Le Sang du Damné – 1966 – Hideo Gosha

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Le Sang du Damné - 1966 - Hideo Gosha

Alors qu’il renversait les hommes du monde féodal de leurs valeurs, Hideo Gosha change de registre pour s’attaquer à un film contemporain, toujours bercé par le désenchantement des âmes. Des plaines semi désertiques à une montagne dorée, la nature cède sa place à la ville et à ses recoins insoupçonnés comme personnage omniprésent de l’histoire, profitant d’un noir et blanc superbement contrasté laissant rappeler les sommets de films hollywoodiens des grandes années 40-50.

Une société instable

La noirceur ambiante est traversée par des hommes seuls et brisés, pas de statut en particulier, la désillusion concerne toutes les classes de cette société japonaise d’après-guerre, vivant son explosion économique. Au rang des hommes détruits, on retrouve ainsi un salarié, un flic, un sportif de haut niveau, un boursier… Tous ont perdu leur ancienne vie lors d’un hasard ou d’un coup du sort qui les a soudainement réduit à l’état d’âme perdue cherchant à se refaire. Pour certains il y avait une véritable volonté de tout reconstruire de nouveau, pour d’autres il n’y avait qu’une fuite des responsabilités permettant dans tout les cas de faire l’apprentissage de la désillusion. À cela se mêle l’amour d’une femme ou d’un enfant, passages tendres où les individus oublient quelques instants leur réalité pour se livrer entre eux. Mais plus que tout, Gosha filme les rapports entre ces hommes, leur donnant l’occasion de se faire entendre auprès d’un semblable, regagner pendant quelques minutes un semblant d’humanité avant de se retrouver asphyxier par une société froide et anonyme.

Le Sang du Damné - 1966 - Hideo Gosha

Accidentellement Oida renverse un homme et sa fille, les tuant sur le coup. Il écope d’une peine de prison mais aussi d’un sentiment de culpabilité auprès la veuve. Derrière les barreaux, il aura le temps de réfléchir quant à sa situation, la comparer avec la vie qu’il vient de détruire. Quelques jours avant de sortir, il fait la connaissance d’un homme, Sengoku, qui lui propose un marché afin de l’aider à retrouver sa place dans une société qui n’accueillera pas les bras ouverts un double meurtrier. Interdiction de poser des questions, il doit aller rencontrer la copine de l’homme pour connaître sa mission. Sans obligation, il se laisse tenter, conscient qu’il n’a plus rien à perdre. Il apprend alors qu’il doit tuer plusieurs hommes pour toucher 15 millions de yens. Curieux, Oida décide d’aller à la rencontre de ces individus, renonçant à les tuer, il veut comprendre dans quoi il vient de mettre les pieds. Très vite, deux tueurs viennent accélérer les événements en éliminant un à un les hommes.

Changer de vie

Gosha va confier le rôle principal à un acteur qu’il va être amener à côtoyer régulièrement, Tatsuya Nakadai. Il incarne dans ce film le personnage de Oida, un salarié qui en voulant rompre avec sa maîtresse, va en fait rompre avec sa situation en tuant par accident deux personnes. Pour lui, tout semblait rouler comme sur des rails à la perfection, il avait trouvé un emploi chez un concessionnaire d’automobiles où il était arrivé à se faire bien voir par chef au point de réussir à séduire sa fille et de pouvoir l’épouser. Sans être certain que cette vie était celle qu’il cherchait absolument, il avait au moins la garanti d’une situation paisible et confortable dans laquelle il n’aurait jamais à se poser véritablement de questions.

Le train-train quotidien était déjà en marche avant même que tout soit totalement concrétisé. Preuve de son ennui naissant, il s’occupait d’une femme en parallèle de sa vie de petit salarié, mais l’annonce de son mariage lui a fait prendre conscience qu’il ne pourrait pas jouer un double jeu sans avoir un jour ou l’autre en subir les conséquences et voir tout son travail se ruiner soudainement. Gosha a le chic pour les rebondissements et n’hésite pas à en faire partager ses personnages car pour Oida en à peine 10 minutes de métrage, sa vie a pris un tournant à plus de 180 °, il n’aurait jamais pu imaginé dans quelle impasse il allait se retrouver. Evidemment quand l’homme renverse et tue des gens, tout est définitivement perdu pour, il n’aura plus l’occasion de pouvoir se refaire une face aux yeux de la société, ce qui valable aussi mentalement tant l’homme n’arrive que très tardivement à se rendre compte de l’horreur de ses actes.

