Miyamoto Musashi VI : Swords Of Death – 1971 – Tomu Uchida

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Miyamoto Musashi VI : Swords Of Death - 1971 - Tomu Uchida

Une aventure oubliée

Alors que Tomu Uchida avait pratiquement dévoué le début des années 60 à la réalisation de la fabuleuse saga Miyamoto Musashi, sur laquelle il passa près de cinq ans, il décide par chance de se relancer dans l’aventure en ces premières lueurs des riches et furieuses années 70. Pour ce dernier épisode, il va approfondir autant que possible la rencontre avec Baiken Shishido, un combattant maniant la chaîne et la faucille. Ce personnage apparaît bien plus tôt du côté de la version de Hiroshi Inagaki, le duel entre lui et Musashi se déroule en fait au tout début du second épisode, pour le coup il n’y avait pas grand-chose d’extraordinaire, juste un des nombreux duels du jeune samouraï face à un homme utilisant un autre style d’arme. Inagaki ne s’attarde pas du tout la description de Baiken Shishido, il préfère l’utiliser comme un élément perturbateur bousculant une éventuelle assurance du jeune Musashi. Pour Uchida, le parcours est différent, déjà il s’agit d’un sixième épisode, nous avons donc pu assister à la longue errance de Musashi et à ses doutes quant à la puissance absolue de la voie du samouraï.

Miyamoto Musashi VI : Swords Of Death - 1971 - Tomu Uchida

Cloturer la saga

D’ailleurs, le cinquième opus clôturait mollement la saga, la désillusion de l’homme était noyée dans le flot mièvre et trop optimiste de l’aboutissement des diverses histoires. Film en demi-teinte, la conclusion était étouffée, nous laissant quelque peu sur notre fin voire sur une déception, cela malgré la qualité indéniable de l’ensemble. À côté de cela, cette suite inattendue semble montrer un Uchida plus libre dans ses idées, à commencer par le scénario noir de Daisuke Ito, un grand habitué de la noirceur du monde féodale. Le parallèle avec le cinquième film est donc inévitable, la mièvrerie ambiante disparaît totalement au profit d’une histoire plus minimaliste berçant dans une ambiance oppressante, le tout sans artifice. À titre de comparaison, cette histoire n’aurait compté que trois ou quatre séquences dans un épisode normal de la série, empêchant ainsi Uchida d’étendre au mieux les rapports entre les individus dans le but d’être plus direct et concis. Néanmoins, même débarrassé de ce problème, l’homme n’aura pas l’occasion de mener à bien cette nouvelle liberté sur un thème qui pourtant lui semblait important, il mourra pendant le tournage, laissant Musashi orphelin au moment même où il commençait à peine à sortir de sa désillusion, prêt à incarner doucement les traits du mythe, ce fameux grand samouraï.

Miyamoto Musashi VI : Swords Of Death - 1971 - Tomu Uchida

Après avoir battu Kojiro et renié plus ou moins la voie du samouraï, Musashi continue son périple en quête de réponses et d’expériences relatives à cette voie. Toujours animé par le désir d’apprendre et de confronter ses connaissances à celles des autres, il se rend chez Baiken Shishido avec l’espoir de tirer un enseignement de la faucille et de la chaîne. Ce dernier vit en plein milieu d’un champ, avec sa femme et son bébé, il est aussi à la tête d’un petit groupe d’hommes ne rêvant que d’une chose, repartir vivre une grande bataille. Musashi, aussi discret et honnête soit-il, dérange. Il s’avère être l’assassin du frère de la femme. En tant que guerrier avide d’action, Baiken Shishido ne loupe pas l’occasion de venger son beau-frère.

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Musashi et la légende

Avec un fossé de cinq années, ce nouvel épisode se doit de réintroduire le personnage de Musashi. Rien de difficile, on peut s’attendre à une introduction bateau reprenant par morceau les différents passages principaux des anciens épisodes, façon simple de replacer l’action. Or, ce n’est pas du tout le cas, au contraire, on sent la volonté de séparer ce film du reste en retournant une introduction actuelle, plus précisément les principaux combats de l’homme. L’histoire passée n’est pas remise au goût du jour, le film cherche à se concentrer sur Musashi et sa légende. C’est d’ailleurs une esquisse du véritable Musashi qui vient ouvrir le film à défaut d’avoir l’acteur, pour ensuite se tourner vers l’œuvre écrite de l’homme et sa fameuse technique du combat à deux lames. Manière propre et efficace de placer le dilemme d’un homme face à sa connaissance, sa raison de vivre : le sabre. Alors de l’introduction, nous verrons le plus simplement possible quelques combats à l’allure théâtrale, des adversaires de dos affrontant Musashi qui les défait en un seul coup, porté à chaque fois avec ampleur, loin d’un geste rapidement exécuté, violent et sec à souhait. Le corps face à la caméra, Musashi sort forcément de l’anonymat d’un combat moyen, achevant des hommes désormais sans importance au point d’en voir certains quitter carrément le cadre ou au mieux de capturer un cri de douleur.

