Les Loups – 1971 – Hideo Gosha

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Les Loups - 1971 - Hideo Gosha

Finissant d’achever le chambara avec Tenchu, aboutissement de cinq années de travail pendant lesquelles il a enchaîné tout de même 7 réalisations, sans compter bien sûr son film contemporain Le Sang du Damné, Hideo Gosha s’essaye à un autre genre pour mieux aborder les années 70. Avec le film de yakuza, l’homme retrouve ses thèmes de prédilection car si les valeurs ou le code diffèrent du monde des samouraïs, il s’agit toujours de sphères accrochant l’individu, l’enfermant dans une optique de groupe dans laquelle il se doit d’exister avant tout pour elle, son humanité passe au second plan. Et comme il l’avait fait pour le chambara, Gosha vient malmener les yakuzas, ne cherchant jamais à les glorifier, il fait apparaître l’hypocrisie collective et l’individualisme refoulé derrière des principes considérés comme absolus.

Plus que le groupe, le réalisateur va s’attacher à dépeindre un homme défait de ses croyances, errant dans sa solitude, et à l’action il préfère largement les discussions à travers desquelles apparaît le vrai visage des individus. Alors que les yakuzas peuvent faire penser à la fraternité, à la solidarité entre frères, Gosha vient filmer les hommes dans leur pleine solitude, il n’y a chez lui plus de groupe, juste des individus au milieu d’une sphère servant de prétexte. À cela, il faut rajouter un choix intéressant dans le contexte qui se place dans la continuité de Tenchu, nous sommes dans les années 20 instables dirigeant le pays tout droit vers un triste militarisme, certains s’enrichissent grâce à cette instabilité, d’autres se perdent, sans repères.

Les Loups - 1971 - Hideo Gosha

Emprisonnés après un combat violent entre clans, trois yakuzas bénéficient de la grâce accordée à certains prisonniers par le nouveau gouvernement japonais. Iwahashi et Ozeki retournent dans le milieu mais constatent que tout a changé, les clans Kannon et Enokiya veulent s’unir entre eux en oubliant le passé à base de manigances et de manipulations. L’union entre les deux clans, ex-ennemis, doit se dérouler autour d’un mariage arrangé entre la fille du défunt chef du clan Enokiya et l’actuel chef de Kannon. Mais une histoire d’amour vient ralentir le processus, la fille est amoureuse de Tsutomu, le dernier yakuza libéré. Sans oublier que mystérieusement plusieurs yakuzas se font assassinés. Iwahashi, lassé par cette vie et ses impératifs, va doucement connaître la vérité qui se cache derrière cette union pour mieux la faire apparaître au grand jour. L’homme presque dépressif souhaite retrouver son humanité.

L’échec du groupe

L’illusion d’un groupe et d’une chaleur humaine entre les yakuzas ne dépassera pas les premières minutes où la situation explose littéralement avant d’envoyer les hommes vers leur sort, la mort pour beaucoup, la prison pour certains, avec comme justification un honneur a réparé. Pendant ces premières minutes, nous pouvons voir les hommes parfaitement insérés dans un groupe, à l’écran ils sont au complet, ils sont unis et assis à la même table partageant une discussion amicale. Si Gosha s’applique à soigner ces hommes, c’est pour mieux marquer l’hypocrisie de l’union, car dès ces minutes passées, ils se retrouvent seuls et ne pourront jamais reconnaître ce sentiment de chaleur, tout est brisé définitivement. Au centre de ce récit, il y a Iwahashi, un yakuza dévoué à sa cause qui a été jusqu’à tuer pour laver son parjure. Mais de son passage en prison, il en ressort fatigué et lassé, comme profondément marqué par la désillusion en ses valeurs pour lesquelles il a donné quelques années de son existence. À sa sortie, il n’y aura personne pour l’accueillir, absolument personne, finalement c’est un peu ça le monde des yakuzas, exploiter les uns sans jamais les remercier, les abandonner puis les oublier.

Les Loups - 1971 - Hideo Gosha

La solitude du yakuza

Après ces années de prison, ses frères se sont révélés, l’homme est seul et n’a pour unique attache que ce clan, terrible cercle du désenchantement que d’être coincé et lié à une bulle promettant d’emblée la trahison. De son combat, il n’en reste donc plus rien, les hommes ont été remplacé, les postes vides aussi. Mais avant de retourner vers son refuge, il va croiser par le plus grand des hasards une femme, elle aussi tout juste sortie de prison. D’ailleurs pour cette occasion, le réalisateur rend concret une idée qui apparaissait déjà dans Goyokin avec cette baie dangereuse où de chaque côté on peut allumer un feu pour guider correctement les bateaux, à gauche on parlait de « homme » et à droite de « femme ».

