Tombe de yakusa et fleur de gardénia – 1976 – Kinji Fukasaku

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 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

Du monde policier, Kinji Fukasaku vient fraîchement d’y apposer un nouveau regard, le faisant rentrer dans un univers similaire au monde des yakuzas, pris dans la tourmente de la corruption présente à toutes les échelles de la société.

Le réalisateur parvient avec succès à étendre sa critique à une sphère qu’il n’avait jusqu’alors qu’effleuré très légèrement en se limitant à filmer des rencontres entre chefs yakuza et commissaires ou hommes plus gradés, ainsi que les patrouilles de policiers en uniformes gênant tout juste les actes illégaux. Désormais, la barrière entre la justice et le gangstérisme n’est plus que sur le papier. Mais si les mondes sont intimement liés, ils ne peuvent s’afficher publiquement, contraint d’arborer des fausses règles dans l’espoir de rester présentables.

 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

Les hautes sphères de la Loi

Quoiqu’il en soit, la justice n’existe plus, elle devient la chienne de garde des yakuzas les plus riches, l’exploitant pour éliminer des concurrents ou nettoyer les rues pour mieux imposer ses propres hommes politiques. Avec ce film, Fukasaku continue d’explorer cette idée en inversant quelques points, se rapprochant ainsi du schéma d’un Cimetière de la morale avec l’histoire d’un homme qui bien que respectueux des vieilles traditions sera rejeté de son milieu.

Mais au nihilisme total de la chute de l’individu, vient se placer le monde des yakuzas vers lequel l’homme va se rapprocher, y trouvant des hommes d’un même genre que lui. Sans tomber dans une vision simpliste faisant l’apologie des yakuzas, Fukasaku dresse donc la description d’un monde policier corrompu défait définitivement de ses valeurs et s’attaquant aux mauvaises cibles. Au milieu de cette prise de conscience pour le personnage principal, il n’oublie pas à nouveau de mettre en place une double relation humaine, amitié et amour entre notre flic et des yakuzas.

 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

Les dessous de la Loi

Kuroiwa, flic aux méthodes radicales, applique à la lettre les ordres de la hiérarchie, défaire les clans yakuzas. En tant qu’exécutant, il demeure un énorme problème l’empêchant de loin d’agir comme il le souhaiterait. En effet, il semble qu’à chaque fois qu’il arrête un yakuza et essaye d’obtenir par toutes les façons des informations, sa hiérarchie préfère le relâcher comme si de rien n’était.

Cette hypocrisie et cette mollesse générale vont rapidement le lasser, il décide néanmoins de continuer son enquête en se rapprochant de plus en plus du clan Nishida. Il va apprendre par la même occasion à reconsidérer les yakuzas, devant admettre qu’il se sent finalement plus proche de certains éléments de ce milieu que de sa sphère policière.

Flic sans identité
Alors que Fukasaku s’attaque une seconde fois à la police, après Police contre Syndicat du crime, il marque clairement son envie d’aller essayer d’autres sentiers en commençant déjà par changer d’acteur principal. Bunta Sugawara de par son charisme sait s’imposer à l’écran, capable d’être violent et tendre, il reste l’image d’un homme désabusé mais fort.

À l’inverse, Tetsuya Watari, l’éternel vagabond de Tokyo, traduit un fort nihilisme dans son attitude, il incarne parfaitement la désillusion à son niveau le plus surprenant. L’homme est plus sobre et sombre dans son jeu, avec une voix plus posée, il n’y a jamais chez lui, du moins sous la direction de Fukasaku, l’ombre d’une joie particulière. Son visage demeure renfermé et peu expressif, l’homme est peu rêveur, trop attaché à la rigueur d’une réalité. En clair, cette figure convient très bien à l’histoire d’un personnage faisant l’expérience de la désillusion, c’est en cela qu’il se rapproche, sans atteindre un degré aussi extrême et noir, de son rôle dans Le Cimetière de la morale.

On peut noter qu’encore une fois, le réalisateur fait interpréter un policier par un habitué aux grands rôles de yakuzas. D’ailleurs le réalisateur va jouer de cette ambiguïté pour la première apparition de Kuroiwa à l’écran. Il apparaît dans un premier temps comme un yakuza un peu faiblard venant gagner un peu d’argent, il se fait frapper et encaisse sans broncher. Puis une fois que ses agresseurs ont tourné le dos, il enlève sa panoplie de voyou pour afficher fièrement celle du policier nihiliste, portant ses magnifiques lunettes teintées et avançant d’un pas décidé. Si le mot nihiliste peut sembler un peu fort, il résume néanmoins bien le sentiment de ce policier parmi les siens, considéré par tous comme un fou et un détraqué aux méthodes violentes. Derrière ce nihilisme, se cache en fait les vieilles méthodes plus traditionnelles et efficaces, l’homme ne fait qu’appliquer ce qu’il connaît et la violence fait partie intégrante de son travail, il ne peut espérer se faire respecter qu’avec le seul support de ses paroles, il lui faut impérativement savoir se comporter comme les voyous, faire parler son poing avant toute autre chose.

 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

L’idéal de justice contre tous
Pour lui l’essentiel est d’arriver à arrêter les malfaiteurs, il se moque de la morale consensuelle qui vient s’interroger sur les méthodes censées être humaines ou plus respectables à l’égards des hommes. Il n’est pas payé pour faire dans les sentiments mais pour nettoyer les rues de sa société. Quand il commence à réaliser que les malfaiteurs sont aussi parvenus à atteindre les bureaux de sa hiérarchie, il se montre tout de suite moins docile et conciliant.

