
Suzuki ne lâche toujours pas le monde des yakuzas qu’il aime à décrire et à ridiculiser, propos encore en pleine maturation, loin de l’abstraction et l’absurdité finale d’un La Marque du Tueur quelques années plus tard. Pour l’heure, il sort d’un regard absurde poussant un homme à l’esprit chevaleresque à appliquer des règles et un code d’honneur qui n’existent plus que sur du papier, l’héroïsme stricte et vain par définition vu l’époque.
À cette vision délivrée dans ces vagabonds de Kanto, il va surtout revenir sur l’aspect vain et ridicule de cette société, laissant de côté le bon sens chevaleresque, nous avons ici des hommes enfants vulgaires qui pensent agir sans jamais devoir rendre de compte à personne, preuve d’un monde où les apparences et un peu d’argent peuvent arranger les problèmes. Au milieu des yakuzas, on retrouve en l’acteur Jo Shishido, une grande première pour lui, un inconnu qui porté par l’amitié vient jouer avec les règle de cet univers, devenant plus yakuza qu’un yakuza. C’est d’une certaine façon, l’inversion du schéma des Vagabonds de Kanto, l’humanité prime sur les règles.
Un double suicide vient d’avoir lieu, impliquant une call girl et un policier. Rien d’anormal à voir un couple amoureux préférant s’unir dans la mort que d’être séparé dans la vie. Mais un jour, un homme totalement inconnu débarque en ville, violent et arrogant, il se fait très vite repéré par l’un des gangs du coin, l’engageant sans discuter. L’homme est venu enquêter à son propre compte sur la mort du policier, soupçonnant un gang local, celui qu’il vient d’infiltrer.

La honte d’une époque ?
D’une ouverture filmant en noir et blanc les deux cadavres avec au milieu du décor une fleur bien colorisée, donnant un ton sobre et tragique, nous passons à la couleur ambiante explosive des années 60. Tout est désormais fou et apparemment sans limite, les rues sont actives et bien vivantes, les piétons se font klaxonner par des conducteurs pressés, la musique est dynamique au possible, doux reflet d’une époque en plein mouvement. Mais voilà, de ce contraste immédiatement envoyé dès le départ entre un monde traditionnel et ces folles années contemporaines, il se dégage un homme, tout à fait inconnu, qui n’hésite pas à faire parler ses poings et à provoquer les autres. L’homme est arrogant et sûr de lui, ne craignant nullement de s’attirer les problèmes. Il semble que ce soit bien un morceau de cette époque montrée comme tranquille, une jeunesse violente qui s’affirme sur un environnement dépravé et paisible, comme lassée d’un mensonge généralisé, de cette façade illusoire.
Cet homme ne cache pas ses sentiments sous une tonne de justification plaisante à entendre, il laisse son instinct apparaître, faisant de lui une bête au milieu d’un cirque soi-disant humanisé. D’ailleurs, on peut remarquer à quel point les lieux et décors, pourtant soignés et magnifiquement colorés, réunissent les gens sans véritablement les lier entre eux. Les couleurs chaudes n’y font rien, les relations ne se font pas par désir d’humanité ou respect mutuel mais par obligation, l’argent, que ce soit pour les yakuzas embauchant des hommes de main ou encore pour des prostituées. Les rapports sont déshumanisés, à la recherche unique du profit. Alors quoi de plus dérangeant que de voir un homme briser cette fausseté en s’affirmant sans complexe comme une bête humaine. Humble paradoxe ironique d’une société profondément atteinte par un quelconque rêve de gloire et de réussite au détriment d’un épanouissement humain.

Étranges gangsters
Une fois qu’il parvient à intégrer un gang, au terme d’une séance splendide où dans l’arrière salle d’un club, il donne une bonne correction à un larbin un peu trop excité dans le dos des sous-chefs qui entendent sans rien dire, constatant uniquement que l’homme peut se révéler utile dans les affaires à venir. Sans oublier que cette arrière salle cachée des clients, offre une vue complète sur la salle à l’insu des gens, belle manière de concrétiser que c’est sous le nez des humbles individus que se déroulent les pires saloperies, totalement acceptées. Au sein de ce gang nous allons faire la connaissance avec des personnalités surprenantes semblant sortir tout droit d’un esprit farfelu, on loin est de l’image d’un yakuza ferme et stricte, droite et soumis aux règles admises du milieu. Non, il faut oublier ça, déjà ici le véritable chef du gang n’apparaît jamais, il est invisible et délègue son travail à deux hommes plutôt bizarres. L’un est un expert en lancée de poignard qui câline sans arrêt un gros chat bien gras ressemblant presque à une peluche, l’homme est dominé par des pulsions masochistes qui l’excitent. L’autre est plus sobre et presque incernable, il est plus en retrait mais semble être un pervers en règle.