La quête d’un sage ?

De ces passages, nous voyons un homme passé rapidement par différentes images, sauvage, perturbé puis plus ou moins calme pour finir sur la figure apaisée d’un homme s’approchant d’une forme de sagesse. On peut être surpris de découvrir ce nouveau visage, l’individu a gagné énormément en maturité, il a délaissé ses mimiques outrancières et sa rage interne, ce Musashi est sobre et discret, ne tombant plus dans des excès de colère ridicule qui venaient remettre en cause l’image du mythe. Mentalement plus stable, il expérimente toujours sa quête, celle de la compréhension du sabre et de sa place dans la vie. Il se dirige là où il est susceptible de trouver un enseignement, sans s’éterniser, il n’est que de passage. Ce côté n’est pas pour autant une innovation au sein de la série, mais ressort beaucoup mieux à travers ce film qui délimite plus clairement ce passage et sa détermination en choisissant de faire d’une rencontre, la base même du récit, épurée au maximum d’éléments secondaires. Tout tourne autour de la petite famille, de Musashi et des quelques bandits. Récit basique et simpliste rendant honneur à la maturité de l’homme, ainsi qu’à la famille, montrée avec soin et intérêt par le réalisateur.

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Au plus près des personnages

En effet avec une trame simple, Uchida peut se permettre de décrire avec plus de calme, et sans être oppressé par des histoires annexes, les quelques individus composant le récit. À ce propos, on peut en arriver à se dire que bon nombres de rencontres faites durant les anciens épisodes ont été plus ou moins zappé, constat frustrant, on peut alors se prendre à repenser par exemple à la rencontre avec le moine jardinier et imaginer ce qu’elle aurait pu développer et amener comme idées importantes à l’histoire, mais surtout à la construction mentale de Musashi. La saga aurait pu largement atteindre 15 épisodes sans avoir à craindre une éventuelle concurrence. Mais pour l’heure, Uchida a pu étendre avec nuance les personnages de Baiken Shishido et sa femme, atteignant un regard humain débarrassé d’un hypothétique manichéisme. Ils ne sont jamais enfermés dans une image fixe et réglée d’avance. D’ailleurs, nous les découvrons sous divers facettes : parents, êtres primitifs, méprisables et perdus. En ce qui concerne Baiken, il ressemble fortement à une version de l’ancien Musashi qui ne saurait jamais parvenu à comprendre la réalité des événements de l’époque. Car en dehors de sa famille, l’homme cultive la foi qu’une grande bataille est en route et qu’il pourra de nouveau prouver sa force et son courage auprès des autres.

Affronter son double ?

Il semble diriger un groupe d’entraînement, des individus qui croient eux aussi à cette illusion et qui s’entraînent en combattant entre eux, capable d’agir comme de véritables bêtes déshumanisées se traînant dans la boue avec comme seul désir, battre son adversaire. Inévitablement on repense à cet après Sekigahara, où le jeune Takezo murmure avec déception qu’il vient de passer à côté de la dernière des grandes batailles du Japon, qu’il est né trop tard pour espérer devenir un jour un grand héros. Et depuis tout ce temps, Baiken reste convaincu que cette époque n’est pas terminée. On peut remarquer que même en tant qu’apparemment maître dans son art, il n’est pas traité comme un grand seigneur respecté par tous, il reste un homme doté d’une connaissance et d’un savoir-faire, rien de plus humble et modeste. Ce côté est sans doute facilité par le minimalisme du film mais reste à mes yeux assez étonnant pour être souligné, preuve que le récit ne crée pas une limite glaciale entre les hommes à l’image d’un bon et d’un méchant, d’un riche et d’un pauvre. Il n’y a qu’une vision humaine des actions, différentes et variées. De l’utopiste, nous passons au rôle du père qui ramène fièrement à son fils un jouet, l’objet sera cadrer en gros plan à plusieurs reprises, faisant un contraste avec la figure d’un homme guerrier, sachant qu’en plus il place le jouet dans ses cheveux ! Puis, après avoir câliner son nourrisson, il redevient un époux, amant à la folie une femme avec laquelle il partage une complète confiance. Cette femme cherche à apprendre au bébé le maniement de la faucille et de la chaîne, elle lui montre donc les enchaînements et lui explique les mouvements.

