
La série des Combats sans code d’honneur touche enfin à sa fin avec un Fukasaku qui montrait depuis déjà deux épisodes quelques signes de fatigue, et sans doute une lassitude. En effet, si les films portent bien sa patte visuelle et son dynamisme chaotique, l’homme se laisse en tout cas aller à l’impératif d’une série, d’une histoire qu’il faut faire évoluer et conclure. Alors avec le quatrième épisode, Fukasaku semble prendre de la distance avec la série, comme si il se contentait d’apposer son nom et son style sans pouvoir véritablement chercher à creuser dans de nouvelles directions, une belle allure de croisière en somme.
Au niveau de l’histoire, tout commence à se refermer doucement sur les individus, les guerres de clan se retrouvent prisonnières d’une volonté nationale de redorer la face du Japon à l’approche des J.O de 1964, la Police frappe et met un coup de frein temporaire, mais derrière les problèmes demeurent, entre autres en ce qui concerne une jeunesse perdue et incontrôlable. La critique est bien présente et la fin d’une époque se permet une prolongation avec ce cinquième et dernier opus, renvoyant directement au chaos ambiant du premier film, plus ou moins 20 ans après l’immédiate période d’après-guerre. Le cercle de la violence se boucle, tout comme l’enfer d’une série pour son réalisateur.

Quelques temps après les multiples arrestations, plusieurs chefs fraîchement sortis de prison ou des embêtements avec la police, se réunissent pour former une union afin d’espérer que l’ambiance se relâche. L’idée est de construire une organisation puissante et sereine. Bien sûr, les hommes optent pour le domaine de la politique comme couverture, les yakuzas ont mauvaise presse. Mais rapidement, l’union se retrouve bousculer par des divisions internes, idéalistes, opportunistes, renégats de tous bords s’affrontent.
Les chimères du pays
Le monde des yakuzas vient de se faire brutalement retourner la tête, sortant ainsi de la bulle qui le séparait du reste de la société. À côté de l’apparition de la justice et de la police, nous avions aussi les médias jugent de la violence des yakuzas, sans oublier la population qui manifestait sa colère dans les rues. Pour ce dernier point, il s’agissait d’images en noir et blanc fixes, une population figée dans ses principes et ne voient pas l’esbroufe de ses dirigeants et des racines de la décadence de la société. Avec ça, Fukasaku oppose une marche solennelle des membres de cette nouvelle union idéaliste, défilant avec panneaux dans les rues en commémoration de l’horreur d’Hiroshima, vingt ans plus tôt, mais aussi durant.Le noir et blanc est de rigueur, ces hommes devenus récemment bouc émissaires avancent, impassibles mais toujours plus vivants et actifs qu’une foule photographiée en plein délire d’ignorance.

Le quotidien des gangsters
Pourtant ces yakuzas reconvertis dans la politique sont eux aussi d’une certaine façon, enfermés dans une situation figée, un règne de la violence cyclique dont rares sont les individus arrivant à en retenir une leçon. Car de cette union, il apparaît clairement les ambitions personnelles de chacun au détriment de la paix tant voulue, les hommes ne peuvent s’empêcher de se battre entre eux pour obtenir éventuellement une bonne place au sein de l’organisation. On se dit alors qu’un quelconque esprit est définitivement mort, à quelques exceptions prêtes, les individus sont trop partagés, différents, pour espérer s’unir. Le fait même que l’union devienne une organisation politique prouve parfaitement le problème et les contraintes à venir, comment doivent-ils se comporter, en yakuza ou politicien de bas étage ? Chez eux, il y a la peur d’avouer ce qu’ils sont, et l’hypocrisie du masque qui peut en arriver à les étouffer, ce même masque qui rend fou certains esprits.

Des plaies entretenues
En vingt ans, le chaos d’après-guerre n’est toujours pas résolu, on pourrait même avoir le sentiment que par le cercle des yakuzas, tracé avec cette série, le calme n’est pas prêt de revenir. La société reste hantée par son horreur sans pouvoir s’en défaire. Nous sommes arrivés à un point où les hommes n’ont plus de repères, la question de la tradition et de la modernité est dépassée pour mieux servir un côté loup sauvage sans fin. D’ailleurs combien d’hommes vont être capables de se retirer d’un monde abâtardi appelant sans cesse la mort et la violence, tuant sans remords sa jeunesse livrée à elle-même dans des actions délirantes. Les hommes n’ont plus de conscience depuis bien longtemps, enivrés par le pouvoir et la force de ce monde, considéré à tort comme à part, pourtant reflet des mentalités de cette société. Hirono et Takeda sont les seuls à prendre du recul par rapport à la situation changeante, ils n’oublient pas les nombreux morts provoqués par des guerres vaines et constatent qu’ils sont finis, lassés des obligations et contradictions inutiles.

