
Meiko Kaji semble ravir la Nikkatsu qui pense avoir trouvé avec cette actrice sa starlette en devenir. C’est pourquoi en cette année 1970, la jeune femme va enchaîner plusieurs épisodes de la série Stray Cat Rock où elle y incarne une femme forte et affirmée, ainsi qu’indépendante. Et dans un style tout à fait différent, elle va être amener à tourner, la même année, sous la direction de l’humble Teruo Ishii, sortant de sa série sur les tortures. Pour l’actrice ce rôle est un changement radical puisqu’en plus de s’essayer au film de yakuza, elle quitte le Japon contemporain pour revenir quelques 40 ou 30 années auparavant, à une époque plus sobre où la pop et le coca n’existe pas encore de ce côté du globe.
Néanmoins, l’idée est toujours de faire valoir l’actrice, alors pour ce faire rien de plus facile que d’inverser les codes du monde des yakuzas en faisant des femmes les éléments décisifs de l’histoire au détriment des hommes réduits principalement aux rôles de méchants. Et tant qu’à faire autant aller jusqu’au bout de cette idée en recyclant l’un des grands mythes du cinéma japonais qui depuis déjà 8 années fait fureur sous les traits d’un génial Shintaro Katsu, rien de moins qu’une version féminine du Zatoichi dont on garderait surtout l’aspect maître du sabre et son sixième sens pour déterminer la bonté des âmes. À côté de cela, le film nous offre une histoire de remords et de malédiction mêlée à une éventuelle vengeance tout en exploitant les habituelles ficelles du genre, conflits entre clans, trahison, manipulation mais aussi un détour effectué dans le domaine de l’étrange et de la violence bien saignante.

Lors d’un violent règlement de compte entre deux clans, la fille du défunt vient se venger et compte bien tuer son ennemi. Mais quand elle lui assène le coup final, son sabre vient également érafler le visage d’une jeune femme, la rendant aveugle. Un chat de passage lèche le sang de la victime, donnant naissance à une malédiction. Après quelques années de prison, Akemi, la fille du chef, a repris une vie normale en succédant à son père à la tête du clan. Le seul problème vient des ambitions du clan adversaire qui souhaite s’accaparer le territoire. Et un jour, par hasard une aveugle vient prêter main forte à ce clan sans savoir qu’elle est proche de son bourreau, qui pour sa part reste rongé par la peur de la malédiction.
La malédiction d’une vengeance
L’incursion des femmes dans le monde des yakuzas est mise en place d’entrée par cette attaque surprenante d’un clan sur son ennemi, le tout sous une pluie battante. Alors que des individus s’approchent de la caméra d’un pas déterminé, on découvre avec surprise que le meneur s’avère être une meneuse qui pour assouvir sa vengeance et rétablir l’honneur de son clan se mouille concrètement dans l’action, ôtant son chapeau et dénuant ses épaules pour faire apparaître un magnifique tatouage représentant une tête de dragon. Ses acolytes font de même, pour eux il s’agit du corps et de la queue du dragon, montrant à l’ennemi qu’ils font définitivement un avec la meneuse, affirmant par la même occasion le respect et la soumission pour le clan souillé.
Armés de fines lames, ils s’empressent tous se faire couler le sang, de trancher la vie des adversaires arrogants qui pensant pouvoir s’en tirer sans rien recevoir en retour. Et pour cause, le monde des yakuzas est souvent considéré comme une sphère spécifiquement masculine où les femmes n’ont pas leur place sauf quand il s’agit de faire la servante ou d’offrir son corps à la virilité masculine sans faille. C’est valable pour la fille d’un chef que l’on voit difficilement faire partie d’un raid, censée normalement pleurer la perte de son père et faire appel au héros du clan pour tout remettre en ordre, le tout dans des habits bien confortables sans oublier la petite coiffure. En clair, l’innocence et la fragilité. Tout le contraire de ce que cette Akemi sanglante et impitoyable représente, elle et son magnifique dragon prouvant aussi bien sa détermination que son esprit indépendant à la tête d’un clan. Capable d’assumer le meurtre de son ennemi pour son honneur et sa vengeance, elle accepte la prison et ses nouvelles règles où chacun doit prouver son intérêt, pour elle se sera assez simple, son tatouage inspire le respect. Ainsi, en quelques dizaines de minutes, le réalisateur ancre son personnage principal au sein des yakuzas, son dilemme avec la malédiction du chat.