Il n’hésite pas à envoyer chier ses supérieurs et à écourter l’habituel respect dont les gens doivent faire preuve envers leurs chefs ou des personnes importantes. Encore une fois, il n’est pas payé pour cirer les pompes des pourris. Quoiqu’il en soit dans son milieu, l’homme reste déterminé à achever sa tâche d’une façon ou d’une autre même s’il doit mener une enquête personnelle. Le moins que l’on puisse dire c’est que nous avons là un personnage intègre qui privilégie avant tout la justice.

 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

Flic ou Clown ?
Autour de lui, la justice n’est plus qu’un mot que l’on tend pour justifier des actes ou des actions. D’ailleurs en guise d’ouverture, nous assistons à une réunion regroupant tous les policiers. La hiérarchie s’adresse directement à eux, expliquant les missions à venir et les buts à atteindre.

Accroché au mur, on pourra remarquer le saint drapeau du Japon, rappelant à tous qu’ils sont censés servir leur pays. Ce que l’on apprend durant cette réunion, c’est qu’une grande organisation souhaite amplifier son pouvoir en s’accaparant des terrains appartenant à un clan plus modeste, tout ça laisse penser qu’une guerre des clans est sur le point d’éclater. Le problème dans cette situation, c’est que la police ne se comporte pas comme elle le devrait, penser à la justice à l’objectivité même.

Ainsi, d’un discours apparemment logique, on va apprendre doucement à mieux cerner la réalité et comprendre qu’en fait il ne s’agit pas de nettoyer la ville des yakuzas, mais de suivre ni plus ni moins les volontés de la grande organisation. Tout comme Kuroiwa, on ne peut qu’être surpris de découvrir que les policiers appartiennent à un réseau extrêmement puissant et qu’il ne faut pas venir les déranger.

Dès lors la mission principale d’un flic est réduite à néant, il ne sert plus à rien sauf à masquer les apparences d’un pays complètement contaminé par la corruption. D’un côté, on entend un discours, de l’autre on constate l’inverse. C’est exactement le cas lorsque le chef de Kuroiwa lui fait la morale pour ensuite l’inviter à une fête d’accueille organisée par le clan Nishida, à la recherche de chair fraîche pour aider les intérêts du groupe.

 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

Un monde d’honneur
Sans le savoir, le flic va glisser du côté des yakuzas. Il faut dire que sa situation est propice à le pousser vers d’autres horizons. Et même s’il les déteste, conservant sa part d’idéalisme policière, il se doit d’admettre que parmi eux, il y a des hommes appliquant encore des règles strictes et faisant preuve d’honneur et de dignité sans se cacher derrière l’argent comme seul pouvoir.

Si Kuroiwa devient le frère d’un yakuza, et l’amant d’une femme haut placée au sein d’un clan, c’est justement parce qu’il est arrivé à trouver des gens qui dans l’esprit lui ressemble tout en assumant cette partie d’eux. Mais il faut dire que Fukasaku ne prend pas n’importe quel individu pour lier cette alliance, la symbolique gagne en force quand on apprend que le nouveau frère du flic est un coréen, tout comme sa femme qui est une métisse. Il faut apporter une attention particulière à cette origine, puisque en tant qu’émigrés ils ont dû se battre pour se faire respecter et parvenir à intégrer d’une certaine façon la société japonaise.

Ce qui explique mieux pourquoi Kuroiwa se retrouve en eux, il est lui aussi un étranger dans sa propre société qui pourchasse des valeurs mortes et oubliées dans son propre pays. Pour Fukasaku, ce rejet assez commun des individus prend de l’ampleur en l’inscrivant directement dans la chair des hommes, il demeure ainsi ineffaçable, à l’inverse des façades spirituelles des individus.

Et du côté de la police, c’est exactement ce jeu de façade, les individus abusent de leur autorité, niant même les sentiments amicaux qu’ils peuvent avoir entre eux. Ils sont possédés et ne le comprennent même pas, ces flicailles sont détestables au maximum, ils ne portent en eux-mêmes rien de glorieux, ils sont des pantins manipulés par l’argent.

 Tombe de yakusa et fleur de gardénia - 1976 - Kinji Fukasaku

Élégie du chaos

Mais à côté de ça, il vient proposer des instants calmes et reposant où il laisse parler les sentiments des individus, en particulier lorsque Kuroiwa savoure une discussion avec sa femme en devenir ou encore quand il partage un simple moment avec son frère. La caméra se stabilise et s’approche au plus près des individus tentant de capturer les premiers véritables rapports humains du film. Quand il réunit le couple sur une plage, il n’en fait pas des misérables pathétiques, il leur donne une chance d’exprimer leur amour, on est ici très loin du couple montré dans Le Cimetière…

Les amoureux sont dans un environnement libre où ils ne subissent pas la force des valeurs corrompues de la société alors que dans l’autre film le couple demeure enfermé dans une case.

En tout cas, Fukasaku nous prouve une nouvelle fois son amour pour ses personnages avec en priorité Tetsuya Watari auquel il n’hésite pas à faire un clin d’œil en passant la ballade du vagabond comme fond musical.

Cet acteur arrive à jouer toute en finesse, d’un simple regard il explicite sa lassitude et son côté profond jemenfoutiste, quand il met ses lunettes, outil typique des personnages de Fukasaku, il se dégage de lui une certaine classe, celle de l’errant nihiliste poursuivant inlassablement ses idées dans un monde agonisant dans l’indifférence générale. Les yakuzas décident, la justice exécute, l’honneur crève.

5/6

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