
Quelques années avant la version plus connue d’Okamoto du gigantesque récit Le col du grand Bouddha, Uchida mais surtout Misumi s’y sont essayés. Dans le premier cas, impossible pour le moment d’avoir une opinion puisque l’œuvre reste indisponible. Par contre, Kenji Misumi va réaliser deux épisodes retraçant l’œuvre de départ, complété par un épisode terminant la trilogie. Un diptyque qui au vu de ses futures réalisations l’aura énormément influencé dans son regard noir, pessimiste mélangé à une remise en question du sabre et la célèbre Voie.
Ryunosuke Tsukue, rônin possédé par son sabre, homme cruel et impitoyable, va changer la destinée de différents protagonistes d’un seul coup de lame. D’abord, il tue un vieil homme au col du grand Bouddha, laissant sa petite fille livrée à elle-même. Puis ensuite, lors d’un duel il tue sèchement son adversaire et part avec la femme. Le hasard veut que les victimes, ou proches des victimes, se rencontrent au fil de leurs vies. Quant au rônin, il s’enferme dans le cercle vicieux du sabre.

L’essence du sabre
La première chose que filme Misumi en guise d’ouverture de cette trilogie, c’est l’expression de la nature, un fort vent souffle, une cascade s’écrase violement dans un cour d’eau et les animaux crient. La nature ne refoule pas sa colère, ou ne la cache pas, elle l’a laisse s’exprimer librement. Un rapide coup de sabre vient affronter et défier cette nature vivante, parfaits opposés symboliques. À la différence de cette nature, le sabre est contenu, il n’est que rigueur et maîtrise des quelques restes émotionnels de son mentor, l’homme. De la nature et des mouvements sauvages, le sabre ne retient rien, au contraire, sa précision et sa finesse révèlent ses règles strictes et droites, dictées par l’homme. Ce simple générique contient déjà les bases et enjeux du film, le rônin ou samouraï va-t-il pouvoir laisser s’exprimer son être intérieur par l’utilisation du sabre, vaste cercle vicieux d’un homme affrontant sa nature.

Un rônin hanté
Cet homme est Ryunosuke Tsukue, interprété par Raizo Ichikawa plus froid et terrifiant que jamais, qui se laisse doucement dépasser et dompter par son sabre. Il n’éprouve aucuns regrets à tuer de sang-froid des inconnus, comme ce vieillard croisé au col. Il semble vouloir affronter l’humanité et tester la résistance de sa vision sur la chair d’autrui, d’innocents. Mais à force de dénigrer et de trancher l’humanité des autres, il en vient à oublier la sienne, se laissant entraîner et dicter par la folie du sabre. En tant que rônin, il faut dire qu’il excelle, c’est un véritable obstacle à la vie pour ses adversaires, un ennemi incernable. Sa tranquillité, son calme et sa pleine confiance en son art s’opposent à l’anxiété, le stresse et l’indétermination de ses adversaires. De même pour sa position inhabituelle, sorte de botte secrète imparable, mortelle. Néanmoins, il prend rapidement conscience qu’il se laisse ronger par la folie meurtrière de l’arme qui en plus de l’amener à agir froidement, l’entraîne dans une déchéance personnelle infernale.

La domination d’une lame
Sa vie devient progressivement une non vie, il ne lui arrive plus rien, il ne ressent plus d’attirance quelconque pour sa concubine et n’a jamais été attentionné envers son nouveau né. Le sabre domine toutes ses pensées, il en arrive même à cauchemarder. Du statut de rônin fort et impénétrable, il devient un esprit faible au service de la lame, à laquelle il est attaché comme à une drogue. Son père n’avait pas tort en disant que son fils s’était affaibli. Par hasard, il va croiser le chemin d’un grand maître, qu’il ira d’ailleurs essayer de défier. Ce dernier va tenir un propos fondamental, lors d’une réflexion personnelle, il dit que le sabre n’est ni plus ni moins que le reflet de l’esprit de l’homme. Le rônin obtient la réponse à ses éventuelles doutes, le sabre n’est que la continuité de lui-même, faisant parti intégrante de sa personne. En clair, l’homme ne peut se séparer de son âme sans espérer mourir.
Destin paradoxale, puisque dans le même temps ses victimes n’auront jamais tant évolué et changé de statut. Le frère de l’homme défié va chercher à se venger, il trouve une aide inattendue avec le père de Ryunosuke Tsukue qui lui conseille d’aller s’entraîner chez un maître. Il joindra les forces du Shinsengumi, sorte de police luttant contre les révoltes anti-shogunales. Quant à la petite fille, son destin un poil plus instable, elle tombera amoureuse de ce frère revanchard.

L’âme d’une époque
Kenji Misumi s’attache dans ce premier épisode à décrire les différents protagonistes sans imposer non plus Ryunosuke Tsukue comme le centre permanent de l’histoire, pour arriver finalement aux rencontres entre les deux individus victimes et le rônin déshumanisé. En ayant vu la version d’Okamoto, on pourra reprocher à cet opus un manque d’ampleur dans sa réalisation et une histoire déjà vue sous une forme visuellement plus noir et nihiliste. Misumi reste sobre, jouant par moment sur des contrastes à l’image de la scène de l’embuscade où Ryunosuke Tsukue se retrouve plongé dans l’ombre tandis que sa lame brille et ressort parfaitement, démontrant ainsi la faiblesse de l’âme du jeune homme. On notera aussi les dix dernières minutes grandioses, avec une ambiance de plein doute faisant apparaître démons et erreurs des individus pour se terminer, d’une façon accrocheuse, sur le début d’un combat alors même que la brume s’abat sur le décor et que les deux hommes se mettent en position dans le cours d’eau environnant une demeure. Dans cet épisode, Misumi parait en tout cas plus préoccupé par la psychologie des hommes que par ce qu’ils peuvent symboliser, une époque instable par exemple, ses personnages ne cessent de se chercher, d’affirmer leurs natures profondes. Déchéance et apogée du genre humain.
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Infos
- Le Passage du Grand Bouddha; Satan’s Sword (Daibosatsu tôgen, 大菩薩峠).
- Avec Raizo Ichikawa, Kojiro Hongo, Tamao Nakamura… (IMDb)
- Disponibilité : DVD Z2 NON ST












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