Au milieu d’un nulle part se trouve un petit relais qui va devenir le temps d’un film le reflet d’une société, porté par le regard de Hideo Gosha. L’homme va pouvoir aisément exploiter ses thèmes tout en expérimentant des idées visuelles allant d’un cadre penché à l’intensification de la portée de violence par un ralenti vidé de ses bruits.Mais c’est surtout pour lui l’occasion d’essayer de faire d’un de ses héros type, la base d’une série, qui s’arrêtera dès la fin du second épisode. D’une certaine façon ce film marque l’échec d’un personnage libre, suivant sa voie, trop distancié par rapport à une action dense, limitée tout de même à 70 minutes, pour parvenir à s’y intégrer correctement, l’homme reste tout au long du récit en marge.
On est très loin d’un personnage qui s’implique volontairement dans un problème ou qui va même jusqu’à le vivre sans avoir à choisir, ici Gosha préfère pousser cette liberté à son extrême, oubliant presque de caractériser son héros, de le rendre attractif autrement que par ses seuls coups de sabre ou de son œil fin devinant les intentions des gens et dévoilant par la même manière la tournure des évènements.
Témoin d’un meurtre, Kiba ramène les corps au relais le plus proche. Il s’avère que l’endroit est divisé en deux, un notable essaye par tous les moyens de mettre la main sur l’endroit, tenu par une aveugle qui n’est pas prête à céder sa place. Ce relais représente un intérêt peu négligeable puisqu’il est le seul avant la montagne, le notable y voit l’opportunité d’imposer ses tarifs et de s’enrichir. C’est ainsi que Kiba devient à la fois l’homme à abattre et l’homme à séduire.
Construction d’un héros
Gosha reste toujours très direct dans son approche, et pour mieux introduire son personnage central, il décide d’ouvrir tout de suite son film sur l’homme en train de s’exercer au sabre avec rage. Rien de plus honnête et captivant que de voir d’entrée un sabre fendre l’air. Mais en tant que personnage type du réalisateur, il ne peut se satisfaire de cette seule face attirante d’un rônin expérimenté et brutal dans ses mouvements, il faut absolument pouvoir la nuancer pour briser une fausse image, un peu comme si Gosha renversait l’apparence de son héros. Et en effet, rien de plus surprenant que de voir ce loup se goinfrer avec le sourire, son visage nous apparaît sympathique tandis que sa barbe se remplie de grains de riz. Après avoir bien mangé, le réalisateur pose la pierre finale en montrant son honnêteté, sa sincérité et sa gentillesse, puisque incapable de payer il demande à la patronne de pouvoir l’aider dans son travail pour rembourser son repas.

Un rônin modèle ?
Pas de refus possible pour une vieille femme qui n’est plus en âge de s’occuper parfaitement de sa petite baraque s’abîmant avec le temps. Il est difficile d’être plus efficace dans l’introduction toute en nuance d’un personnage, partant de sa figure de rônin pour venir s’attacher à celle d’un homme ouvert et honnête. D’ailleurs, comme souvent chez le réalisateur, le personnage est en décalage avec le reste de la société d’où l’appellation de bête pour bien ancrer la différence de comportement d’un individu en fait libéré qui ne peut trouver sa place dans le monde civilisé de l’hypocrisie et de la violence. Et si Kiba se plait à se faire appeler le loup enragé, c’est aussi parce qu’il sait que cette société se suffit des apparences et qu’il faut avant tout surprendre et imposer sa force avant de penser à se révéler aux autres.
Un patelin au milieu du désert
Gosha va profiter du cadre perdu pour amplifier le chaos permanent de l’endroit. Autour du relais, il n’y absolument rien sauf un désert, tout pour nous rappeler le village d’influence westernienne, comme un dernier arrêt avant l’enfer. Lors de l’arrivée de Kiba dans l’endroit, le réalisateur s’applique à présenter l’essentiel, les prostituées tout comme les deux partis regardent l’étranger marcher lentement à travers la ville, on peut déjà déceler les caractères des individus. L’endroit est pour beaucoup une tombe de laquelle ils peuvent s’en sortir, non pas pour une raison de volonté ou d’obligation, mais parce qu’ils se sont attachés à ce vide. La plupart des gens attendent quelque chose, c’est la passivité qui domine les esprits.