Le Sang du Damné - 1966 - Hideo Gosha

Question de responsabilité

La prison ne va faire qu’accentuer sa désillusion naissante et sa responsabilité dans la destruction d’une vie. Il aura beau chercher une solution, il ne peut nier qu’il est le responsable de sa propre fatalité, comme si cet ennui lui avait permis de retourner complètement sa situation et d’affirmer son ressenti réel, celui d’un homme qui même dans son travail n’y trouvait aucun plaisir et n’y voyait là qu’une voie de garage pour parfaite son existence, sans pour autant avoir de but précis. La complaisance est remise en question par le meurtre, seul un acte de cette ampleur pouvait venir chambouler l’homme et ses principes. À partir de son séjour en prison, Oida se renferme sur lui-même, le regard vide il est absorber par ses pensées, oubliant jusqu’à la réalité qu’il néglige pratiquement, comme lorsqu’un détenu s’énerve et sort une lame, notre homme reste impassible sans jamais considérer le danger, il devient téméraire et sans peur, incarnant parfaitement l’image d’un individu détruit affirmant par son comportement qu’il n’a définitivement plus rien à perdre.

Tatsuya Nakadai : l’homme de la désillusion

Du côté de l’interprétation, impossible de redire quelque chose tant Nakadai se fond magistralement dans son rôle, il faut dire qu’il est habitué à ce genre de personnage désenchanter qu’il a régulièrement trouver chez Masaki Kobayashi. En tout cas, l’homme est sobre et calme, ne se laissant jamais aller à des excès de colère ou des artifices trop expressifs et explicites, son visage demeure fermé. Ses yeux et sa voix s’alignent à merveille dans ce ton noir et pessimiste d’un homme perdu, il a un regard vide qui exprime son désarroi tandis que sa voix posée est toute en nuance, à la fois légèrement grave elle laisse tout de même sortir des aigus contrastés marquant une touche de sensibilité, d’humanité. Pour Hideo Gosha, l’acteur symbolise clairement cette idée de désillusion profonde, il en profitera d’ailleurs pour cadrer à de multiples reprises ce visage si doux et si triste qui ne sait jamais vraiment ce qu’il est censé faire, preuve d’une humanité défaite de sa force.

Le Sang du Damné - 1966 - Hideo Gosha

En quête de redemption

S’il accepte le marché de son co-détenu, c’est parce qu’il sait très bien que la société n’est pas prête à l’accueillir comme si de rien n’était, il demeure à jamais un homme marqué par son double meurtre qui volontaire ou pas a engendré la mort de deux êtres humains. À défaut de trouver l’honnêteté de la société et une éventuelle seconde chance, Oida n’a d’autre choix que de se laisser convaincre par les propos d’une crapule de première. On retrouve par la même occasion ce triste constant d’une société qui sait juger et punir ses malfaiteurs mais qui n’essaye pas de les replacer et de leur permettre de reconstruire une vie. Dès leur chute, ces hommes ne peuvent éviter l’engrenage du monde sous terrain, réduit à devoir à jamais suivre des sentiers illégaux pour espérer survivre. S’il n’est pas décidé à tomber dans cette logique, Oida reste intéressé par la mission non par simple sympathie envers son camarade de galère, mais parce qu’il n’a plus rien à faire dans cette société, il peut errer à outrance sans que cela ne gêne personne, il est devenu un élément invisible et rejeté. Alors quand on lui dit qu’il va devoir tuer plusieurs inconnus, il se rappelle de la souffrance causée par la seule mort involontaire de deux personnes et se retrouve susceptible de se poser des questions. S’il avait pu parler avec sa victime en devenir, quelle tournure aurait pris sa culpabilité, comment cela aurait évolué dans son esprit ? À défaut d’aller tuer, il va aller à la rencontre de ses hommes et essayer de les connaître avec l’espoir d’apaiser sa souffrance et d’être enfin capable d’affronter son acte.