Entre enfants et psychopathes
Ce n’est pas terminé, le frère de l’ami des animaux est un homosexuel refoulant ouvertement son passé, n’allez donc pas dire que sa mère est une pute où vous risqueriez de vous retrouver avec un visage tailladé par la fine lame de son rasoir. Bon pourtant, c’est la vérité, mais elle n’est pas bonne à entendre. On aurait pu penser qu’il se mettait en colère lorsqu’on l’insultait de tapette par exemple, ce qui semblait un brin plus logique et compréhensible, mais non il défend coûte que coûte l’image idéalisée de sa mère, d’une femme. Parmis les hommes, il y en a surtout un qui sort du lot, il peut nous faire penser à un gamin jouant en permanence avec les armes à feu. Pour preuve, il saute de joie quand Jo, notre homme mystérieux, lui tend un fusil à canon scié après l’avoir chassé quelques secondes de la boite renfermant l’arme, pour lui laisser une plus grande surprise. C’est un peu Noël avant l’heure que d’avoir en main un objet pareil digne des grands tueurs. Ces hommes ont pour QG, une habitation ayant un style baroque où se côtoient des portes d’une époque occidentale passée et de grandes fenêtres bien ouvertes de la mode contemporaine. Endroit étrange à l’image des dignes occupants.

L’ombre du rêve américain
Face à ce gang, il y a bien sûr l’éternel rival qui cherche à s’imposer. Moins délirant, les hommes sont en fait dans la norme de l’image des yakuzas traditionnels. On y distingue d’ailleurs bien un chef et des hommes de main qui semblent être un petit peu beaucoup dépassés par la situation dans laquelle ils se sont fourrés. En passant les locaux n’ont rien non plus de particulier, ils sont classiques. Mais un élément apporte une dose de rêve à cette tristesse ambiante, c’est un grand écran de télé qui diffuse en permanence des films, nous aurons la possibilité d’y voir un film américain puis ensuite un film japonais. Avec ce canaliseur d’images, Suzuki montre parfaitement l’apport de la culture américaine au sein de la société Japonaise, il y a ces hors-la-loi sortis tout droit du Far West qui se tirent dessus au même moment où dans la réalité, nos compères japonais aimeraient bien pouvoir faire de même. C’est l’idéal vers lequel semble tendre ces hommes, s’affranchir tel un homme du grand Ouest passé.
En fait, cet outil fait bien apparaître la principale différence qu’il y a entre ces deux gangs, l’un vit dans l’air du temps, d’une façon baroque et décalé, avec l’argent comme finalité tandis que celui-ci est enfermé dans un semblant de tradition avec comme seul échappatoire le rêve des images. Cette impression se vérifie avec le tueur désigné du gang qui n’est en fait qu’un tueur en devenir, avec l’image du hors-la-loi américain en tête, il se cherche au point de reprendre ou de voler, comme on veut, une réplique de Jo. À côté de ça, l’homme se révèle être un véritable rêveur, vivant la tête dans les nuages, à l’image de son appartement où il a accroché un nombre incroyable d’avions au plafond. Avant le tueur absurde, il y avait le tueur inexpérimenté et rêveur au possible.

