Black Rose Mansion – 1969 – Kinji Fukasaku

# Cinéma JaponaisAdd comment
Black Rose Mansion - 1969 - Kinji Fukasaku

Bien que tourné avec la même équipe que Black Lizard, ce film n’est en rien une suite, l’histoire et les thèmes abordés sont considérablement différents. Fukasaku retrouve donc Akihiro Miwa dans le rôle titre, il va se charger d’exploiter le charme et la beauté de l’actrice qui sort définitivement du côté bizarre et fantaisiste du film précédent, ici elle est avant tout une femme éveillant l’amour masculin qui ne peut s’épanouir que fatalement dans la tragédie. À cela, le réalisateur parvient à mêler les thèmes déjà apparus dans son Blackmail is my life, avec cette famille japonaise complètement disloquée, des fils en compétition, un père homme d’affaire qui n’a de cesse de chercher à satisfaire ses volontés, une mère absente qui semble découvrir fraîchement les changements de sa société. Face à cette famille perdue, la femme transsexuelle apporte l’espoir de l’amour, faisant ressortir chez le père et l’un des fils des sentiments inattendus comme si cela était devenu inexistant dans le contexte de l’époque. D’ailleurs au niveau de cette base, on pourrait comparer ce film avec le Théorème italien où l’homme remplace notre transsexuelle pour mieux diviser la famille.

Black Rose Mansion - 1969 - Kinji Fukasaku

Le propriétaire, un homme d’affaire, d’un club appelé le Black Rose Mansion voit apparaître un jour une femme inconnue se baladant avec une rose noire à la main. Cette personne vient tous les soirs à 8 heures précises faire un petit spectacle, une chanson d’amour. Très vite, les membres du club en tombent amoureux comme fascinés par la beauté et l’élégance de cette femme. Mais un jour, des hommes débarquent l’un après l’autre, venant clamer qu’ils sont les maris de cette femme, fait rejeté par la concernée qui les ignore. Le propriétaire et les membres commencent à devenir curieux envers cette femme fatale.

Une élite fragile

De cette société japonaise nous ne verrons rien de plus qu’une famille et un club très fermé, à l’écart du reste de la civilisation dans un endroit inconnu. Néanmoins, le réalisateur se focalise avec efficacité sur l’essentiel, nous permettant de voir la division importante entre les individus et l’incompréhension des hommes entre eux. D’abord, tout commence avec ce club privé, on y croise des gens reconnus comme des politiciens, des écrivains ou artistes ainsi que des industriels, c’est le haut du panier de cette société en plein essor économique, tout semble parfait pour eux. L’ambiance de cet endroit n’a rien de particulièrement joyeux, au contraire c’est dans l’ensemble morne et figé comme si la demeure abritant ce club était sans âme. Et les hommes fréquentant l’endroit ne font rien pour y donner un peu de chaleur, ils ont une mine triste et renfermée, se réconfortant dans l’alcool, on dirait presque des pantins. Voilà pourquoi une femme radieuse et charmante vient illuminer la place, pas seulement pour sa seule présence mais pour ce qu’elle dégage avec passion lors de ses chansons.

Trouble identité

Elle ne peut que séduire la majorité des hommes, elle parle d’amour et de désir là où eux n’entendent qu’à longueur de journée argent et rentabilité. La femme vient briser le quotidien et ses valeurs pour imposer sa chaleur. Rien d’anormale donc d’assister à des spectacles riches en couleurs, osant même parfois se la jouer tendance baroque avec des décors devenant abstraits comme submergés par tant de passion humaine, la femme se retrouve alors mise en avant dans une scène dont il ne ressort que quelques détails tels des tableaux. D’ailleurs Fukasaku ne se gêne pas pour capturer régulièrement le visage de la femme, cherchant ses expressions et son regard fatal qui vont venir hanter certains hommes de la salle. Pour bien marquer le charisme de cette femme, il ne se limite pas qu’à ce seul choix, il utilise aussi des filtres colorés assez surprenants qui sortent ce désir, avec cette teinte rouge vive, de la noirceur et de la grisaille ambiante. Mais le détail le plus curieux, c’est sa fameuse rose noire qu’elle tient pratiquement en permanence.

La rose noire du bonheur

Elle en fait un mythe qui fait forcément rêver les hommes, ainsi cette rose devient le révélateur des sentiments de la femme, si le noir passe au rouge, cela signifie que l’amour entre elle et son homme est sincère et pur. Mais ne voyant jamais le rouge se montrer, certains hommes commencent à douter de la fiabilité de la fleur, parlant même d’arnaque, après tout la rose noire n’existe pas. Tout comme l’amour, le rouge n’est donc pas celui de la passion du cœur, mais du sang, marquant la fatalisme d’un amour entre les individus dans cette société dite prospère. Les hommes du club ont une vision possessive de l’amour, chercher à posséder la femme et ses sentiments sans y apporter une touche humaine, ils sont incapables de sortir de leurs schémas quotidien, appliquant à l’amour un traitement similaire à celui de l’argent. Ils sont voués à désirer les sentiments pour mieux les contrôler avec fermeté. Certains hommes sont tombés dans ce piège, en se laissant séduire par cette femme ils ont pensé qu’elle était devenue une exclusivité personnelle, ils se retrouvent forcément désarmés et déçus en découvrant que la femme libre s’est déverrouillée de cette prison de luxe, et pire qu’elle les ignore. Sur les trois exemples apparaissant dans la première partie du film, deux trouveront quand même la mort, l’un se suicide, l’autre se bat vainement et ne fait que de se tuer en affrontant apparemment le seul homme qu’elle aime. Le désir meurt avec lui. Il n’y a donc qu’un seul individu qui comprendra la perte de temps et décide de s’en aller.