L’espoir d’une future génération ?
Désormais, il faut faire place à la jeune et fraîche génération, celle-là même qui autrefois pétait les plombs et se jetait dans des missions suicides sous prétexte de sauver un honneur déjà enterré, endoctrinée par l’idéal chevaleresque des yakuzas. Aujourd’hui, le pouvoir en main, elle expérimente une nouvelle fois la désillusion de ce monde. D’abord parce qu’il doit se cacher derrière une mascarade qui empêche indirectement d’appliquer les nombreuses règles habituelles, verrait-on un politicien se couper une phalange par exemple, et qu’il est impossible de construire quelque chose sur ce terrain miné. Il y avait un léger espoir et une foi en la tradition qui se font très vite détruire par la réalité, l’entêtement des individus n’y changera rien, cette société a refoulé ses valeurs et laisse les hommes pataugés dans une sorte de no man’s land qui par définition marque la survie par tous les moyens. Le chaos est toujours présent dans l’indifférence générale, le cercle de la violence se répète tous les jours faisant des chances potentielles pour l’avenir, ses victimes, jeunesse agonisant sous le poids d’une réalité nihiliste et aînés blasés par l’appel du pouvoir.

Une époque fatiguée ?
Dans des temps pareils, il faudra s’attendre à voir tout et n’importe quoi, aussi bien un jeune qui se tirera dans le pied alors qu’il devait éliminer un homme, que des ennemis jurés devenir frères de sang pour servir leurs intérêts communs. Il n’y a plus de limite aux surprises, preuve qu’un fameux code n’a plus sa place dans cette société, les hommes ressemblent de plus en plus à des loups qui pour goûter au pouvoir sont prêts à sacrifier toute notion de dignité. Ils sont aussi obligés d’assumer leurs prétentions qui les plongent toujours dans des bains de sang, rabaissant sans complexe ces individus à de la vulgaire chair à pâtée, de la viande vidée misérablement de son esprit, pour rien. Alors que Fukasaku prenait soin de composer de formidables cadres dans lesquels ces individus se fondaient parfaitement dans une harmonie de groupe, il se montre plus dur lorsqu’il s’agit de filmer la violence dont ils sont victimes. On connaît les freeze frames qui venaient appuyés l’horreur d’une action en cours, cette fois-ci il décide de ne plus capturer la mort en pleine action mais de s’arrêter sur l’action terminée, un corps baignant dans une marre de sang, plus ou moins désarticulé. Cette évolution de l’image ancre bien la désillusion dominant les esprits, la fin d’une période. D’un côté, il y a les hommes intégrés dans un groupe, de l’autre il n’a plus qu’un cadavre abandonné par tous, ou presque, gisant sur le sol.

Violente évolution
De 1945 aux années 70, le constat reste le même, une violence quotidienne changeant peu à peu de visage. Du chaos ambiant des ruines, nous passons au chaos moral d’individus enfermés dans une société apparemment sereine et tranquille, étant parvenue à mettre un terme à ses démons. Derrière cette façade propre et bien lisse, nous découvrons un univers de loups où les hommes passent de petites frappes à caïds respectés par tous sans vraiment comprendre les conséquences de leurs actes.
Naïfs et rêveurs, ils se laissent emporter par le changement de valeurs, des yakuzas devenant actionnaires ou propriétaires de grandes entreprises, voire même politiciens. Mais la réalité ne tarde pas à ressurgir, guerres et conflits inutiles brassant des morts tout en enterrant les valeurs, comme un quotidien lassant et répétitif dont les hommes ne cherchent jamais à sortir. Pour les plus jeunes, parfois la désillusion est tellement effroyable qu’il vaut mieux se cacher derrière une paire de lunettes fumées là où d’autres se dirigeront vers la case prison. Il s’agit d’un cercle de la violence ne connaissant pas la sagesse.












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Bonjour,
En fait, je découvre vos textes sur le cinéma de Kinji Fukasaku. C’est intéressant. J’avais consacré un travail au cinéaste en 2003-2004 qui sort très prochainement. Enfin, je poursuis la lecture de vos textes.
Cordialement,
Olivier
@Olivier : Je viens de voir ça. Je l’attend avec le plus grand impatience ! (j’avoue avoir eu envie d’écrire le premier bouquin en français sur ce grand cinéaste, c’est pas grave et bravo !)