Des hommes détruits

Avec cette idée, Gosha va très bien exploiter l’apparition des sentiments humains des individus, car les hommes que va rencontrer Oida sont un peu comme lui, ils ont tout perdu et pense que dans un avenir certain ils vont tout retrouver, il y a chez eux la désillusion à long terme légèrement bousculé par un petit espoir. Chaque homme se révèle au contact d’un Oida curieux d’en apprendre plus sur l’origine de sa mission mais aussi sur les hommes et leur passé, afin sans doute de pouvoir comparer avec sa propre expérience. Au milieu de ses inconnus, il va se retrouver avec une petite fille, d’un des hommes récemment mort. Cette relation intensifie sa volonté de rédemption, il fait face à l’innocence de la société, renvoyant aussi à l’enfant qu’il avait tué quelques années auparavant. Il se met à croire qu’en la sauvant et lui permettant d’avoir une vie correcte, il pourra déjà réparer une de ses erreurs. D’ailleurs au départ il n’est pas vraiment trop partant pour la prendre avec lui, mais devant tant d’innocence, voir le regard de la pauvre petite fille désemparée et désormais seule au monde ne peut qu’émouvoir un minimum l’homme, tout comme le spectateur. Et dans sa quête, il lui reste le principal à accomplir, faire face à la veuve, cette femme qui lui avait lancé un regard d’une noirceur stupéfiante. Quand il l’a rencontre, il lui livre sa culpabilité et son profond désir de la voir perdre sa haine à son égard. La discussion est émotionnellement forte et pourtant Gosha n’accentue jamais l’ampleur du dialogue via des plans particuliers ou d’autres idées plus loufoques, il laisse à la scène son caractère libérateur, tout en sobriété, il n’y a que les visages et les mots pour venir fouetter l’ambiance.

Le Sang du Damné - 1966 - Hideo Gosha

La société du désenchantement

Hideo Gosha nous offre une recherche splendide en la sincérité humaine d’un homme acculé par ses remords qui va apprendre au contact des victimes le comportement à agir. Car à chaque fois qu’il parle à un des hommes, il sait indirectement qu’ils sont voués à être tués. Le hasard veut que ce soit par deux tueurs qui viennent finalement concrétiser la présence de Oida. D’ailleurs on pourrait se dire par certains moments que cet homme incarne une sorte de messager qui donne une dernière opportunité aux individus de pouvoir laisser éclater leurs sentiments, l’histoire d’une vie.

À côté de la désillusion massive, le réalisateur contrebalance avec une ambiance poétique sortant le film d’une noirceur pour lui apporter un côté sans doute plus supportable, du moins plus doux. Et si Gosha s’emploie à filmer le désenchantement, c’est pour essayer par la même occasion de lui donner corps à travers des coins de la ville. On peut laisser tomber les endroits bien larges et propres, il va nous introduire dans des coins oubliés et inconnus du plus grand nombre, ces zones qui respirent la désillusion. On notera par exemple un cabaret où les femmes exploitent leur corps de toutes les manières, un parc d’attraction de nuit et sans vie, débarrasser de la bonne humeur et de la joie des enfants, il n’y a plus qu’un terrain vide et sans âme, presque horrifiant. Pendant ce temps, la ville dort pensant déjà à la journée du lendemain et à ses obligations, cette même ville où les hommes s’évitent et se mentent avant d’apprendre un jour ou l’autre leur profonde chute dans les bas-fonds de l’âme humaine et des veines urbaines.

***Bande Annonce

Infos

- Cash Calls Hell (Gohiki no shinshi,五匹の紳士 )
- Avec Tatsuya Nakadai, Eisei Amamoto, Kunie Tanaka… (IMDb)
- Disponibilité : Coffret Hideo Gosha Vol.2 (HK Vidéo)

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1 Nak-san September 4, 2009 at 7:46 pm

excellente analyse pour ce qui constitue l’un des meilleurs films du Gosha. Sa première incursion dans le polar/film noir est une vraie réussite ! Indispensable…

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