Black Rose Mansion - 1969 - Kinji Fukasaku

L’éclatement d’une famille modèle

Au niveau de la famille, on quitte le rapport homme d’affaire – vagabond pour venir s’intéresser à un problème générationnel qui va sous-entendre un souci financier. Ce qui nous apparaît en premier dans ce contexte, c’est la division des membres, le manque de solidarité entre les individus qui vivent en fait chacun de leurs côtés. En ce qui concerne les fils, l’un s’est engagé avec l’ancienne petite copine de son frère, vivant stablement il est le parfait opposé de son frère, un rebelle perdu. Pour les parents, c’est un peu bizarre, la mère semble sortir d’un coma de 10 ans causé par un accident qu’elle a eut lors d’une de ses liaisons extraconjugales. Ainsi le couple n’a rien d’un modèle de stabilité, le mari ne s’en cache de toute façon pas, il exprime assez clairement son amour pour la récente jeune femme apparue dans son club. La femme à peine réveillée ne fait rien de ses journées, elle reste dans sa chambre enfermée à écouter de la musique classique occidentale, essayant de comprendre la transition de sa culture qu’elle vient de louper pour cause de coma. Le film se concentre plus sur la relation entre le père et le fils rebelle que sur les autres personnages, car à la rébellion s’oppose logiquement le travail de l’homme d’affaire, on peut donc comprendre l’intérêt pour le réalisateur de s’attarder en priorité, dans cette seconde partie, à cette relation en apparence opposée.

Un amour déséspéré

En effet, si les statuts des hommes sont différents, au fond nous avons deux individus cherchant désespérément l’amour. Le père offre sa fortune pour permettre à la jeune femme de rester et d’avoir un semblant de vie commune, elle pourra continuer d’animer le club en rénovation, de l’égailler. La sincérité et la pureté de l’homme passe par l’argent. À l’inverse, le fils rejette dans un premier temps la femme, c’est normal puisqu’elle est avec son père, mais il ne peut s’empêcher de penser à elle, à chaque fois qu’il ferme ses yeux, il voit son doux visage. C’est l’affirmation d’un amour naïf, exprimé dans des paysages ouverts symbolisant les espérances de ce couple, loin de la noirceur ambiante et de l’enfermement de la relation entre la femme et le père. La jeunesse découvre l’amour dans une société qu’elle croyait sans avenir, elle se laisse portée par la folie des sentiments, faire l’amour sur une plage, faire le fou en voiture, vivre sa passion jusqu’au bout. Le seul problème c’est d’arriver à survivre, et quand l’argent manque il n’y a plus qu’à se tourner vers une action illégale. L’amour s’impose pour la jeunesse comme un souffle d’air inattendu, inespéré.

Black Rose Mansion - 1969 - Kinji Fukasaku

Une société paradoxale ?

Après les différences entre les hommes, c’est au tour de l’habituel conflit entre le traditionnel et la modernité. Déjà entre la jeune femme et l’épouse, la première assimile les compositions occidentales pour en donner sa version, il s’agit entre autre du Boléro de Ravel qu’elle reprend à sa façon tandis que la seconde se laisse aller à un immobilisme inquiétant, elle ne fait qu’écouter la même composition à longueur de journée comme si elle cherchait à mieux l’intégrer dans sa culture. L’apparence des deux femmes les oppose encore plus, la transsexuelle affirme sa féminité en osant porté des vêtements de tous genres, l’épouse trompée garde son kimono traditionnel, de même pour sa coiffe. Après les femmes, on peut se pencher du côté des spectacles et de leurs ambiances. Le show de la femme illumine surtout grâce à son charisme même si visuellement c’est coloré, on reste loin de la folie nerveuse du bar où se rend le fils rebelle, on a du rock et des couleurs dans tous les sens, l’alcool coule à flot, la retenue n’existe pas. Cette différence peut aussi s’inscrire dans le conflit générationnel, l’ambiance entre le club privé et le bar n’a vraiment rien à voir, d’un côté c’est calme, de l’autre c’est plein de fureur à revendre. Enfin, le film se termine sur un énorme paradoxe puisque le couple amoureux rebelle décide de suivre une tradition ancestrale.

Black Rose Mansion - 1969 - Kinji Fukasaku

Le bonheur filtré

Avec ce film Fukasaku parvient à apporter sa touche et ses thèmes dans le récit. Visuellement, c’est calme mais il se permet tout de même quelques plans penchés sympathiques, des jeux de filtres et décors abstraits pour mieux appuyer certains points. De même pour le montage, on pourra noter quelques inserts rapides venant troubler la scène, des images bleutées surgissent sur une ambiance chaude, dominée par le rouge et jaune. Néanmoins, on pourrait reprocher une trop grande importance donnée aux filtres tant Fukasaku ne s’en prive pas, qu’il s’agisse de flash-back ou de rêves, la plupart du temps, il y a un filtre coloré d’ajouter. Puis pour le fond du film, il construit efficacement le portrait d’une société perdue dans l’argent et la déshumanisation des rapports, découvrant un beau jour l’existence de la passion et de l’amour via la transsexuelle, propos ironique d’individus en pleine perdition morale. Jeunes ou vieux, homme ou femme, riche ou pauvre, tous rêvent de goûter un jour à l’amour concret. Paradoxe d’une société en pleine explosion économique.

If you enjoyed this article, keep updated!


{ 0 comments… add one now }

Leave a Comment

Previous post:

Next post: