Elegie de la Bagarre – 1966 – Seijun Suzuki

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Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

De la jeunesse américanisée et d’un vagabond nihiliste des années 60, Suzuki retourne dans les années 30, période d’avant guerre, à la description d’une jeunesse ridicule nageant dans l’apologie des valeurs féodales. L’absurdité prend une tournure concrète, loin des symboles parsemés dans le monde des yakuzas, elle se fixe sur des adolescents endoctrinés, interprétés dans le film par des adultes, dans une société élevant au rang de héros l’homme, le vrai, courageux et viril, se battant pour une cause honorable, en clair le soldat samouraï.

Chez Suzuki, c’est une constante s’insérant dans son parcours, les yakuzas puis l’armée et enfin la jeunesse d’avant guerre, ces trois groupes sont déshumanisés au profit de l’accomplissement d’un devoir tout puissant, devenant ainsi les objets de la dérision du réalisateur vis-à-vis de certaines époques de l’Histoire japonaise.

Kiroku, adolescent, se laisse influencer par ses camarades de classe et prend conscience qu’il doit être capable de rivaliser avec eux. Il décide alors de se prendre en main et de suivre l’entraînement d’un protecteur, Trionyx, afin de devenir un véritable homme. À côté de ses camarades, il cherche aussi à impressionner la fille de la famille chez laquelle il vit. La voie du samouraï est sans fin.

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Rebelles conformistes

La société japonaise de cette année 1935 n’est pas facile à vivre pour les adolescents oppressés par l’image permanente d’un homme supérieur et des valeurs passées refaisant surface. Tout cela vient bousculer la construction mentale de cette jeunesse, qui se trouve dans l’incapacité de pouvoir sortir du noble rang imposé sans devoir subir les moqueries des autres. La naïveté de cette jeunesse devient l’outil d’un système créateur de pantins patriotiques. D’ailleurs dès le générique composé de rivières mouvementés et de ciels légèrement nuageux, Suzuki scelle, via la métaphore des images, le sort d’une jeunesse à l’apparence rebelle ne faisant que de se plier aux exigences d’une société vivant d’idéaux fatalistes à mille lieux de toute forme de réalité. Pour Kiroku qui rêve secrètement de la belle Michiku et se comporte plus ou moins sagement en allant à l’église, c’est l’heure de devenir enfin un homme. Quoi de mieux que de s’entraîner sous les ordres d’un protecteur vaillant et réputé comme le peut être Trionyx, nom emprunté à la tortue carnivore, d’eau douce.

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Faire comme les grands

Pour devenir un homme, le sensei du bac à sable lui explique qu’il doit commencer par maîtriser ses pulsions et oublier les femmes. La suite logique est un entraînement quotidien d’une dureté absolue. En effet, plus horrible que l’effort physique, il y a le ridicule de Kiroku parcourant les rues le torse bombé et bien droit, les gens se moquent ouvertement de lui, mais ce dernier est trop imprégné par sa tâche pour y prêter attention. Il lui faut travailler sa force, il s’organisera un petit sac de frappe pour se défouler et exécuter les 1000 mouvements quotidiens. Il n’y a pas que les exercices physiques, il faut aussi travailler le mental du jeune homme, il passera par exemple une journée entière à se fixer bêtement dans un miroir sans devoir cligner des yeux. En parallèle, Kiroku continue de passer des épreuves dans une forêt de bambous, renvoyant fortement à la pratique des samouraïs, la naïveté machinale venant remplacer la prise de conscience de l’acte. Bien sûr, il continue d’éprouver son désir pour la jeune femme, mais il s’interdit toutes pensées dites perverses préférant aller se défouler plutôt que de satisfaire sa forte envie. Il finira par craquer avec la fameuse scène du piano, d’habitude les mains de Michiko viennent effleurer et donner vie à une élégie, la musique devient l’expression de ses sentiments, mais pour l’heure c’est la passion du jeune homme qui vient jaillir sur le piano, sorte d’intermédiaire entre les deux êtres.

