
Trois années après avoir réalisé Les Loups dans lequel Hideo Gosha poussait son idéal individualiste au monde des yakuzas. Il vient de nouveau porter son regard sur cette sphère, cette fois-ci il se place dans un contexte contemporain. Depuis le début des années 70, le genre est en pleine explosion grâce entre autres au violent réalisme d’un Fukasaku désireux de briser l’hypocrisie d’une société japonaise stable et moralisatrice, oubliant pourtant le rôle important des yakuzas dans le domaine économique. Cette réalité va être profitable à un Gosha qui ne peut passer à côté tant cela traduit à la perfection la faillite d’un esprit de groupe face à l’argent ou encore le pouvoir.
Au milieu de cette horde de chiens enragés, il s’intéresse à la confrontation de deux hommes, l’un est un ex-yakuza ayant préféré se retirer d’un milieu pareil mais restant néanmoins sous son influence malgré lui, l’autre est un yakuza aux méthodes expéditives ne convenant pas vraiment au nouvel esprit dit propre et classe. On retrouve les habituels personnages type du réalisateur, essayant de s’affirmer en marge ou à l’intérieur d’une sphère moribonde, sur une trame qui n’est pas sans rappeler Le Sang du Damné avec ces hommes désespérés qui provoquent une institution puissante tout en devant en accepter les conséquences. Hideo Gosha dresse ici l’image d’une société annihilant les marginaux pour mieux se borner à une façade propre, un semblant respectable.
Pour déclencher une guerre entre les clans de l’Ouest et de l’Est, une bande de voyous enlève une starlette de la Tv appartenant à l’un des deux clans. Ils en demandent 100 millions de yens. Mais tout dégénère quand accidentellement l’un des voyous tue l’otage, échangeant ainsi le corps contre l’argent. On ne rigole pas avec les yakuzas, c’est pourquoi très vite des tueurs se mettent à chasser les voyous, remontant à Egawa, patron de bar sans histoire, ancien chef de clan. Sans chercher à comprendre, on l’accuse d’être à la base de l’enlèvement, sur le simple fait que les voyous étaient ses anciens hommes.

Chaleur espagnole au Japon
Alors qu’un premier plan clair mais rapide vient symboliser la situation des hommes dans la société, un chien en cage, la suite change de registre en délaissant le constat terne et réaliste de ces individus. Soudainement, nous nous retrouvons emporté par la musique endiablée d’un air de flamenco sur laquelle, une danseuse sauvage vient y effectuer sa chaude chorégraphie. Plus qu’un simple choc des cultures, il s’agit de décrire l’état d’esprit d’un homme, d’un lieu. Car ce spectacle inattendu se déroule dans un bar portant le doux nom exotique de Madrid, propriété de Egawa, l’ex-yakuza reconverti. Mais si la caméra s’intéresse longuement à la danse et ces teintes rougeâtres, elle ne peut éviter de revenir se pointer sur l’homme, baignant dans une lumière bleue froide, désintéressé par cette chaleur humaine véhiculée par le spectacle. Rongé par ses doutes et son quotidien commun de petit patron, il doit de temps à autres faire respecter l’ordre. C’est dans ces moments-là que l’on comprend que le côté sauvage et extrêmement rythmé du flamenco s’empare de l’homme, faisant de lui non pas un danseur acharné, mais un patron que l’on respecte et qui se doit d’en arriver à la violence pour se faire entendre.
Sous sa carapace calme et sans doute un peu tourmenté, se cache une personne impitoyable pour les mécréants. Pendant qu’il règle ses comptes, le spectacle continu, relégué dans un coin du cadre, il n’attire pas les foules, comme s’il n’était qu’un des éléments du décor, un point sans importance pour des consommateurs se réconfortant dans l’alcool à défaut de savoir s’exprimer ou s’affirmer humainement via une danse. Egawa, alors qu’il pensait avoir réussi à se retirer du milieu, y reste pourtant attaché, victime d’une sorte de manipulation de la part de ses anciennes connaissances qui lui ont donné ce bar sans pour autant lui livrer le titre de propriété.