Un homme intègre & mystérieux
En ce qui concerne Jo, il ne s’attache pas à ces deux gangs, il sait en tirer profit et les manipuler comme il faut. Son arrogance et son caractère déterminé en font la figure parfaite d’un homme bestiale apprécié par un milieu à moitié en perdition. Ce n’est pas pour rien qu’il parvient à obtenir ce qu’il veut et à sympathiser plus ou moins avec des hommes des gangs qui voient en lui un exemple à suivre. En dehors de sa seule force, Jo est surtout un homme rejeté par la société qui se bat pour rétablir la vérité autour du meurtre du policier, autrefois une connaissance respectable. Il n’est donc ni animé par le désir de pouvoir ou d’argent, mais par l’amitié et le respect qu’il a envers cet homme, trompé et tué sans le moindre soupçons de la part de personne. Sa mort est insignifiante, les gens se soumettent à la vérité admise, un double suicide dans la pure tradition.
Preuve encore une fois que nous sommes en plein dans une société d’image qui se satisfait de l’instantané sans chercher à creuser un peu plus loin. L’homme incarne en tout cas une figure monstrueuse sans attaches, sans caste, sans statut particulier, il s’adapte pour mieux surprendre. C’est sans doute cet aspect d’électron libre qui lui permet de suivre son instinct de non de se plier à des exigences vaines, l’homme est conscient de la fausseté et de la lâcheté des gens, il ne fait qu’en profiter à son propre risque. Alors quelque part, il n’y a rien d’incroyable à ce que cet individu libéré devienne une figure parfaite pour les autres, soumis à l’enfermement d’un gang.

Personne n’échappe à la violence
De ce monde, nous allons pouvoir aussi assister à sa violence. C’est comme un cercle vicieux qui ne fait qu’engendrer à chaque étape des scènes plus horribles des unes des autres. Si on commence d’une façon légère sur un simple règlement de compte à base de coup de poings et de pieds, on aura l’occasion de voir des séances de torture comme un oncle arraché, ou une défiguration suggérée par un rasoir venant déchirer un visage dessiné sur une table. Personne n’est exclu de cette violence, ni Jo ni les autres, tout le monde aura l’opportunité de goûter à la douleur. Le plus souvent, ces moments surviennent soudainement sans que l’on s’y attende particulièrement ce qui ne fait que renforcer encore plus l’horreur des actes, même si ce n’est pas non plus graphique et sanglant. Puis il peut arriver qu’à une explosion attendue, il n’y ait finalement qu’un coup de bluffe marrant comme pour cette dynamite lancée qui n’explosera jamais, lâchant juste une épaisse fumée rouge, faisant tout de même fuir les hommes totalement effrayés. Ce bluffe marque bien l’ironie du propos et des yakuzas qui n’hésitent pas à éviter au maximum d’avoir à s’impliquer dans une situation dangereuse. Les traditions se perdent.

Humanité bestiale
À côté de cette violence, Suzuki s’attache à enfoncer les êtres, à commencer par la femme. Peu importe sa place dans la société ou son activité, la femme se montre toujours comme une figure vicieuse piégeant l’homme. D’une certaine façon, la femme arrive à comprendre l’importance de l’apparence auprès des hommes et ne se gêne pas pour en jouer comme elle peut. Savoir cultiver ses sentiments et les exprimer le plus grossièrement possible pour attendrir les hommes ou soigner le désir masculin de posséder l’objet femme. Mais à travers ça, on peut comprendre que les hommes sont les véritables cibles visées par Suzuki, de par leurs comportements de bêtes ne cherchant pas dans une éventuelle relation l’humanité mais bien l’aspect bestiale primitif.

La bête de Tokyo
En ce qui concerne la réalisation de Suzuki, elle n’offre pas la folie à venir, elle se montre visuellement plus classique sans délaisser l’intérêt délirant des années 60. On pourra noter quand même quelques essais de sa part de rentrer dans cette folie ambiante comme pour la droguée en manque qui se met à halluciner ou encore la relation étrange entre un mari et sa femme qu’il fouette violemment dans la maison avant d’aller lui faire l’amour dans les herbes du jardin du fond, mais surtout le passage de la scène du bar du début. Au niveau du propos, le personnage de Jo préfigure le vagabond de Tokyo, un homme en marge du changement des valeurs qui décide de suivre ce en quoi il croit. L’individu permet de mettre en avant le ridicule des gangs yakuza qui essayent vainement d’échapper à leurs réalités de misérables rêveurs étranges. Perdu entre la tradition et la modernité, Jo le tueur n’a pas d’autre choix que de se faire confiance et d’agir comme il le sent, écoutant son instinct sans jamais renoncer à sa cause des plus humaines, en souvenir d’un camarade, réhabiliter un homme déchu dans le plus parfait anonymat d’une société d’images et de vérités instantanées. Comme on peut s’en douter, c’est cette bête tueuse qui éprouve plus d’humanité que la majorité des hommes trop rêveurs ou obnubilés par un simple but monétaire. Paradoxe ironique d’un temps sans valeurs ni repères.
***Trailer












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