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Furieuse naïveté

L’adolescent se fourvoie dans une illusion acceptée par tous comme l’essence de la voie de l’homme. Pour Suzuki, il s’agit de parodier au maximum l’absurdité de cette jeunesse qui veut grandir plus vite que la nature. Il est difficile de ne pas rigoler en voyant dans quelle ambiance sérieuse ces adolescents vivent, ils s’enferment dans des clans et jouent à la guerre. Ils fabriquent des armes dangereuses pouvant être mortelles et vont affronter les clans ennemis. Il y a une scène de bataille totalement annihilé, de chaque côté les adolescents se préparent, les discours des chefs sont encourageants, ne vous inquiétez pas il y aura toujours quelqu’un pour venir ramasser vos os, il y a comme une ambiance électrique qui plane au-dessus d’eux, tout simplement parce que c’est la guerre, la vraie, ce combat tant attendu qui permettra aux jeunes de faire ressortir leurs virilités et leurs forces ! Mais voilà, la seule présence au loin d’un homme semblant être un policier dissuade tout le monde, le courage de tous s’évapore et la bataille infantile n’aura jamais lieue ! C’est donc cela la réalité ? Du bluffe outrancier de pauvres gamins perdus. En tout cas pour Kiroku, c’est devenu une raison de vie, il a définitivement assimilé naïvement les valeurs. Sauf qu’il ira provoquer l’armée de terre, preuve qu’il ne comprend pas si bien ce qu’il vient de vivre, l’armée est quand même à la base de la réapparition des valeurs qu’il idéalise ! La société aurait-elle enfanté ses propres démons ?

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Un amour de jeunesse

Du côté de la passion des individus, elle tourne aussi au ridicule. Le jeune homme désire sans oser briser ses barrières mentales tandis que la jeune femme tombe naïvement amoureuse de lui parce que c’est un homme, viril. Suzuki ne se relance pas dans la démonstration d’une passion impossible, il s’intéresse ici à mettre en avant l’absurdité des sentiments d’adolescents déjà incapables de se connaître eux-mêmes, et qui en plus se soumettent volontiers à la rigueur des valeurs ambiantes. Michiko aime un pantin impersonnel humble serviteur d’idéaux le dépassant totalement. À ce propos le dénouement de cette passion révèle une nouvelle fois toute l’ironie de la situation, chacun se retrouve prisonnier de ses valeurs.

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Victoire de l’endoctrinement ?

Dans la seconde partie du film, Suzuki explore une région en marge de Tokyo, dans cette campagne pleine de fierté Kiroku arrive à se démarquer de sa récente infantilité pour devenir quelque part un fruit presque parfait de son dur entraînement. Il se voit confronté à la réalité de ce que fierté et honneur signifient. Dans cette campagne, tout le monde vante le fameux esprit d’Aizu, nom de la région, Suzuki en profite pour faire apparaître l’absurdité des individus insérant un gros plan des lèvres lorsque quelqu’un parle de cet esprit. Tout n’est qu’illusion, et Kiroku s’impose comme un élément perturbateur. Il met ses nouveaux camarades devant la faiblesse d’un esprit soi-disant fort alors qu’il ne fait que de s’adapter aux situations, l’opportunisme est roi au pays des samouraïs. Et finalement c’est là qu’on s’aperçoit que Kiroku est devenu un produit dangereux pour cette nouvelle société car il arrive à en distinguer les failles et à proposer sa vision extrême comme solution. Il n’a fait que de suivre jusqu’au bout ses idées et son rêve de départ alors qu’en général les autres garçons trouvaient toujours une limite acceptable. Il s’est consciemment déshumanisé.

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Un monde enfantin

Seijun Suzuki retrouve le noir et blanc et ne se prive pas pour continuer à mettre en place ses idées visuellement délirantes, ici majoritairement des jeux d’ombres comme la lumière entourant la croix chrétienne. On notera aussi le passage de l’école pendant lequel les éleves s’opposent et se moquent du professeur, Suzuki rend l’opposition visuelle en jouant avec des cartons de couleurs venant cacher tour à tour l’un des deux partis. Le résultat est plus sobre mais tout aussi incroyable et magnifique à l’image de la scène romantique, sorte de premier rendez-vous galant entre Michiko et Kiroku, avec les cerisiers en fleur et un décor inexistant se résumant surtout à une lumière noire entourant les amoureux. Suzuki évite une nouvelle fois de faire dans le superflu, il se contente de l’essentiel, des fleurs, un mur et les sentiments de ses personnages.

Elegie de la Bagarre - 1966 - Seijun Suzuki

Dangereux héritage ?

La mise en scène est précise, mélangeant travellings et plans serrés toujours véhiculent d’une idée particulière servant le message critique du réalisateur. La parodie est omniprésente, il détourne l’image des samouraïs avec ces jeunes ignorants se battant sans savoir véritablement pourquoi. On peut repenser à la scène du combat armé de la seconde partie, renvoyant clairement à une scène des 7 samouraïs, mais cette fois-ci, il n’y a pas d’enjeux, ce n’est qu’un amusement violent et inutile. L’esprit et la voie du samouraï sont dépouillés de toute leur force pour devenir des gamineries. Mais que reste-t-il de tout cela une fois que la réalité casse le simple jeu ?

***Bande Annonce

Infos

- Fighting Elegy (Kenka erejii, けんかえれじい).
- Avec Hideki Takahashi, Yusuke Kawazu, Junko Asano… (IMDb)
- Disponibilité : Coffret Seijun Suzuki Vol.2 (HK Vidéo)

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