
De fil en aiguille, Seijun Suzuki arrive à affiner ses effets visuels et l’absurdité des histoires qu’il filme. Partant au début d’un regard ironique marquant son mépris pour le monde des yakuzas, il arrive doucement à faire glisser ce regard vers d’autres horizons, passant de l’humble mépris à la critique acerbe, des yakuzas à une jeunesse sans véritables repères. D’ailleurs il se tourne rapidement vers l’utilisation d’un discours absurde pour mieux mettre en valeur ses idées, le regard ironique gagne en force.
Ses deux films précédents laissaient déjà envisager l’aboutissement de La Marque du Tueur, en effet du côté du Vagabond de Tokyo il y avait ce tueur cool et relâché quittant à jamais les yakuzas, et de Elégie de la Bagarre la jeunesse imitant vainement les grands. Il en résulte donc l’image d’un tueur enfermé dans une vie et par extension une lutte totalement vaine.
Hanada, tueur professionnel, est le numéro 3 de l’organisation. Chargé régulièrement d’effectuer des missions, il va d’abord devoir escorter un homme avec l’aide d’un tueur fini. Ensuite il devra liquider quelques hommes avant de commettre une erreur qui lui sera fatale, il loupe en effet sa cible. Le tueur numéro 1 se voit confier la tâche de s’occuper de lui.

Un monde vide
L’influence des films noirs, qu’ils soient américains ou européens, ne s’est jamais faite autant ressentir chez Suzuki. Non pas que le noir et blanc soit la seule justification, au contraire, il s’agit d’un ensemble, d’une ambiance particulière. L’univers que l’on découvre est froid, dominé par un profond noir, les visages peinent à en ressortir légèrement aidés par une mince lumière. De la ville, il n’y a plus de vie, on peut oublier ces rues enflammées d’antan, désormais les villes ne sont plus qu’un composite de béton sans âme, les rues sont larges et vides, parcourues de temps à autre par un véhicule, insufflant un court instant l’illusion d’une activité. La ville est réduite à son utilisation la plus basique, un décor spectateur impassible à la rare action humaine, laquelle s’échappe d’entrée vers un ailleurs plus radieux ? De ce monde, nous allons aussi parcourir les routes, voir la campagne ou des milieux isolés. Toujours le même constat, la moindre trace de vie s’échappe en roulant le plus vite possible. Et quand on trouve enfin quelques hommes, ils sont destinés à mourir dans la minute qui suit, rendant aux lieux leur tranquillité habituelle, comme cette usine désaffectée ou ce bunker, véritable champignon d’un temps révolu. D’une certaine façon, Suzuki transcende avec ce film l’idée d’abstraction telle qu’on pouvait la voir dans Le Vagabond de Tokyo. Autour des hommes, il n’y a finalement plus rien, ils sont plongés dans un environnement figé presque virtuel tant il n’y a pas d’interaction possible avec. Est-ce pour autant le reflet de leurs sentiments ? Peut-être.

Une institution invisible
Les hommes, qui sont-ils ? Des tueurs. Le film se centre sur Hanada qui accepte d’aider un ancien tueur dans une mission qui lui permettrait de retrouver son honneur, sa place au sein de l’organisation. Les tueurs portent des numéros en fonction de leurs rangs, de leurs importances. Cette organisation invisible dompte les hommes via cette fausse compétition forcément contraignante pour la dignité de chacun. Il vaut mieux être le numéro 2 que le numéro 4. Pour les tueurs, à part cette question d’honneur, il y a un code à respecter si l’on souhaite perdurer. Eviter l’alcool, ne pas s’impliquer dans une relation avec une femme, rester vigilant et attentif. À l’inverse des autres hiérarchies ou groupes abordés, Suzuki arrive ici à créer une institution invisible dont on n’ignore absolument tout, mêmes les tueurs entre eux n’ont pas de véritables relations. Il ne s’agit pas d’un groupe physiquement perceptible et aux frontières bien visibles, le réalisateur fait peser ce poids moral d’une institution stricte au sein de chaque tueur. Les hommes sont les seuls responsables de leurs déchéances.

Portrait d’un tueur loufoque
En dehors des missions, Hanada, notre tueur, ne fait rien de spécial. Il passe son temps à faire l’amour et sentir l’odeur du riz qui cuit. Mais cette passion amoureuse qu’il est censé partager avec sa femme n’est qu’une illusion, surtout depuis qu’il a fait la rencontre d’une femme énigmatique obsédée par la mort, les papillons et la pluie. Ainsi, il ne pense plus qu’à elle, et quand il est dans les bras de sa femme, c’est cette inconnue qu’il imagine. À ce propos, les phases d’amour se font dans des positions par moment surprenantes comme celle de la baignoire où la femme est sur le dos tandis qu’Hanada est sur le ventre… Le délire est partout. L’odeur du riz a aussi son importance, elle révèle la soudaine envie charnelle du tueur, il lui suffit de sentir quelques secondes l’odeur pour se jeter juste après dans les bras de sa femme. En tout cas, le quotidien d’un tueur n’est qu’une permanente satisfaction de ses désirs sexuels ou de sa réputation.

