
Sortant de la débâcle de la guerre et des tabous régnant toujours à son époque, Fukasaku se tourne pour un bon bout de temps vers le film de yakuza, genre pas tout à fait méconnu du réalisateur qui a déjà pratiqué le terrain avec entre autre Le Caïd de Yokohama et Guerre des gangs à Okinawa dans lesquels il portait un regard critique vis-à-vis de ce milieu, faisant des yakuzas d’humbles d’hommes d’affaire du boom économique ayant rejeté les règles et le code d’honneur. De ce constat, il ressort toujours des laissés-pour-compte sachant se démarquer en suivant leur propre voie, parfois plus traditionnelle et plus proche du code des yakuzas, mais toujours en marge du monde économique et des impératifs des affaires. Ces marginaux ont une approche plus humaine et respectueuse du milieu, en effet ce sont des individus courageux et assumant leurs actes sans jamais se dérober. À l’opposé des hommes d’affaires qui exhibent leur puissance et ne s’impliquent pas personnellement dans les problèmes, laissant les hommes de main les régler.

Avec ce film, Fukasaku marque plus clairement le conflit générationnel dans le milieu des yakuzas, créant pratiquement un être hybride porté par la violence qui ne trouve pas ses repères ni dans les traditions, ni dans cette soi-disant modernité, Okita est l’incarnation du nihilisme. À cela, il s’attarde enfin sur un personnage féminin, une prostituée amoureuse de son malfaiteur, donnant lieu à un jeu de sentiments entre les deux individus qui ne peut s’exprimer que d’une façon maladroite, violence et machisme pour mieux masquer la réalité. Mais surtout, Fukasaku amplifie l’action qui vient rythmer violemment le film, concrétisant bien l’idée de chaos ambiant, nous assisterons à des massacres en série, des combats de rue, des règlements de comptes, le sang coule de bout en bout de l’histoire.

Okita, un jeune homme touché par le sort, né un certain 15 août 1945, s’emploi à s’imposer dans le monde fermé des yakuzas. Bagarreur et violent, il ne recule devant rien, capable d’aller poignarder le chef d’un clan dans son propre bain. Après avoir purgé sa peine, il se retrouve dans une société qui a considérablement changé, il continue de suivre ses anciennes méthodes alors que les valeurs ont évolué. Il se fait remarquer par un homme qui va lui proposer de fonder leur clan, l’aventure peut enfin commencer pour ce malchanceux, le voyou va faire trembler les grands clans, tout en s’alliant avec certain. La guerre des gangs est proche.
Né un mauvais jour
La société d’après-guerre ne laisse pas certains individus espérer pouvoir construire quelque chose. L’enfance d’Okita n’a rien d’un cliché heureux et paisible, sa mère était une prostituée qui se désintéressait totalement de lui, le laissant ainsi errer dans le chaos de l’époque, livré à lui-même. À défaut d’avoir reçu l’éducation parentale, le jeune homme s’est tourné vers la rue pour y apprendre les règles de la vie. Une famille inexistante, un bordel environnant, ses exemples sont donc forcément ceux de son terrain de vie, les yakuzas et autres arnaqueurs. L’enfant n’a pas de rêve, il est comme tous les autres, il essaye de survivre en souhaitant imiter un jour les exemples du chaos, ces individus qui parviennent à profiter de la situation en exploitant par exemple le marché noir pour se construire une réputation mais surtout un capital financier.
Pour Fukasaku, ce personnage condense certains dilemmes, il est le fils d’une période chaotique, né un jour de honte et de défaite nationale, qui ne connaît de la vie que la violence comme moyen de survie, image éloignée d’un quelconque héro ou ce que l’on peut appeler noblement dans le monde des affaires, un selfmade-man victorieux. Jeunesse violente et sans repères, il navigue au milieu des différentes castes de la société, animé par ses instincts primitifs avec comme simple volonté, celle de s’imposer sur le reste de la ville. Son caractère l’empêche de se soumettre aux règles, qu’il répugne du plus profond de lui-même et essaye coûte que coûte de briser par ses actes violents et son comportement instable. Pour arriver à son but, il devient une brute téméraire allant tabasser les obstacles, quels qu’ils soient.

Un enfant du chaos
Face aux mondes des yakuzas, cet homme demeure un voyou même quand un chef prend position pour lui, il n’arrivera jamais à avoir la classe et le calme de ses aînés, préférant l’action pure aux beaux discours de pacotille. Et l’action, il ne connaît que ça, on le verra violer, courir après des adversaires et se faire courser à son tour, manier du couteau pour trancher la chair des hommes, laisser ses poings et pieds s’exprimer sur le corps et le visage d’autrui. La jeunesse est folle et sans limite, méprisée par les plus âgés qui ne la voient que comme une plaie pour la société, et pour leurs affaires. Seul un homme se laissera attendrir par Okita, voyant en lui le reflet de sa jeunesse, il tient à lui venir en aide et l’aider à se construire dans ce milieu. Mais peu importe l’aide, Okita est un chien enragé des plus nihilistes qui n’accepte ni maître, ni règle. C’est dans la relation entre le jeune homme et ce chef que Fukasaku développe l’idée d’un conflit générationnel. Plus qu’un simple adulte, avec ce chef on pourrait y voir la figure d’un père qui essaye désespérément de montrer la voie à suivre pour arriver à ses fins, le problème que ce père arrive dans la vie de Okita bien trop tard et qu’il ne peut pas parfaire une non éducation, même la meilleure volonté du monde se révélera presque vaine, comment dompter ce chien enragé ?

La classe des pantins
À côté de cette aide, on nage en pleine lutte permanente entre les clans et les hommes qui se détestent à peu près tous en silence et se convoitent les territoires de chacun. Le monde des yakuzas se montre lui aussi sans limite, il est présent aussi bien en prison qu’à travers tous le pays, à croire que toute la société est gangrenée par ce milieu. On peut retrouver les différentes manières d’appréhender ce monde et ses règles, il y a bien les hommes d’affaires et leur cortège de président, les chefs arrogants et plein d’ambitions à tout prix mais aussi des hommes plus sobres qui vivent à leurs manières selon les règles d’antan. Chez le personnage d’Okita, le changement de statut apparaît via son mode vestimentaire. Quand il passe de voyou à petit chef, il délaisse les habits de la rue pour revêtir les costumes chics et classieux, l’apparence est à soigner, comme si elle faisait toute seule l’esprit des individus. Où quand le nihilisme devient par obligation un singe, une marionnette.

L’apparence d’un impitoyable
En ce qui concerne les proches de Okita, on notera seulement la prostituée, un personnage décidément récurrent chez Fukasaku, qui essaye difficilement d’entretenir une relation avec le jeune chien. Elle est sa victime et son amoureuse mais doit se battre pour s’affirmer auprès de lui. Cette relation n’a rien de facile, on peut voir assez clairement que les deux s’aiment mais que seul la femme est capable de l’exprimer en le provoquant ou en affirmant sa jalousie, comme lorsqu’elle ira taillader le visage d’une magnifique jeune poupée. Quant à Okita, il aime les femmes et va régulièrement au bordel, vu son comportement il n’aime pas vraiment la stabilité, il est plus du genre à changer de crémerie le plus souvent afin de ne pas trop s’habituer et se lasser. Il est surtout peu habituer à exprimer ses sentiments et va le plus souvent les masquer aux yeux des autres, faisant exprès de ne pas voir ce que la jeune femme va faire pour lui, ces petits détails qui révèlent parfaitement ses sentiments à son égard mais que l’homme feint d’ignorer par fierté personnelle sans doute.

Une violence généralisée
La réalisation de Fukasaku gagne en rythme, grâce à son amplification des scènes violentes, sans concessions, il filme la violence à l’état pur, des viols au meurtre de sang froid, les individus sont ramenés à un niveau de chien abâtardi. Son cadre est toujours aussi soigné, c’est une constante chez cet homme, il sait filmer avec harmonie ses personnages, les emboîter parfaitement à l’écran sans en perdre un, il en ressort une cohésion surprenante où l’espace de quelques instants ces hommes trouvent une place au milieu du cadre alors qu’en réalité, aux yeux de la société ils n’existent pas, ce sont des renégats condamnés à l’errance dans les rues miteuses de la grande ville, des chiens en somme. Et quand il n’a pas sous la main assez d’hommes pour former ses mythiques cadres, il se sert du décor, comme d’une lampe autour de laquelle il vient construire son image en utilisant les hommes qui bien qu’illuminé, reste mentalement dans la noirceur. Des idées pareilles, on trouve tout au long du film.
Pas d’avenir ?
Okita, l’être hybride enfant du chaos, abandonné par la société et ses valeurs, nous rappelle le mal-être déjà avancé dans certains de ses films précédents, une jeunesse en quête de reconnaissance qui n’a pas d’autres moyens que le sang pour espérer y arriver. Au final, cet homme poussera la violence jusqu’à parvenir enfin à exprimer ses sentiments sous les traits d’une vengeance contre l’infâme société annihilant les renégats. Nihiliste jusqu’auboutiste, Fukasaku n’explosera pas son cadre, à la suite d’une caméra à l’épaule, il se contentera d’un angle penché et de la déception d’un homme comme finalité d’une de ses œuvres les plus violentes et sanglantes. La jeunesse est acculée par son errance, impossible de s’affirmer sans maladresse, elle est vouée à mourir, trop instable et furieuse pour la société hypocrite et prospère de l’époque.
***Bande Annonce
Infos
- Street Mobster; Modern Yakuza: Outlaw Killer (Gendai yakuza: hito-kiri yota, 現代やくざ 人斬り与太)
- Avec Bunta Sugawara, Noboru Ando, Mayumi Nagisa… (IMDb)
- Disponibilité : DVD Z2 STF (Wild Side)












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