Le Sabre de la bête – 1965 – Hideo Gosha

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Le Sabre de la Bête - 1965 - Hideo Gosha

Pour sa seconde réalisation, Hideo Gosha continue de creuser l’envers de la société féodale en gardant comme point central, la figure du samouraï. À partir de celle-ci, il était parvenu à décrire l’illusion des rapports entre les hommes dans une société complètement divisée en castes dépendant les unes des autres mais n’arrivant pas communiquer autrement que par la violence et le mépris. Ainsi en considérant le samouraï comme dernier élément capable de dépasser cette logique de caste, il transforme le symbole même de la pure violence de l’époque en électron libre rejetant l’idéal du groupe. Avec ce film, il replace l’échec des rapports humains dans des cas plus précis touchant aux valeurs mêmes de la société. En fait, Gosha s’interroge ici sur l’opposition concrète entre les sentiments humains et les impératifs des règles de la société en exploitant pour cela le système des clans et la voie du samouraï, sans oublier le gouvernement et ses propriétés les plus loufoques.

Dans le même état d’esprit que pour son premier film, il détruit le mythe du samouraï en posant une nouvelle fois l’idée de bête, clairement exprimée dans le titre, mais plus que cette seule figure il vise directement l’ensemble du système d’époque. De plus, Gosha opte pour une période qui voit cette société féodale remise en plus en plus en cause de par l’arrivée en 1853 des américains. Il va décrire la désillusion d’un homme qui comprenant que son temps est terminé, pense pouvoir faire passer des réformes pour le bien de sa société. Seul homme conscient de cet état, il se heurte à la rigidité des valeurs ancestrales, ne lui laissant pas d’autre choix que de devenir une bête pris au piège à la fois par des fausses promesses et une vendetta vaine.

Le Sabre de la Bête - 1965 - Hideo Gosha

Gennosuke est en fuite pour avoir tuer un conseiller de son clan. Il est pourchassé par la fille du défunt accompagnée de son futur mari et du maître d’armes. Il va prendre refuge dans une montagne shogunale, véritable repaire des chercheurs d’or. Il y rencontre un couple en mission, chargé discrètement de récupérer de l’or au nom de leur clan. La situation est délicate pour tous, on ne rigole pas dans une propriété shogunale.

La bête humaine

Toujours direct dans son approche, Gosha commence dès l’ouverture à décrire une autre facette du samouraï en la personne de Gennosuke. Peu tranquille, l’homme se cache dans un champ de blés, restant attentif aux moindres bruits qu’il pourrait entendre. Sur son visage, on peut lire son inquiétude et son stresse, il trouve tout de même l’envie de profiter d’une femme dans un instant pareil. Impossible de reconnaître via cet individu, l’image d’un samouraï, il ressemble bien plus à une bête acculée cherchant à survivre par tous les moyens. Quand il est enfin contraint à devoir partir de sa maigre cachette, il court comme un malade, tranchant les quelques corps venant lui barrer le passage. Conscient de son comportement animal, il n’en éprouve aucune honte et n’hésite pas à affirmer qu’il préfère la fuite à l’honneur. L’homme pose définitivement son rejet des valeurs en laissant un samouraï surpris par de tels propos, comme cherchant à en trouver le sens. On aura beau lui avoir parler d’honneur, de lâcheté et d’orgueil, Gennosuke ne réagit pas et s’en moque totalement, il reste intéressé par sa seule survie, n’importe quel homme en fuite est toujours plus vivant qu’un homme honorablement mort. Logique incompréhensible pour tous.