Le monde de l’horreur
Si l’ambiance est austère, elle va vite prendre un tournant avec l’arrivée de la femme aveugle accompagnée par un étrange bossu, plus proche d’un monstre que d’un être humain. Dès lors, les yakuzas et leurs problèmes passent presque au second plan, servant surtout de toile de fond aux actes violents et à l’étrangeté malsaine qui semblent beaucoup plus passionné le réalisateur que les intrigues de base assez communes du genre. Il faut dire que ses idées paraissent largement plus originales qu’une simple guerre des gangs où la manipulation et la trahison sont quotidiennes. Pour Ishii, il s’agit de relier l’étrangeté avec la vengeance, c’est pourquoi plusieurs acolytes de Akemi, la jeune chef, vont connaître un destin atroce par la seule faute d’avoir voulu prêter physiquement serment à Akemi en se faisant tatouer chacune un bout du corps d’un dragon. Car pour l’aveugle, le tatouage est l’unique indice dont elle dispose pour espérer se venger normalement.
Et dans les faits, la vengeance prend une tournure pire que cruelle puisqu’en plus de tuer les femmes et de faire savoir à Akemi que sa malédiction est toujours active, le tatouage est littéralement arraché du corps ! Il n’en reste qu’un bout de peau léché par le chat maudit. Pour amplifier le tout, Ishii nous offre la visite d’un sous-sol malsain et bien évidemment mal éclairé où des têtes humaines de condamnés sont exposées dans un coin, un squelette est accroché à un poteau, dans un endroit pareil pas de surprise à retrouver un tatouage arraché. Mais bien avant cela, nous avions pu visiter une attraction particulière, sorte de voyage dans l’horreur et l’étrange, où les cris des bébés difformes résonnent de partout et où les vieillards mangent n’importe quoi, même un morceau de bras humain, en plastique pour rassurer nos innocents esprits. Le point final à l’étrangeté du film se révèle être le bossu accompagnant apparemment l’aveugle, c’est lui qui commet les pires atrocités, il n’a de toute façon pas conscience de ses actes, il se contente de faire quelques bruits bizarres et de gesticuler à moitié courbé par le poids de sa déformation, un être au doux visage monstrueux.

La parade des monstres
Pourtant pour Teruo Ishii toute cette étrangeté surprenante n’a rien d’horrible comparée aux actes des yakuzas. Même si le bossu peut agir horriblement, il y a chez lui beaucoup d’humanité et d’amour que chez n’importe lequel des yakuzas de l’histoire, à l’exception du petit chef marchant sans pantalon alors qu’il porte le haut d’un costume. Car quand le bossu agit, il souhaite seulement contenter sa maîtresse, la femme qu’il affectionne et respecte, même s’il devance ses souhaits et fait quelques erreurs qui coûteront la vie à des personnages, il y a l’inconscience de l’acte. Tandis que chez les yakuzas, ils agissent avec soin, préparent des plans et n’hésitent pas à trahir pour se faire une place dans le milieu, ce qui sous-entend qu’ils peuvent tuer leurs frères d’un jour sans le regretter pour autant. C’est le cas par exemple du yakuza Tetsu qui n’est rien d’autre qu’une ordure de la pire espèce.
Du côté du clan des hommes, les adversaires par définition, le chef se comporte d’une façon similaire allant jusqu’à nier certains actes et à pointer les responsables, comme s’il pouvait penser fuir sa responsabilité, une autre image d’un individu lâche et méprisable au possible. Au final, on peut même se demander quelle est la finalité de leurs ambitions, car contrôler un territoire ne mène humainement à rien, cela ne les rend pas meilleurs aux yeux des autres, ils demeurent d’humbles fripouilles sans honneur ni respect pour personne.

Femmes yakuzas
D’un scénario assez inégal, devant accuser les péripéties communes du monde des yakuzas, Teruo Ishii parvient à apporter une vision intéressante du genre en renforçant la présences des femmes au point de devenir les dernières personnes ayant encore une once de reconnaissance et de respect pour le code. Les hommes sont réduits à l’état de loups sauvages savourant faire couler le sang pour mieux s’y baigner sans remords. À cela, il faut bien sûr ajouter la touche étrange et les furieux bains de sang qui viennent rythmer de temps à autre l’histoire. Si Meiko Kaji semble un peu noyée dans le récit et assez distante, c’est sans compter le final qui annonce d’emblée son personnage de Lady Snowblood, où elle va affronter l’aveugle dans un environnement soigné par le réalisateur, aux douces influences westerniennes avec zone plus ou moins abandonnée et vent soufflant légèrement, le duel entre ces deux femmes se démarque de la violence bâtarde des scènes précédentes pour retraduire simplement des personnages qui font face à leurs démons, en quête d’une rédemption et non plus d’une vengeance comme on aurait pourtant pu le croire.












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