Zatoichi 3 : The Blind Swordsman’s Return – 1963 – Tokuzo Tanaka

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Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

Pour ce troisième épisode, la série sort du noir et blanc pour prendre des couleurs, marquant sans doute indirectement la volonté de sortir de la déception laissée par un second film assez bâclé. Aux commandes, Tokuzo Tanaka, un autre grand artisan de la Daei qui travaillera plus tard entre autre sur un épisode de Shinobi No Mono, et à plusieurs reprises sur la série Nemuri Kyoshiro, mais qui pour l’heure s’aventure du côté de Zatoichi, qu’il retrouvera plus tard. Profitant du choix de la couleur et des décors somptueux des studios, il nous livre le récit tout en nuance de notre masseur confronté à ses remords, lui donnant envie de se racheter et de devenir un homme honnête. Est-ce que l’aveugle peut échapper à son sort ? Ou bien doit-il se soumettre comme bien d’autres à un destin mort-né ?

Le frère de Kanbei, un homme tué précédemment par le masseur, est à la recherche de Zatoichi, non pas pour répondre à une vengeance mais pour agir selon le code des yakuzas. Dans le même temps, Ichi rend visite à sa grand-mère habitant près du Dojo tenu par son maître. C’est l’occasion pour les deux hommes se revoir et de discuter. Mais les temps ont définitivement changé, les valeurs morales ne font plus l’unanimité parmis les hommes.

Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

La couleur d’un monde sombre

Même si la couleur fait son apparition dans le monde de Zatoichi, le générique du film est baigné dans une obscurité dont il ne ressort que quelques éclats de lumière. C’est de nuit que s’ouvre le film, la caméra parcoure des rues légèrement animées par quelques errances humaines avant de s’engouffrer dans un bar où dans un coin d’ombre, en retrait du reste des clients, se trouve l’humble Zatoichi. Ce choix de garder un contraste génial entre les couleurs et le noir demeure dans la continuité du travail de Kenji Misumi, la seule grande différence c’est l’apport des couleurs venant nuancer définitivement ce monde, brisant la limite binaire d’un noir et blanc dans lequel les individus se complaisent. Le réalisateur ne cède pas à l’appel facile d’une photographie colorée basique, au contraire il reste dans l’idée d’un contraste symbolique rendant honneur aussi bien aux personnages qu’aux décors en studio. Via l’importance accordée à l’obscurité, on peut tout de suite comprendre que nous sommes dans un univers pessimiste qui ne pourra connaître un dénouement heureux. Au centre de cette noirceur ambiante, on retrouve le masseur aveugle continuant son périple.

Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

Zatoichi, le conformiste ?

Comme pour la plupart des personnages que l’on va rencontrer dans ce film, le masseur éprouve des difficultés pour vivre, pas seulement pour des raisons financières, mais aussi parce que l’homme commence à prendre conscience de ses actes et de ce qu’il représente au sein de cette société, un renégat infirme attirant la pitié dans le meilleur des cas ou le mépris autrement. C’est à la suite de sa retrouvaille avec un ami d’enfance que ces remords s’activent. Pour fêter cela, il invite son ami et sa famille à boire pour partager une discussion, mais en plein milieu des retrouvailles, des bandits débarquent dans l’auberge pour dévaliser tous les clients. Et là, nous assistons à un premier choc étonnant de la part de Ichi qui ne va pas se soumettre à l’impératif de la violence et de son sabre, au contraire il se laisse faire sans s’opposer. Ce n’est pas pour autant qu’il pardonne aux bandits leurs actes, sa démarche prend juste une tournure surprenante, comme s’il voulait résoudre le problème d’une façon humaine au lieu d’un combat joué d’avance qui verra la mort immédiate des bandits. Il se montre à lui-même qu’il est capable de venir en aide à des gens trahis et volés sans faire jouer la puissance du sabre, seule son imposante force physique lui permet d’obtenir gain de cause, sans tomber dans un débordement ridicule. Alors s’il parvient à redonner confiance à des gens vivant dans cette époque noire de plein fouet, il n’arrive pas en ce qui le concerne à trouver une solution à ses remords et à son malaise.

Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

Les images s’inversent !

À côté de Ichi, complétant sa remise en question, on découvre plusieurs personnages comme le frère de Kanbei venu le défier ou encore son maître. Là encore, le film se repose sur un schéma plus ou moins proche du premier épisode en ajoutant néanmoins une nuance, soit l’inversion des images des personnages. La première impression donnée par ces hommes ne sera pas suffisante pour arriver à en conclure une généralité définitive, comme on dit l’habit ne fait pas le moine, surtout pas dans une époque où les hommes naviguent sans suivre un minimum de règles morales. Le frère de Kanbei n’a rien du petit revanchard basique que l’on peut souvent trouver dans ce genre de film, il ne cherche pas à se venger de la mort de son frère, d’ailleurs il est honnête envers Ichi en lui avouant qu’il peut comprendre qu’il avait ses raisons pour le tuer et que son frère n’était pas tout blanc. Il vient pour appliquer simplement le code des yakuzas. C’est incroyable de voir encore un homme capable de suivre sérieusement un code pareil, il inspire clairement le respect, ce qui ne peut être qu’un avantage pour Ichi dans leur relation à venir. Il nous rappelle d’une certaine façon le samouraï tuberculeux auquel on aurait enlevé la touche de désespoir, gardant la bonne dose d’humanité. L’ennemi n’est donc pas celui qu’on peut penser.