Un idéaliste chez les opportunistes périmés

Pourtant la société est en pleine mutation, Gosha ne peut s’empêcher ici de rappeler le choc des bateaux noirs de 1853 tant ses répercutions ont eut une importance capitale dans la chute du régime, obligeant le pays à sortir de son isolement et à revoir son système féodal. Ce changement, l’animal Gennosuke l’a très bien compris. Avant de devenir une simple bête traquée, c’était un samouraï respectable dont la force et la maîtrise du sabre n’étaient pas à prouver. Sauf que le pantin est du genre progressiste, ce qui peut avoir tendance à déranger ses supérieurs. Après tout pourquoi repenser certains points qui marchent désormais depuis presque 300 ans et qui ont fait la richesse et la réputation d’énormément d’individus. Penser en terme de réformes, c’est s’attirer les foudres de la colère dans une époque qui se complait dans cet état pourri et en voie de péremption. Pourtant, Gennosuke se comporte honnêtement, il cultive un véritable espoir que ses idées puissent être mises en place pour le bien de sa société. Evidemment, il pense en tirer profit et être récompensé, d’ailleurs certains hommes ont réussi à se faire entendre et passer d’un statut misérable à celui d’homme riche et respecté par tous. Mais plus que la manipulation dont il va être la victime, le samouraï se rend compte de l’impossibilité de faire évoluer les choses, qu’il ne peut rêver bousculer les valeurs de son époque. Sous cette désillusion va apparaître un comportement animal, celui de l’individu énervé de voir sa société se précipiter avec le sourire et l’arrogance habituelle dans un mur violent.

Pour Gosha, c’est une manière de pointer du doigt l’immobilisme surprenant d’une structure qui n’est pas apte à revoir ses valeurs et qui pense pouvoir tourner éternellement sur des bases moribondes et moisies. Si les actes de Gennosuke sont violents, ils ne sont le résultat que d’une société exploitant sans remords les rêves de ses jeunes éléments pour mieux les cloisonner dans des impératifs vains. Alors que les hauts dignitaires parlent d’honneur et de dignité, en en faisant d’une certaine façon leurs fonds de commerce, ils se comportent comme des loups prêts à sacrifier une jeunesse pour mieux servir leurs intérêts, l’argent et le pouvoir.

Le Sabre de la Bête - 1965 - Hideo Gosha

La Montagne Sacrée

D’ailleurs la contradiction prend une forme physique avec la montagne interdite, propriété shogunale. Et ce n’est pas pour la beauté des paysages que le gouvernement met la main sur cet endroit, mais bien plus pour les réserves en or que recèle la rivière. Evidemment, personne ne peut venir faire son petit marché impunément sans s’attendre à être puni purement et simplement par une exécution sommaire dans les bois de la montagne. Ce qui n’empêche pas vraiment des voyous ou des hommes de venir essayer de faire fortune. Nouvelle preuve que le système n’est plus qu’une façade, on croisera au bord de la rivière un couple travaillant dans l’ombre, ni plus ni moins pour un clan. Les serviteurs du gouvernement s’emploient en personne à détourner cette propriété, le tout le plus discrètement possible pour éviter d’avoir des problèmes.

La Montagne des espérances

Dans ce schéma, on se retrouve exactement dans la même situation que pour Gennosuke. Le clan promet au couple un bel avenir avec évolution hiérarchique et enrichissement soudain alors qu’au final ce clan ne cherche à servir que ses propres intérêts et n’hésitera pas à tuer ses envoyés, c’est ce qu’on appelle un travail discret et sans conséquences. Pour de l’argent, cette structure est prête à sacrifier deux vies sans jamais les prendre en compte autrement que comme des esclaves. Via ce couple, Gosha revient sur sa vision des castes en faisant exprimer à ses personnages la forte envie d’évoluer, ou du moins l’illusion que cela est possible. Et avec ce profond désir s’accompagne le respect des valeurs, l’un ne va pas sans l’autre. Ainsi, la mission du clan en devient presque plus importante que la vie en elle-même, tout comme ceux qui pourchassent Gennosuke sont plus intéressés par la vendetta que par leur condition d’errants éternels en devenir. Le réalisateur parvient avec succès à décrire des individus qui sont complètement aveuglés par un espoir factice qu’ils s’oublient eux-mêmes.