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Un art agonisant

Apparemment dans cette famille, les rôles sont inversés, prédisant d’une certaine façon l’explosion future, justifiée par des individus qui ne sont pas véritablement à leur place mais essayant tant bien que mal d’assurer une éducation correcte. En fait, nous nageons dans le chaos qui tourmenta pendant plusieurs temps l’esprit de Musashi, cette impossibilité de trouver des repères dans cette société en pleine transition, sortant fraîchement du conflit final qui posera de nouvelles bases pour les 300 ans à venir. Cette famille est un énorme paradoxe, les parents veulent construire un avenir et élever un fils en lui enseignant un art bâtard, celui de tuer, alors que la société a déjà changé, imposant au fur et à mesure une hiérarchisation des hommes où la liberté n’existe qu’au travers, et à des niveaux importants, d’une soumission et d’un don de sa vie à un seigneur. Le bébé est un Miyamoto Musashi en devenir, en proie à l’errance et à la difficulté de trouver une place dans cette société, ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film se termine sur l’image de l’enfant entouré par un voile de flammes. Le sourire laissera sa place à un désarroi oppressant comme celui qu’a pu vivre Musashi.

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Des parents dans l’impasse

Le regard porté par Musashi par la famille reflète son respect et son intérêt pour les gens, il n’y a pas une once de mépris, au contraire il est venu à la rencontre des ces individus dans le seul but d’apprendre d’eux, il n’a rien d’un démon prenant plaisir à détruire son environnement. Il se laisse attendrir par l’image de cette famille, en particulier par l’enfant qui attire tout de suite son attention. Comme quoi la relation entre les deux personnages parait inévitable, l’homme semble être le seul à considérer l’enfant pour ce qu’il est et non pas comme un jouet qu’on vient perturber en plein sommeil pour son propre plaisir ou comme un pantin destiné à relever l’honneur de la famille. Quelque part, l’enfant parvient à détrôner Musashi tant il s’impose comme sa digne continuité, celle-là même qui n’intéresse personne. À travers bon nombre de discussions qui viennent toucher Musashi, il y a par extension l’enfant. Difficile de ne pas réagir aux propos du père expliquant, autour d’un peu de saké, qu’une lame n’est qu’un objet de mort et qui veut, en dépit du changement d’époque, imposer indirectement ce destin à son enfant. Rappelons tout de même que Musashi n’a perçu cette réalité qu’au final du cinquième épisode, soit presque à la fin de son aventure ! Ce père est tellement borné qu’il ne relève pas ses contradictions et ne cherche même pas à voir au-dessus de son art, comme satisfait de son impasse créée par son objet de mort. En fait, il y a chez lui un côté anti-Musashi, dans sa période passée.

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Les pensées des combattants

L’une des forces de ce film est de construire des portraits pour ensuite les faire s’affronter. L’introduction nous avait plus ou moins éclairé sur la qualité des combats, il y avait un côté théâtrale peu réaliste et des chorégraphies assez brouillonnes. Vu la courte durée des scènes, il était par contre difficile de juger de la mise en scène. Conscient que le film n’a rien à prouver à ce niveau-là, le réalisateur va mettre en place une autre façon d’appréhender le combat, en commençant par un rapport mental pour ensuite s’acheminer vers de l’action disposant d’une mise en scène splendide, avec plans larges et sens de la composition des cadres, venant tout à fait effacer la possible déception de combats physiquement assez mous. Au niveau de la série, Uchida ne nous a jamais vraiment ouvert l’esprit de son Musashi lorsqu’il était plongé en plein milieu d’une action, on a bien pu entendre quelques unes de ses pensées dans des moments calmes, mais jamais lorsque le samouraï prodige vivait l’action. C’est donc une surprise de pouvoir entendre clairement ses doutes et devoir mettre au point en même temps qu’il pense à sa tactique. Plus que de simples pensées, on en arrive à vivre de véritables apartés pendant lesquelles le temps s’arrête, l’image se bloque, et la voix de l’individu est la seule chose à se faire entendre comme si l’on était totalement enfermé quelques secondes dans le cerveau. Ce processus n’est pas réservé essentiellement à Musashi, nous aurons l’occasion de rentrer dans les pensées de Baiken Shishido, ce qui permet de créer indirectement un duel dont nous sommes les seuls à connaître l’existence.