Un monde vampirique
L’inconnue, Misako, vient justement bousculer cette passion banale. La femme est vraiment très étrange, elle vit dans un monde loufoque et morbide fait de papillons morts. Elle cède à l’homme, mais il y a toujours l’icône de la mort entre eux, le pistolet par exemple ou bien ces insectes. Quelque part, c’est une personne dont les sentiments et la vision du monde se rapprochent du tueur, sauf que lui ne fait qu’exécuter des ordres quant Misako traduit son horreur en créant son propre environnement. Alors qu’une passion tend en général vers l’épanouissement et des sentiments d’amour, le but final atteint est ici tout autre, la passion baigne dans la mort comme si dès le départ les deux protagonistes étaient avertis de l’inutilité de cette relation. Pourtant, il y a bien une évolution d’ambiance entre les deux, Misako perd son côté étrange et devient simplement vide, Hanada l’a dépouillé de son esprit, il a aspiré toute l’essence de la femme. On se retrouve avec une femme pantin dénudé spirituellement par l’amour.

Un number one omniprésent
La rencontre décisive et pour le film et pour Hanada reste celle avec son destin, le numéro 1. Il devient obsédé à son tour à l’idée de pouvoir devenir le tueur numéro 1. Malheureusement sa rencontre se fait avec l’homme et non les rêves, c’est bien le mystérieux number one qui vient à la rencontre de Hanada. Ce passage révèle toute l’ironie de Suzuki. Le plus grand tueur est en effet totalement inconnu, on ne connaît bien sûr rien de lui, il peut même sembler être une simple rumeur. D’une rumeur il devient bel et bien humain atteignant presque le statut d’un dieu vivant. Par exemple lorsque l’appartement de Hanada est cerné par ce tueur, même les rideaux baissés, il arrive toujours à percevoir les mouvements précis de Hanada, il n’y a aucun secret. Il voit tout, sait tout. Comment fait-il ? Aucune idée ! En tout cas, l’homme est décidé à éprouver le mental de Hanada, et à jouer avec lui. Alors il lui rend visite et va passer quelques jours en sa compagnie. Il veut mettre au défi les nerfs de sa victime, il règne entre les deux hommes une ambiance oppressante, qui tuera l’autre le premier ?

L’absurdité d’un tueur
Pour l’heure, ils font tout ensemble, ils dorment, vont aux toilettes, ce qui donne l’occasion de comprendre pourquoi le number one est le number one. Par exemple, il dort les yeux ouverts. On se retrouve face à un tueur bizarre délirant gardant toujours le sourire. Ce type est l’image parfaite d’un tueur inhumain de bonne humeur enfermé dans son rôle de tueur imposé par une organisation concrètement inexistante. Hanada est l’opposé, il cherche à se délivrer de ce statut de tueur, il remet plusieurs fois en cause cette vie qu’il trouve lassante et inintéressante. Et là, il ne vit plus, il affronte l’image suprême du number one, celle qui le faisait tellement rêvé et qui aujourd’hui le fait cauchemarder. Pourtant il ne délaisse pas son but, qu’il atteindra dans la mort dans une salle de boxe, sur un ring. Tout est définitivement vain, les hommes n’ont que les illusions pour survivre.

Le monde de Suzuki
Suzuki ne se limite pas à la simple abstraction des décors démontrant la tourmente de ses personnages, il s’intéresse aussi à la structure narrative qui par moment perd en continuité, se mélange, et peut devenir vraiment perturbante. À cela, il faut rajouter les quelques effets visuels comme ces dessins de papillons, de oiseaux et de pluie qui se poser sur l’image quand Hanada rêve en errant dans les rues. Et encore une fois il démontre sa capacité à maîtriser le noir et blanc, jouer sur les contrastes pour faire ressortir un regard, un visage, une idée d’un fond profondément pessimiste marqué par le noir.

Du bétail humain
C’est avec cette esthétique nihiliste, car refusant clairement le réalisme et la continuité, que Suzuki réussit à livrer l’œuvre somme d’une partie de son travail. Pas de glorification des hommes, plus de passion possible, tout n’est qu’absurdité au point que les tueurs vivent pour être le number one. Qu’y a-t-il de plus vain dans une existence que de chercher à être le premier d’une organisation inexistante, devenir un toutou sans faille totalement déshumanisé. La Marque du Tueur est une virée dans l’esprit troublé d’un homme qui peut-être confond une réalité banale et brute avec ses désirs, finissant par s’enfermer de sa propre volonté dans une utopique croisade au détriment de son humanité. Rarement chez Suzuki, l’homme n’aura terminé aussi pathétiquement, défait de tous ses sentiments, de toutes ses attaches, il se retrouve démuni, dans un néant absolu. Number One quoi.
***Bande Annonce
Infos
- Branded to Kill (Koroshi no rakuin, 殺しの烙印).
- Avec Jo Shishido, Mariko Ogawa, Koji Nambara… (IMDb)
- Bande Originale
- Disponibilité : Coffret Seijun Suzuki Vol.1 (HK Vidéo)












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