La Montagne de l’aliénation

Au passage on pourra remarquer qu’il ne prend pas n’importe qui pour mettre en valeur ce comportement de pantin, il s’agit de deux couples, les seuls de l’histoire. Nous avons donc des personnages amoureux qui pourraient partir vivre une vie normale et profiter du bonheur de cette situation et pourtant ils ne parviennent pas à se défaire des impératifs et des règles qui les oppressent concrètement. On pourra penser à ces bandits qui prennent en otage la femme de la montagne en pensant pouvoir faire un chantage, la vie de la femme contre l’or. À ce moment-là, le mari est perturbé, il ne sait vraiment plus ce qu’il doit faire, il hésite, il pense à l’or, à sa mission et c’est finalement ce point qui l’emporte. L’homme est prêt à laisser crever sa femme pour réussir une mission qui n’est rien d’autre qu’un piège, soit une énorme mascarade. On peut comprendre dès cet instant que ce fameux sabre de la bête dont parle le titre, c’est aussi l’image d’une société qui exploite sa population en tenant comme arme de justification les notions d’honneur, de dignité, de fierté. Seuls les hauts dignitaires en profitent, gardant précieusement l’argent et le pouvoir entre les mains comme une bande de porcs abâtardis.

Le Sabre de la Bête - 1965 - Hideo Gosha

Un cadre calme

Au niveau de la réalisation, Hideo Gosha nous plonge dans une atmosphère particulièrement calme et sobre qu’il rythme à peine par des sonorités étranges et assez courtes, quand il ne s’agit pas de grillons excités ou de corbeaux affamés aux cris morbides. Dans sa volonté de mettre en opposition les sentiments humains face à la rigidité des valeurs, Gosha applique la même recette que celle utilisée pour la figure du samouraï, à savoir s’interesser aux hommes et non aux apparences. Au lieu de centrer son action en pleine ville ou dans une fabuleuse demeure, il préfère se tourner vers la nature, ici la propriété shogunale. Il va rassembler différents éléments de la société afin de créer ainsi des rencontres inattendues dans cet endroit. Nous avons aussi bien un rônin que des samouraïs d’une classe pauvre ou au contraire d’une classe plutôt aisée, un yakuza rêveur ainsi que des voyous de secondes zones. À cela, il faut rajouter la présence des autorités locales qui viennent de temps à autres prospecter que personne ne profite de la zone. Gosha recrée une mini société en pleine nature shogunalisée. De cette façon, ce qui prédomine avant tout, ce sont donc les êtres humains et plus seulement le rang qu’ils représentent.

D’ailleurs, le réalisateur considère la nature comme un personnage à part entière, pas seulement pour son omniprésence, mais aussi parce qu’il y a une intéraction avec les hommes. Puisque c’est un nouvel environnement, loin de la rigueur et de l’ordre des villes, ils doivent apprendre à s’y adapter pour y survivre. En son sein, les hommes réapprennent aussi à reconsidérer leur véritable nature dès qu’ils parviennent à s’intéresser à autre chose qu’à l’or qui coule patiemment dans les veines de la nature. Le changement d’état d’esprit est aidé par la présence de Gennosuke qui se révèle être le seul à se laisser vivre, ne rien faire de spécial, il marche et rêvasse, il attend. Il se comporte comme une bête lassée. Avec ce film Gosha symbolise l’échec d’une structure aveuglée par ses valeurs absolues qui entraîne avec elle tous les hommes, ne laissant pas de place aux progressistes ou autres éléments plus libres. L’honneur de la bête est vain et sauf.

***Bande Annonce

Infos

- Sword of the beast (Kedamono no ken, 獣の剣)
- Avec Mikijiro Hira, Kunie Tanaka, Shima Iwashita… (IMDb)
- Disponibilité : DVD Z1 STA (Criterion) – À paraître en France le 04/12/2007 (HK Vidéo)

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