
Dans ces précédents films, Seijun Suzuki apportait toujours de l’importance à ses personnages féminins et à la passion qui se dégage d’elles. La barrière s’élevait du côté de l’homme, souvent peu réceptif et tourné principalement vers l’honneur et le respect de son clan et de sa personne.
Avec ce film, c’est une inversion du problème ou même quelque part sa simple suite, le résultat d’hommes adoptant un comportement chevaleresque, totalement dévoués à cette cause. Ainsi les femmes prennent la place centrale du film et la passion est mise de côté, les rôles changent, l’homme est en quête de satisfaction et de désir tandis que la femme s’en moque et rejette d’ailleurs toutes idées de ce genre. Le contexte historique du récit n’est qu’une concrétisation de cet état de fait. En effet, nous sommes pendant la période d’occupation des Etats-Unis au Japon, l’après-guerre se voit partout, dans les esprits également.
Après avoir été violé par des américains, Maya une jeune femme se retrouve démunie, dans l’impossibilité de survivre. Elle décide alors de suivre une troupe de prostituées s’affirmant libres, heureuses et presque épanouies. Le quotidien s’installe doucement, l’air du temps peine à changer, jusqu’au jour où Ibuki Shintaro, un soldat japonais démobilisé, vient se réfugier chez elles.

Au coeur des ruines
De cette période d’occupation, rien n’est rose, au contraire pour la population il s’agit d’un moment difficile où chaque jour se révèle être une lutte pour la survie. La ville de Tokyo est désignée comme étant une véritable jungle, la loi du plus fort est en vigueur malgré la présence des troupes américaines. Ici, tous les jours on retrouve des cadavres, majoritairement des suicides mais aussi des meurtres, la sécurité est bien assurée pour tous, n’ayez crainte. Au milieu de cette foule vivante et énervée, notre regard va se porter sur la personne de Maya, la jeune femme erre dans les rues à la recherche d’un peu de nourriture. Timide et faible, elle ne peut que désirer par les yeux le festin que peut représenter une patate. Impossible de se laisser mourir de faim, le vol devient la seule solution, mais les yakuzas environnants veillent au bon maintien de l’ordre public, en fait de leurs territoires.

Les prostituées de l’Empire
Les yakuzas n’éprouvent pas le problème de l’après-guerre, ils semblent contrôler le marché noir et vivre décemment. Le choix de pose vite, manger ou être mangé. Pour l’heure un secteur se porte plutôt bien, la prostitution prospère et permet de vivre. Pourquoi résister à l’appel de la survie ? Maya va intégrer un groupe de prostituées libres, c’est-à-dire qu’elles ne dépendent pas d’un proxenete, elles s’organisent comme elles veulent, vivant dans un immeuble en ruines. Mais il faut impérativement respecter quelques règles de vie, ne jamais offrir son corps gratuitement sous peine de subir un lynchage impitoyable de la part du reste du groupe. L’image de la prostitution apparaît clairement, pour les femmes c’est se comporter en être déshumanisé comme si elles étaient des soldats du sexe sous le commandement de la fierté d’antan, la volonté et l’arrogance japonaise d’une autre époque. Faire payer son corps, c’est une manière de montrer la puissance de ces femmes, à laquelle personne du moins aucun males n’est capable de résister. Mais faire don de son corps, c’est au contraire se soumettre à la volonté de l’homme, c’est montrer l’existence de sentiments, en clair c’est être humain. L’humanité est bannie de cette société, et sévèrement sanctionné. Avec ce groupe de femmes, on se retrouve très vite enfermé dans un microcosme pensant se démarquer du reste de la société, l’illusion perdure tant que l’argent et la vie sont possibles, sous-entendant demeurer à jamais un soldat. Le quotidien s’installe, Maya trouve ses repères et se dévoile, nous montrant une face osée et vulgaire de sa personne, contraste parfait de ce qu’elle pouvait être au début du film.
L’honneur des prostituées
Maya s’est laissée imprégner par ce sentiment de domination et de fierté, profitant de son statut pour vivre des faiblesses des autres. C’est ça, la passion est devenue la faiblesse d’un peuple défait. D’ailleurs pour se distinguer du reste de la population, nos prostituées portent des affaires colorées, chacune des femmes est habillée d’une couleur différente, Maya est par exemple en verte, une autre en rouge… On ne peut définitivement pas les rater au milieu d’une foule de plus modeste prétention. Ce mépris pour les autres, à part être affiché via leurs vêtements, s’est aussi se concrétiser, elles n’hésitent pas à cracher sur des passants. Peut-être que les passants sont des faibles acceptant l’occupation, cela serait la justification rêvée pour de pareils actes. À noter que les forces américaines sont les premières à profiter de la bonne chair japonaise, les soldats provoquent régulièrement des jeunes femmes pour essayer de les emmener dans un coin tranquille.

