Goyokin – 1969 – Hideo Gosha

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Goyokin - 1969 - Hideo Gosha

Alors qu’il vient de réaliser 5 films en moins de 3 ans, Hideo Gosha se repose pour mieux revenir en 1969 avec deux perles dont Goyokin. En se situant dans la directe continuité du Samouraï sans honneur, l’optimisme en moins, le réalisateur s’attache toujours à décrire l’état dramatique de la société féodale, sauf que cette fois-ci il place au centre de son récit la figure du samouraï nihiliste désillusionné et moralement détruite, contrebalançant avec celle du errant handicapé cynique complètement achevé par la société qu’était Tange Sazen. Ainsi, Gosha délaisse le regard de l’apparence pour revenir s’attacher à la morale des hommes, véritable enjeu de l’histoire. Mais cette société demeure identique à celle de Sazen, il est toujours question d’honneur et de respect alors que personne n’est capable en réalité de s’y tenir, le pouvoir abuse de l’importance de ces valeurs, véritables fiertés, et contraint indirectement ses subalternes à agir en totale contradiction pour tenter de les respecter.

Pour l’honneur, les clans sont prêts à voler et à tuer, bafouant officieusement la célèbre voie mais sauvant de loin les apparences. Dans ce pur cercle vicieux et hypocrite, les hommes ne font que de suivre le mouvement général, toujours coincés entre leur conscience et leur honneur. À cela, Gosha ne perd pas ses habitudes en présentant les petites gens, victime d’un système qu’ils ne comprennent pas. Il mélange les individus entre eux, ne s’attachant qu’à leur morale, rônin errant, prostituée, pêcheurs, forains, hauts dignitaires, ils ont à ses yeux tous la même importance. Il s’agit de faire ressortir l’humanité d’une structure froide et glaciale, de nous montrer l’essence même de la chaleur humaine dans cette fin du mythe du samouraï.

Goyokin - 1969 - Hideo Gosha

Pour la survie du clan Sabai, un homme décide de voler l’or du Shogun et de faire massacrer un village de pêcheurs. Magobei, un homme de cette escorte, ne peut tolérer un tel geste inhumain, sentant perdre sa dignité d’homme il préfère quitter le clan et fuir sa responsabilité dans l’affaire. Trois années plus tard, alors qu’il vivait dans les bas-fonds, il apprend que le clan Sabai compte réitérer un massacre tout en récupérant l’or. Excédé, il sent que c’est son devoir d’aller empêcher une pareille action, il espère pouvoir regagner sa condition d’homme.

Des corbeaux et des morts

D’un cortège nuptial calme avançant sur le bord d’une plage, baignant dans un filtre dorée, nous passons à la réalité sèche et abrupte, une image terne et dominée par la neige blanche toute puissante. De la vision du bonheur humain, il ne reste plus rien que des mots d’espoir sortant de la bouche d’une jeune femme marchant difficilement au milieu des éléments de la nature, de cette mère neige. Mais ses rêves et espoirs s’envolent en même temps qu’elle découvre l’escorte de la mort, les corbeaux ont pris possession de son village. Toujours aussi efficace Gosha dessine d’entrée la première désillusion avec cette jeune femme se retrouvant seule au milieu d’un village abandonné, il n’y a là ni père, ni mère, ni voisins, tous les gens ont disparu comme avalés par une puissance supérieure. Il ne reste que les corbeaux s’empiffrant du désespoir humain, pour une fois ces fameuses bêtes aux cris moribonds ne font pas que de tournoyer dans un ciel blanc, le réalisateur les pose au sol, il les met au même niveau que les charognes humaines venues quelques heures plutôt détruire la vie de ce village anonyme et totalement anodin.

Et ces corbeaux sont partout, ils ont fait de cette zone leur propriété, comme un terrain de jeu sur lequel ils viennent retirer définitivement les dernières traces de vie. Au lieu de trouver une explication humaine à cette disparition, la seule rescapée s’enferme dans un délire, elle pense aux esprits venus punir le village, vision douce et simpliste d’un massacre. Les Dieux ont toujours raison, s’ils doivent intervenir, même violemment, c’est parfaitement justifié, il ne faut pas chercher à les contredire ou à les mettre en doute. La femme émet donc cette idée comme si l’intervention de l’homme était inimaginable. En plus de montrer la naïveté humaine, le réalisateur fait un triste parallèle entre le pouvoir des Dieux et celui des hommes, les samouraïs, les plaçant ainsi concrètement à un niveau divin, comme autorisés d’agir comme bon leur semblent.