Une nouvelle école
Concernant les yakuzas, en à peine quelques années, ils ont réussi à faire évoluer leur condition, passant de gangsters hors-la-loi à d’honorables salariés de grandes entreprises, un commerce parfaitement légal. D’ailleurs, ils sont devenus tellement importants qu’ils arrivent à prendre en main jusqu’aux émissions de télévision en passant bien sûr par le domaine économique et ses marchés secondaires. Il n’y a plus de limite dans l’escalade des yakuzas, ce qui nous donne l’impression que si les gens souhaitent pouvoir exister, ils devront à un moment ou à un autre passer par l’intermédiaire des yakuzas. Difficile de penser autrement avec l’exemple de la jeune vedette qui officieusement appartient à l’un des clans. En effet, via cette reconversion, les hommes ont du aussi apprendre à changer leurs manières, ainsi à la force et aux raids habituels, ils passent désormais par la police ou des services légaux, ils exploitent concrètement la société japonaise à leurs fins, on peine à croire qu’il existe encore des zones libres n’étant pas sous la couverture d’une organisation yakuza. Mais au milieu de ces salariés, on retrouve un yakuza qui digère avec difficulté cette transition d’époque et de valeurs, Yazuki est de la vieille école et pour régler des problèmes il se montre frontal et sans pitié, un véritable yakuza et non pas un faux gangster caché derrière une entreprise nationale. Rien d’anormal à le voir discuter calmement avec Egawa qui tout comme lui est dépassé par l’évolution du milieu, à la différence que l’un accepte plus ou moins tandis que l’autre a souhaité rompre ses liens.

Perdition du milieu
D’ailleurs, dans le bar de Yazuki, l’ambiance retranscrit bien sa tendre froideur violente, chez lui, pas de flamenco ou de danses exotiques folles et rythmées, rien qu’un chanteur romantique et ses percutions, sur une lumière bleue ciel, pour égayer la vie du bar. Mais ici, les clients sont plus nombreux, le chanteur est au beau milieu de salle, il appartient complètement à foule des individus qui autour de lui sont tous attablés pour manger ou boire. Et encore une fois, on retrouve l’obligation pour un yakuza de devoir faire régner l’ordre en donnant une bonne raclée aux troubles fêtes. Néanmoins, l’homme est moins expéditif et précis que son compère, l’ancien chef, un seul coup bien placé ne sera pas suffisant pour régler le problème, il faudra vraiment se battre comme à un bon vieux temps, à cette époque où les hommes assumaient encore un statut qui symbolisait quelque chose d’important, qui plaçait concrètement les individus à un niveau dans la société. Désormais aux poings, on préfère les avocats, plus chers mais moins physiques et surtout moins visibles. Et logiquement, la dernière scène de bar du film se déroule dans l’univers même des grands patrons ex-yakuzas, sans doute réunis pour savourer leur mainmise sur l’ensemble ou presque de la société. Alors que l’on pensait voir des patrons sobres et respectueux regroupés dans un endroit calme et sans artifices, on se retrouve au contraire propulsé dans un bar kitch où le spectacle n’est ni plus ni moins qu’une strip-teaseuse occidentale, marquant assez bien l’état de déchéance avancée de ces hommes qui n’ont plus de véritable dignité. Personne n’est surpris, tout le monde semble trouver ce spectacle normal, même les quelques femmes japonaises pourtant habillées d’une façon traditionnelle. Il y a une opposition entre la réalité et l’esprit de cette sphère.

