant se démarquer d’un milieu, sans faire dans le portrait manichéen, Fukasaku s’inscrit dans un penchant réaliste où les hommes n’ont pas qu’une facette proprement définie mais plusieurs visages parfaitement cachés. Le loup affamé sait tromper sa proie pour suivre son plan et son état d’esprit, il sait se montrer plus malin que les ordures du milieu.
***Extrait












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J’aime bien la séquence du mec enterré dans la neige. Elle prouve que des mecs comme Fukasaku en avaient dans le pantalon lorsqu’ils dépeignaient l’univers des yakuzas. Suzuki les traitent de manière plus amusante, tandis que Fukasaku n’hésite pas à les montrer comme de vrais salopards. Du cinéma anar’ comme on en fait plus souvent.
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