Ici, alors que Iwahashi erre paisiblement, il voit cette femme, Oyu, qui se trouve juste en face de lui. À l’image, il y a bien d’un côté l’homme, au centre la mer qui symbolise toute la distance qui sépare les êtres humains puis enfin la femme. D’un naturel renfermé, Iwahashi ne livre pas ses sentiments facilement, on peut comprendre qu’il tombe amoureux, mais se réserve. Concernant, Oyu, la femme est dans un état pratiquement similaire sauf qu’elle n’a plus rien à quoi s’attacher, elle est seule et rejetée de partout, elle erre sans but, pleurant à sa façon la mort de son mari, noyé dans cet mer infini, comme si l’amour était voué au néant dès le début laissant les hommes sans espoirs quant à la réalité des sentiments. Il n’y a pas, ils ne sont pas possibles. Mais cette réalité, ces deux individus cherchent justement à l’exploser, à la transcender en s’affirmant sur elle, marquant sa différence d’avec un monde oppressant, pour les deux il s’agit du milieu des yakuzas.

Les Loups - 1971 - Hideo Gosha

Le cycle de l’ennui

Pour Iwahashi, cette femme s’impose comme un espoir qui va lui faire prendre conscience des véritables valeurs à suivre, il vient de vivre une relation précieuse en dehors des impératifs des yakuzas, il se sent homme avant d’être yakuza. Sentiment renforcé par cet abandon d’un clan qui ne s’est même pas présenté pour l’accueillir à sa sortie de prison. Néanmoins, il faut avouer que ce rapport reste mystérieux sans trop s’allonger, la relation est rapide, les corps se rejoignent pour ensuite se délaisser, la femme part sans prévenir ni donner son nom, elle disparaît en lui laissant l’espoir qui va être à la base de sa prise de conscience. En retournant dans le monde des yakuzas, il constate qu’on ne fait définitivement pas dans les sentiments et à quel point la situation a évolué, peut-être trop vite pour lui, il reste distant et respectueux des valeurs, loin de chercher à s’imposer comme un élément important, il rentre dans le moule avec lassitude, connaissant déjà la finalité de tout cela, vouée à l’échec. Chez les yakuzas, il redécouvre une prison de luxe, qui à défaut d’avoir des barrières sait parfaitement dominer moralement les hommes pour les soumettre, il suffit de tendre l’illusion d’un code respectable, du pouvoir, de l’argent pour que ces individus perdent une part d’humanité.

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Une meute déshumanisée

À cela, il y a le cadre de vie qui renvoie directement à l’image de la prison, les yakuzas vivent dans des pièces étroites et fermées où ils doivent aussi respecter la rigueur d’un code et de ses principes. On peut penser en particulier à ces grandes réunions où les hommes n’exploitent jamais l’espace, alors que c’est l’une des rares fois qu’ils se retrouvent bercer dans une telle grandeur intérieure, ils restent alignés à leur place sans oser briser un fameux principe de politesse. Les hommes sont cantonnés aussi bien physiquement que moralement à une prison dorée qui ne cesse de les exploiter.

C’est pour cela que Iwahashi va de temps à autres, errer du côté de la place et admirer la nature se déchaîner. Ce n’est sans doute pas aussi un hasard si sur cette plage, on retrouve des carcasses de bateaux renvoyant à l’histoire de cette baie où homme et femme se font face sans pouvoir s’atteindre, condamnés à s’admirer. Cette plage devient un cimetière proche d’un dernier endroit totalement libre où les individus peuvent venir s’apaiser et pour certains mourir, à l’image du magnifique combat final. Alors puisqu’il y a n’y plus de groupe, Gosha se doit de filmer son personnage principal errer et douter librement, tenter de dépasser la petite sphère des yakuzas sans pour autant perdre son respect pour ses frères, il ne s’intéresse plus aux hommes de par l’importance d’un clan, mais simplement pour ce qu’ils sont, quelque part il y a un regard humain porté sur des individus déshumanisés malgré eux.

Les Loups - 1971 - Hideo Gosha

L’errance d’un loup solitaire

En dehors de la description des personnages, Hideo Gosha parvient avec ce film à retranscrire une ambiance sobre rythmée par des compositions de shamisen dont il ressort clairement la perte des repères de ses individus. La musique, qui occupe une place très importante, renforce la quête de sentiments des hommes comme Iwahashi qui s’arrête souvent devant un spectacle de rue, comme surpris de voir des gens jouer de leurs émotions. Et dans cette idée, il est tout à fait compréhensible de voir le massacre du début se dérouler dans une salle de cinéma d’époque, les yakuzas viennent briser l’expression des sentiments de par leurs règles strictes et pourtant tellement bafouées par l’hypocrisie humaine. En filmant la solitude, Gosha montre exactement l’échec de ce microcosme étouffant et sans fin, arrivant même à pervertir des femmes pour en faire des tueuses, mais oubliant surtout qu’un jour un loup solitaire viendra marquer sa lassitude, son individualisme ravageur.

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