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La rage d’un homme

L’affrontement commence dès lors entre les deux hommes, plus puissant à tous les niveaux que n’importe quel croisement de fer, il s’agit ici d’un duel moral venant pointer du doigt l’état d’esprit de l’homme, en priorité celui de Baiken Shishido qui va être le premier à exploser le cercle de la famille, faisant ressortir à sa façon la désillusion, il en parait presque ridicule. D’ailleurs le réalisateur va amplifier cette facette en la poussant à son extrême lors d’une aparté où l’homme se retrouve comme exposé à la foudre et à un fort vent, lui donnant un côté démoniaque tant par les reflets jaunes blancs sur son visage que par ses cheveux partant dans tous les sens. On pourrait dire que pendant cette séquence, il ressemble parfaitement au masque de Onibaba ! Devenu démon, il perd la raison et rejette la femme, affirmant finalement son animalité cachée au fond de son désir de vivre une nouvelle bataille. De même pour sa femme, une fois qu’elle se retrouve devant un énorme problème, elle quitte une façade pour retourner à un rôle plus primitif. Musashi est le spectateur-animateur de ces changements, sage et calme, il amène les individus à repenser leurs situations, sans être pour autant méprisant ou hargneux, il sait qu’il a lui aussi quelque chose à apprendre d’eux.

L’essence d’une légende

Dans les dix dernières minutes, une fois que l’action s’est mise en route, nous assistons à quelques rebondissements surprenants qui renforcent la puissance des images et la grandeur définitive du personnage de Musashi. Son duel avec Baiken est tout simplement magnifique, le poids des armes ne compte pas, les regards et expressions des individus sont porteurs de bien plus d’émotions venant expliciter clairement l’état de l’affrontement. On apprend tout au long du film à reconsidérer Miyamoto Musashi pour enfin voir un homme qui est doté d’une honnêteté morale et d’un grand intérêt pour les autres, loin d’un quelconque nombrilisme, il est en apprentissage permanent, et n’hésite pas à le partager d’une certaine façon avec les autres. À côté de sa grandeur spirituelle et morale, l’homme sait prêter attention à son environnement, disposant d’un œil fin, il ne voit que l’essentiel et parvient à en tirer profit. L’exemple le plus marquant est le regard qu’il porte sur la faucille et la chaîne, et sa manière de transposer les avantages de cette arme dans son maniement du sabre. En connaissance de cause, c’est ainsi qu’il met au point sa technique à deux lames qui plus qu’une simple façon de combattre pose une réponse finale à sa réflexion sur l’essence du sabre. Une lame pour tuer, une autre pour défendre, un même objet, une nuance à prendre en compte. Cette technique incarne parfaitement la complexité du personnage, retrouvant ainsi un équilibre après tant de doutes et d’errance.

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Le début d’un mythe

Pour un épisode inachevé dont on ne sait pas vraiment où s’arrête la part du travail de Uchida, il n’en reste pas moins d’un très bon niveau. En se recentrant sur quelques personnages et en réduisant au maximum son récit, le film parvient à approfondir et à renouveler l’image de Musashi, ainsi que celle des deux autres principaux personnages de l’histoire. Il s’agit en fait d’un jeu du chat et de la souris où tour à tour, les hommes rentrent dans leurs contradictions, changeant de rôle pour finalement mieux s’affirmer. L’intérêt porté à ces personnages mais surtout leur traitement, permet de faire émerger les émotions en masse, nous ne somme plus réduit à l’unique face ambiguë de Musashi, désormais tous les individus ressentent et expriment le chaos de la désillusion. D’ailleurs c’est un point qui profite des rebondissements de fin, venant soudainement chambouler une situation tout en remettant une couche de puissance émotive. À ces dernières images, il faut ajouter la frustration et le sentiment de savoir que c’est définitivement la fin d’une très grande série, nous n’aurons plus jamais l’occasion de découvrir Miyamoto Musashi sous les traits de Kinnosuke Nakamura, et encore moins d’apprécier l’œuvre complète désirée par feu Tomu Uchida. Bien qu’incomplet, ce sage Musashi termine magnifiquement sa quête, aussi bon au sabre qu’humainement, il a transcendé son dilemme pour se forger finalement sa voie, sa technique, sa grandeur.

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