Goyokin - 1969 - Hideo Gosha

Un samouraï sans illusions

La seconde figure du désenchantement est un homme, plus précisément un samouraï. Comme souvent chez Gosha, l’homme avait plutôt une bonne situation, il était l’un des éléments importants du clan en plus d’être un grand sabreur, il avait tout d’un honorable samouraï. Du bout de son sabre jusqu’à l’esprit, il respectait les valeurs qu’il pensait être absolues, on retrouve l’idée d’honneur, de respect, de dignité et de sacrifice pour son clan. Il ne faut pas oublier que dans cette condition, l’homme n’existe pas en tant que tel, son corps et son esprit appartiennent totalement à un clan, il s’agit d’un dévouement parfait. Pour Magobei, être un samouraï pouvait signifier devenir un véritable homme et se faire une place au sein de sa société. Or, il n’avait pas pour autant délaissé son humanité en rentrant au service du clan Sabai, il était encore capable de faire la différence entre son devoir de samouraï et son devoir d’être humain, car dans l’idéal les deux sont censés s’assembler et non pas s’engloutir mutuellement pour résulter sur le comportement d’un simple chien domestiqué sans âme. Mais l’idéal ne réside plus que dans sa tête car dans la réalité, les faits sont tout autres tant les samouraïs, véhicules d’un honneur et d’une dignité, sont réduits à devoir se comporter comme des bêtes pour sauver les apparences. C’est de cette façon que tuer les plus faibles ne posent chez eux aucun problème, ils restent dans une optique presque divine de leurs actions, affirmant leur arrogance d’humbles bâtards hypocrites. On peut aussi voir que chez Magobei il y avait une idée de la justice, le samouraï est en tant qu’homme un serviteur de son pays, il n’est pas une machine à tuer en vue de servir les intérêts de fripouilles. C’est pour cette raison qu’il ne peut tolérer le massacre de personnes innocentes, injustement sacrifiées pour garder le secret de la déchéance de cette société.

Goyokin - 1969 - Hideo Gosha

Un samouraï de foire

Gosha continue son approche destructrice du mythe en s’attaquant ensuite à la figure même du samouraï, après avoir démontré la faillite morale du code et des autres valeurs. Si Magobei quitte un clan et sa situation prestigieuse, c’est parce qu’il clame avoir perdu sa dignité humaine, il n’envisage donc pas de se retrouver un nouveau clan pour tout reconstruire de nouveau. Il préfère aller expérimenter la déchéance humaine affirmée, il va aller vivre dans les bas-fonds de Edo. Plus précisément il va animer une attraction de rue dans laquelle il doit trancher un poisson tenant sur les cuisses d’une joueuse de shamisen. Physiquement, l’homme marque bien sa désillusion, sa barbe a noirci et envahi son visage, ses cheveux ont repoussé, son regard est sombre. Avec une telle situation, le réalisateur n’hésite pas pour ancrer le samouraï dans un culte populaire, il n’y dans cette figure plus rien de noble ou d’honorable, elle est avant tout un objet de spectacle de par son maniement exceptionnel du sabre. L’homme n’est qu’un pantin que la population observe avec amusement.

Goyokin - 1969 - Hideo Gosha

Vers une rédemption

Quand il apprend qu’il peut retrouver sa condition humaine en évitant un second massacre, il entame dès lors le chemin de la rédemption passant du stade de bête de foire errant à celui d’homme digne mais sans illusions. Car à côté de son animation folklorique, il sera amené à devoir se défendre contre des agresseurs venus le tuer, comme toujours l’homme porteur d’un secret est l’homme à éliminer. Lors de ce combat, en plus de démontrer sa grande maîtrise, Magobei va régulièrement pousser des grondements bestiaux quand sa lame transpercera la chaire d’un homme, faisant reposer la mort sur la seule responsabilité de l’agresseur, il se décharge de sa colère et s’enfonce à ces moments-là dans une mini fureur bestiale. En tout cas dans son chemin, il croisera par hasard l’autre personne perdue de l’histoire, la femme du début.