Un loup brise l’attente ?
Avec Kiba, tout peut enfin se mettre en route, les individus se réveillent de leur sommeil pour mieux mettre à exécution leurs plans misérables. Et dans cet élan, Gosha ne va pas épargner personne, il se moque de l’origine sociale des gens, il s’intéresse concrètement à leurs actions. Quand chaque personnage va essayer de satisfaire ses volontés, on va en arriver à une situation presque catastrophique où tout le monde est amené à se faire tromper, ce genre de résultat est courant chez le réalisateur, il montre ainsi comment les hommes sont incapables d’être dignes de confiance et pensent avant toute autre chose à leurs propres intérêts, ils n’arrivent jamais à laisser totalement ressortir leurs véritables pulsions, casser d’une certaine manière la façade de cette longue passivité machiavélique.
Ridiculie humanité
On peut prendre en exemple la prostituée qui jette des fleurs à Kiba lors de son arrivée, et qui se laisse désabuser par une patronne arrogante sans chercher ni à se faire entendre, ni à sortir de cette impasse, elle se complait dans sa triste destinée de prostituée d’un recoin perdu. D’ailleurs, il faut prendre en compte la place de l’endroit pour pouvoir mieux saisir le ridicule de certains comportements. Est-ce que le relais est tant demandé pour valoir la peine de risquer sa vie pour se l’accaparer ? Peut-être éprouver une quelconque dignité ou honneur à diriger un endroit pareil ? Les ambitions des hommes ne sont pas à la mesure de la réalité, ils en oublient qu’ils ne sont absolument rien, ils sont dominés par le vide. Outre la violence que le réalisateur intensifie pour la faire ressortir du calme électrique, il reste attaché à montrer que les hommes ne sont pas les seuls à devenir des bêtes sauvages se battant pour une raison au final totalement vaine, il s’applique aussi à nous montrer que les femmes ne sont pas exclues de ce processus chaotique, elles le subissent tout autant.

Un héros transparent
Alors que Gosha parvenait toujours à filmer à un moment ou à un autre, un véritable rapport humain rassemblant des hommes qui se comprennent et peuvent sortir du cadre misérable du reste, ici il n’arrive pas à bien opposer un égal à Kiba. Si le loup trouve des hommes proche de lui, à l’image du samouraï de fin, la courte durée du film n’aide pas à donner corps et âme à cette ressemblance entre les hommes. En fait, ce sentiment est à peine utilisé dans le film, ce qui prévaut sur le reste c’est le combat physique plus que le rapport moral entre eux. Et c’est valable d’une façon générale, l’humanité du personnage de Kiba ne prend pas, car si Isao Natsuyagi essaye autant que possible de se montrer désarçonner et déstabiliser par des individus, entre autres Chise, il lui manque une dose de charisme, l’homme ne s’affirme pas, il reste plutôt en retrait.
L’échec d’un loup enragé
De son côté, Gosha n’est pas aidé, il semble oppresser par un récit bien trop dense pour espérer donner matière aux personnages, il ne peut se reposer que sur la seule apparence des hommes pour les introduire et les rendre attachant. Il n’a pas le temps suffisant pour développer les personnages. Et dans cette course contre la montre, son Kiba est forcément relégué au second plan, devenant rien de plus qu’un rônin dérageant le bon fonctionnement des plans. Impossible d’approfondir les personnages si le récit veut conserver une certaine continuité et logique. Ainsi, du parfait héros, homme libre transcendant la bassesse humaine en ayant décidé de suivre sa voie, et d’aider au passage les oppressés, le film ne garde que cette liberté poussée à l’extrême, créant une distance trop solide pour être brisée par des bribes de rapports humains, finalement inexploités. Sans arriver à s’intégrer émotionnellement à l’action, c’est-à-dire participer de toute son âme, Kiba reste un intermittent utilisé pour sa seule gentillesse, c’est l’échec même du héros type de Gosha.
***Bande Annonce
Infos
- Samurai Wolf (Kiba okaminosuke, 牙狼之介)
- Avec Isao Natsuyagi, Ryohei Uchida, Junko Miyazono… (IMDb)
- Disponibilité : Coffret Hideo Gosha Vol.1 (HK Vidéo)












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