Un intru sème le doute
Le problème c’est qu’un jour cette vie paisible est remise en question par la présence d’un soldat démobilisé venant d’être blessé par balles. Les temps sont durs pour tous, même les soldats n’ont plus d’autres moyens que d’en arriver à voler et exprimer leurs ressentiments vis-à-vis de leurs anciens ennemis aujourd’hui occupants. Le choc ne peut qu’être énorme pour ces femmes déshumanisées cachant autant que possible leurs sentiments afin d’éviter d’avoir à subir une punition. Cet homme, Ibuki Shintaro, est musclé, a du caractère, il renvoie chacune des femmes à un idéal masculin qu’elles vénéraient et attendaient depuis toujours. À partir de cet instant-là, elles savent toute que les règles seront brisées par l’une d’entre elles.
Le choc d’un désenchanté
Pourtant, Ibuki n’exprime pas particulièrement d’intérêt pour ces femmes, au contraire lui aussi se démarque des autres hommes, il voit très bien qu’elles ne sont pas femmes, mais simple objet de passage. Il les met devant leurs contradictions, devant le côté factice du microcosme dans lequel elles sont plongées. Ce ne sont pas des femmes, et encore moins des femmes libres, elles ne sont que le reflet d’une mentalité illusoire, la même qui a amené le Japon à sa défaite. Il connaît forcément bien son sujet, il a vécu les horreurs de la guerre et n’hésite pas à le rappeler à ces jeunes femmes qui pensent avoir vécu elles aussi des choses inhumaines, d’où leurs arrogances. Lui n’a pas ce genre de sentiment, tout au plus il les méprise complétant le cercle contradictoire de la société. La passion réapparaît chez les femmes faisant face à un mur en béton pas pressé de céder. Son mépris ne fait qu’accroître quand il devient spectateur d’une punition. L’une d’entre elles a fait l’erreur de faire l’amour, elle se verra enchaîner et fouetter.

Punition divine ?
Cette scène est d’ailleurs intéressante sur plusieurs points. D’abord Ibuki découvre l’hypocrisie et la jalousie des femmes envers celle qui a osé se comporter humainement, il remarque au passage les qualités de la victime qu’il reverra par la suite. Puis pour Maya c’est un tournant, il y a un certain temps pendant lequel la femme pense, réfléchie à ce qu’elle doit faire, elle remet en cause ses sentiments tout en regardant la victime crier et le regard que lui porte Ibuki. Pour la victime, sa punition prend une allure de Passion renforcée par sa position en forme de croix. Double passion, l’amour et l’endurance de la jalousie. Maya ne supporte pas et se lance dans la même cruauté que ses camarades, elle frappe de toute sa haine cette femme humaine. Ce passage met en valeur l’apparition du doute chez ce soldat fraîchement recruté, elle est partagée entre l’affirmation de sa passion pour l’homme et la réalité du microcosme. Enfin Ibuki achève de pointer les contradictions des femmes quand lors d’une soirée bien arrosée, il cache ses sentiments, couvert par un drapeau japonais, seule Maya remarquera la tristesse de l’homme.

L’hymne de l’amour
Seijun Suzuki se montre efficace et arrive à se sortir d’une mise en scène classique en osant mettre en place quelques idées comme le projecteur illuminant l’une des prostituée alors que le reste de la pièce est dans l’obscurité ou encore les filtres colorés pendant les punitions sans oublier la scène d’amour, issue au passage d’une longue réflexion de la part de la totalité de l’équipe, qui sans être vulgaire fait jaillir littéralement la passion de l’union en se concentrant sur le corps transpirant de la jeune femme et de son poing levé, facilité par un subterfuge de filtres huilés et verdâtres. Il fait une utilisation intéressante de la musique, composée majoritairement de percussion lourde en la mettant en parallèle avec des scènes bien découpées.
Au début nous avons donc un son militaire, bien rythmé, sur lequel nous assistons à différentes saynètes allant du camion militaire transportant les prostituées pour le reste de la garnison, en passant par un plan sur le drapeau flottant des Etats-Unis, à la difficulté de vie de la population qui aussitôt qu’elle récupère un peu d’argent va tout de suite s’acheter de la nourriture. Ensuite nous avons un son plus sauvage sur lequel Ibuki va agir comme un voleur malpropre, cassant la rigueur de la société, pour finir sur un son plus libre, toujours bien rythmé, mais laisse place à la sortie des émotions. Belle manière d’établir une évolution des individus par rapport à une musique nuancée.

Résister selon la tradition impériale
La barrière de la chair, mais aussi une partie du travail des années 60 de Seijun Suzuki, forme un lourd héritage critique qui servira entre autres, quelques temps plus tard au réalisateur Kinji Fukasaku. On se retrouve ici dans une période montrée sans complaisance où les hommes survivent oppressés par un occupant distant et désintéressé du pays, vivant dans une transition difficile à accepter pendant laquelle les individus n’arrivent pas à trouver de repère pour évoluer tant les valeurs sont chamboulées. L’américanisation de la société japonaise perturbe. Avec ce film essentiellement composé de femmes, Suzuki s’intéresse à une partie des laissés pour compte des enjeux de la guerre mais subissant de plein fouet le changement de société. Tout cela forme une barrière empêchant les individus de se retrouver, de pouvoir redevenir de simples êtres humains sans s’attacher au contexte d’époque. Finalement les femmes s’enferment à leurs tours dans les idées d’avant guerre tels des soldats sans comprendre qu’elles n’ont plus lieu d’exister, sinon pourquoi un homme s’effondrerait camouflé par l’instinct patriotique, un simple drapeau griffonné de mensonges qui finira au coin d’une rivière boueuse dans le désintérêt le plus total. Les soldats sont morts, la guerre est finie, l’occupation est toujours là, qu’en est-il de la barrière ?
***Bande Annonce
Infos
- Gate of Flesh (Nikutai no mon, 肉体の門)
- Avec Yumiko Nogawa, Jo Shishido, Kayo Matsuo…(IMDb)
- Disponibilité : Coffret Seijun Suzuki Vol.1 (HK Vidéo)












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