La femme d’une bête

Au niveau des femmes, Gosha reste toujours très minimaliste, car en majorité son univers est masculin, il ne ressort que quelques figures féminines qui ont tendance à s’opposer clairement. À cette prostituée, il oppose l’ancienne épouse de Magobei. Mais en dehors du simple jeu de l’innocence face à la pureté souillée, on retrouve la différence sociale et surtout le lien qu’elles entretiennent avec Magobei. C’est par rapport au samouraï déchu que les femmes se positionnent, l’une reste attachée à lui et ne cesse de croire à son retour tandis que l’autre ignore qu’il est son bourreau en quête de rédemption. On dirait que les femmes sont les seules à être capable de percevoir l’humanité d’un homme sans se baser uniquement sur l’apparence, chacune d’elles le regardent comme un individu perdu et renfermé, tourmenté par une horreur qu’il n’a pu empêcher et qu’il a essayer de fuir. Elles lui fournissent indirectement un soutien moral, lui permettant d’arriver à retrouver sa condition.

Goyokin - 1969 - Hideo Gosha

Samouraï enneigé

S’il enfonce définitivement la figure du samouraï, et pas seulement dans la boue d’une rue principale d’un village abandonné, le réalisateur fait aussi preuve d’une immense maîtrise visuelle. Il parvient à faire évoluer son action au sein d’un environnement varié et toujours propice à de magnifiques cadres, on pense par exemple à ces étendues neigeuses ou à ces petites rues boueuses où il ne reste plus d’espoir. On peut se rendre compte à quel point le réalisateur s’intéresse à la nature et ne prête vraiment que très peu d’attention à l’environnement urbain, il y a chez eux une volonté de replacer l’homme dans un contexte naturel afin de mieux l’ancrer dans des sentiments qu’il a pu refouler en se laissant civiliser et soumettre aux impératifs de la société. D’ailleurs quand il place l’action dans une maison, on peut se sentir oppresser, complètement enfermé dans une pièce, le sommet de cette idée arrive avec la vieille maison abandonnée dans laquelle le samouraï vient se réfugier, il se retrouve dès lors compresser dans un lieu en ruine, symbolisant sans doute au passage la société, tandis que la caméra vient appuyer l’état de la bâtisse à travers chaque plan, il y a une incertitude régnante.

À cela vient s’ajouter un jeu de lumière splendide exploitant les moindres petits reflets lumineux pour faire ressortir le mal de l’être, comme au début lorsque la jeune femme rentre dans sa maison et qu’une vive lumière blanche vient scinder l’écran au moment de sa terrible découverte, ou encore quand Magobei se retrouve mis face à ses responsabilité et qu’un reflet rouge vient de nouveau découper l’écran pour ensuite enfoncer le personnage dans un enfer véritable, dominé par cette teinte rouge. En tout cas, à partir d’un univers glacial et aseptisé, quoi de claire que de la neige, Gosha arrive à dresser l’image d’une humanité retrouvée sans pour une fois, faire valoir forcément l’importance des rapports humains. Au contraire, le réalisateur laisse l’individualisme s’exprimer sans contraintes, il faut du rônin désillusionné, un homme pouvant désormais suivre sa voie en toute tranquillité sans avoir à devoir encore rendre des comptes à une société sur le déclin, c’est ainsi qu’il s’enfonce doucement dans la tempête, acceptant enfin sa véritable nature défaite des valeurs moribondes du monde. Le samouraï est mort, trahi par ses propres croyances, il repose face à la mer agitée.

***Extraits

Samouraï de foire

Sabre à vendre ?

Souvenir d’une tragédie

Infos

- Goyokin (御用金)
- Avec Tatsuya Nakadai, Kinnosuke Nakamura, Tetsuro Tamba… (IMDb)
- Bande Originale
- Disponibilité : DVD Z2 STF (Wild Side)

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1 kh June 5, 2008 at 5:03 pm

Un des meilleurs films de samourai, un de mes préférés en tout cas, bourré de scènes et de plans absolument jouissifs, dont le duel final, très post-moderne, rythmé et entrecoupé de plans de musiciens masqués.

Si je me rappelle bien le commentaire, c’est le viril Toshiro Mifune qui s’était mis dans la peau de Magobei, mais comme il faisait trop froid à son goût, il a déclaré forfait et c’est Tatsuya Nakadai qui s’y est collé. Il n’avait froid ni aux yeux ni aux pieds, lui, un vrai samourai quoi.

Précisons que le majeure partie du film se déroule en décor naturel, dans de la vraie neige, ce qui donne déjà au film un aspect très original et séduisant.

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