Et le maître ? Il est fier d’avoir former un élève aussi doué et assidu que Ichi, il vante régulièrement ses mérites auprès des élèves les plus jeunes, montrant l’exemple à suivre, celui d’un homme qui en dépit de son handicape est arrivé à assimiler parfaitement les techniques jusqu’à se les approprier. Mais voilà, une fois passé cette façade, nous nous apercevons que cet homme est dominé par le souhait de réussite financière. En effet, même s’il a le statut d’un maître, il n’a pas une réputation d’or qui lui permet de survivre sans problème. C’est pour cela qu’il veut imposer à sa jeune sœur un mari, le seul homme qui accepterait d’épouser la fille d’un ronin. On pourrait comprendre qu’il souhaite offrir à sa sœur une vie aisée, mais ce choix laisse transparaître une triste réalité, l’argent et la réputation. C’est ce qui importe le plus dans cette société, du moins dans l’esprit de cet homme. Nous sommes loin d’avoir encore percer la coquille du bon maître soi-disant respectable, puisqu’il entretient une relation amoureuse avec la femme du propriétaire d’un bar environnant et sans chercher à le cacher ou à se faire discret vis-à-vis du mari cocu car en général la relation se déroule presque devant ses yeux, à l’étage au-dessus. Le maître baisse dans notre estime, son visage confiant et calme n’est plus qu’un souvenir, l’homme n’est ni plus ni moins qu’un loup sauvage essayant tant bien que mal de trouver une issue à sa situation, pourtant apparemment normale. Comme il en veut toujours plus, il met au point un plan avec un groupe de voleurs visant à escroquer des pauvres et modestes personnes en prenant en otage un de leurs proches. Il faut croire qu’il a renié depuis longtemps un certain code d’honneur au profit d’une vie misérable de course à l’argent.

Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

La vie en rose

Pour ces deux hommes, la réalité de leurs sentiments ne tardera pas à ressortir. Le frère montrera sa compréhension et sa sympathie pour un Ichi aux tendances rédemptrices, pensant peut-être qu’il n’a pas à s’imposer comme le juge d’un homme motivé pour changer. Le masseur ne pourra être que reconnaissant envers un personnage qui comme lui connaît le sens de sincérité et sait laisser parler ses sentiments. D’ailleurs pour Ichi, son refus de céder à l’obligation de la lame se concrétise par la demande en mariage de la jeune sœur qui souhaite profondément devenir sa future femme. Autre surprise chez le masseur, pourtant habitué à ce genre d’intérêt qu’il provoque chez les femmes, il accepte honorablement la demande en exprimant sa joie de pouvoir espérer fonder une famille et arrêter son errance. C’est sur un sentiment qu’on ne contrôle pas, que le maître misérable montre enfin son véritable visage, plein de mépris pour Ichi qu’il insulte ouvertement et sans scrupules de déchet afin de dissuader la jeune femme, qui de toute façon ne peut faire autrement que de se plier à sa volonté. La relation entre le maître et l’élève est détruite en quelques secondes par la faute d’un homme trop arrogant et hypocrite, ambitieux et malin.

Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

L’harmonie d’une désillusion

Cette remise en cause des apparences et de la place des hommes dans cette société profite pleinement d’un cadre somptueusement éclairé et mis en scène. Tanaka cherche à créer une harmonie complète entre les individus et le décor, il joue avec les corps en les plaçant intelligemment à différents niveaux ou degrés de l’écran, faisant ressortir très bien les sentiments qui émanent de ces personnages, aidé, il faut dire par un éclairage sans faille. On peut penser à la scène de l’annonce du mariage de la sœur à son frère, chacun d’eux se trouve à un coin de l’écran et au milieu au premier plan, nous avons un Ichi plongé dans l’ombre, comprenant bien à quel point cette demande est vouée à l’échec. Le réalisateur ne se limite pas qu’à ce seul motif, il sait aussi profiter des décors et de leurs distances pour cloisonner par exemple un personnage à un endroit. Il en ressort une ambiance particulièrement agréable, rythmée par la douce et imposante composition d’Akira Ifukube. L’un des temps forts de cette mise en scène est le combat final dans la forêt, près des statuettes et en pleine verdure, masqué légèrement par le voile de la brume, Ichi fonce vers sa destinée dégainant son arme pour trancher sans rancœur le corps de ses adversaires. D’ailleurs, c’est aussi l’un des points forts du récit qui parvient à gérer équitablement dialogues et actions permettant d’approfondir les personnages et de les mettre d’une certaine façon devant une réalité.

Zatoichi 3 : The Blind Swordsman's Return - 1963 - Tokuzo Tanaka

Un nouveau départ

Ce troisième épisode est une petite perle surprenante sur plusieurs points. D’abord, le travail de Tokuzo Tanaka se révèle efficace, il exploite au mieux les atouts du studio que ce soit les jeux de lumière ou les décors, il créée parfaitement une harmonie sympathique avec le charme de l’ambiance du film en studio, s’éloignant des décors naturels plus brute des deux premiers épisodes. Quelque part, cet opus prend l’apparence d’un cauchemar rendu réalité où Zatoichi se cherche véritablement un moyen honnête de sortir de son cercle vicieux de yakuza masseur (plus précisement de matatabi, de joueur errant) et sabreur. Dans cette ambiance de cauchemar onirique, c’est les différents éléments de la société qui se retrouvent questionnés et inversés, yakuza, samouraï, femme, famille, tout ou presque perd sa valeur de base donnant lieu à un jeu de symbole, sorte de labyrinthe de ce que les hommes sont supposés être. Il en résulte l’acceptation d’un statut bâtard, comme une condamnation dont on ne peut se défaire. Le masseur aveugle continue son errance, sans remords ni tristesse, avec peut-être un peu mélancolique de ce que cette aventure lui a montré.

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