Un environnement à l’image des hommes
De cette riche époque moderne, Gosha va s’intéresser aux moindres détails qui vont venir composer son cadre, tout en se situant dans la même optique que son jeu de lumière. Quelque part, il va exploiter son décor et ses objets avec l’influence d’un Seijun Suzuki, il ne sera rare de trouver des murs rouges dans un endroit qui quelques minutes plus tard sera spectateur d’un massacre en règle, ou de jouer sur l’ombre d’une danseuse se reflétant sur des fenêtres teintées en bleues ou jaunes pour traduire une scène d’amour. L’utilisation des symboles composant le décor n’est jamais vaine pour le réalisateur, il y fait toujours transparaître une idée bien précise, à l’image des passages dans le poulailler où les hommes se comportent comme des animaux sauvages, tuant ou mourant.
On peut aussi penser à cette exécution en plein décor surréaliste, envahi par des mannequins où des yakuzas tirent sans remords sur un homme sans défense, agissant finalement comme des marionnettes vivantes. Tout rentre parfaitement dans le regard critique d’un Gosha qui fait dans l’explicite, multipliant les idées à mesure de plans, inventif comme rarement. Et il y a encore l’une des scènes les plus surprenantes du film où il convoque un Bunta Sugawara plus que jamais dans un petit rôle d’armurier lassé qui veut regoûter à de l’action, en clair participer à une fusillade ! En voiture derrière Ando Noboru, les hommes vont briser littéralement la complaisance des yakuzas salariés en fonçant dans le bar d’une réunion avec la voiture pour ensuite tirer sur tous ce qui peut bouger, d’un côté Noboru est attentif et tire sans hésiter, de l’autre Sugawara est cool et détendu, écoutant sa musique pop à fond et sortant son fusil qu’à de rares occasions. En plus de nous offrir un duo sympathique, le réalisateur filme la différence d’esprit entre les nouveaux salariés et les anciens yakuzas, couillus et assumant leurs actes.

Des chiens d’honneur ?
Avec ce film Hideo Gosha nous délivre la vision pessimiste d’individus complètement largués par l’évolution d’une société qui ne s’intéresse pas aux hommes ou à une quelconque notion d’humanité mais recherche avant tout la fortune et la domination. À défaut d’avoir des hommes libres, le réalisateur nous montre finalement et concrètement, des chiens en cage plein aux as, venus sacrifier les quelques hommes ayant tenté de se sortir de cette prison dorée. À croire que ces nouveaux hommes préfèrent l’argent à la liberté, pensant apparemment que l’argent est une finalité permettant de tout se procurer. De la relation entre Yazuki et Egawa, il en fait l’image d’un dernier sursaut d’humanité, où les hommes même si leurs intérêts et obligations divergent, restent humains et compréhensifs, à l’exemple du geste symbolique final de Yazuki qui laisse une chance à lui et à son ennemi de se refaire avant d’être détruit définitivement par une escouade de salariés armés.

Entre ces deux hommes, il filme un rapport sincère et honnête, on peut penser à la première rencontre où ils parlent et à chaque fois qu’un d’entre eux vient d’aspirer sa fumée de cigarette, il perce avec le bout brûlant de la cigarette un petit papier sur lequel repose une pièce, manière simple de montrer un combat d’hommes jouant avec l’argent sans vraiment s’y intéresser totalement. Hideo Gosha ne fait pas que montrer la barrière entre la société et sa jeunesse, rêvant de devenir d’ailleurs yakuza, il met en scène l’aspect étouffant d’un état d’esprit mort né qui ne tient même pas compte des valeurs d’une sphère, faisant des hommes de simples chiens. Les hommes d’honneur ou libres sont morts sous l’impulsion de l’hypocrisie générale.
***Bande Annonce
Infos
- Violent Street (Boryoku gai, 暴力街)
- Avec Noboru Ando, Akira Kobayashi, Bunta Sugawara, Hideo Murota… (IMDb)
- Disponibilité : Coffret Hideo Gosha Vol.1 (HK Vidéo)












{ 1 comment… read it below or add one }
Mon film japonais préféré !!!
http://www.boryokugai.com/yakuza/violent-street-1974/