
Continuant sur sa lancée, la série Nemuri Kyoshiro est condamnée à l’image de son personnage à vivre dans la tourmente et l’incertitude. Après le sommet du quatrième épisode, concluant la déroute de Kyoshiro quant à ses origines et son enfance, la continuité du récit disparaît plus ou moins pour désormais utiliser au moins l’image de Nemuri Kyoshiro, rônin cynique et impitoyable, grand maître du sabre, imbattable. Pour le cinquième épisode, Kenji Misumi se tourne vers un côté Yojimbesque, le rônin arrive dans une ville perdue au milieu de nulle part, déchirée par des conflits que Kyoshiro va résoudre à sa façon pour finalement ressortir. Aspect serial honnête qui essaye tant bien que mal d’aspirer un peu de vie à un personnage devenu peut-être infaillible. Ce sixième épisode, nous sommes déjà à mi parcours de la série dans sa phase Raizo Ichikawa, est confié à Kimiyoshi Yasuda, réalisateur entre autre du troisième épisode. Cet homme semblait avoir un peu de mal à accepter la noirceur du personnage et en se sentant obligé d’en faire une sorte d’anti-héros au grand cœur. Ici, le résultat est plus nuancé sans être marquant.
Kyoshiro rencontre une jeune femme issue d’une famille de samouraïs qui lui vend son corps. En la rejetant, et lui donnant son opinion, il participe à sa mort. En effet, la femme se suicide, laissant une jeune femme à la charge d’une servante. L’enfant se révèle être l’héritier gênant d’un clan, c’est pourquoi les hommes de ce clan sont envoyés à sa recherche pour le tuer. De l’autre côté, une femme, sœur d’un ancien adversaire de Kyoshiro, va essayer de nuire et de tuer le rônin. Comprenant que toute seule elle ne pourra rien, elle décide de se joindre au fameux clan.

Aussi froid qu’un coup de sabre
Rônin solitaire, errant dans les rues de la capitale sous une nuit pluvieuse, il rencontre une jeune femme qui le supplie de passer la nuit avec elle. Peu habitué à rejeter ce genre de proposition, l’homme se rend dans sa petite pièce qui lui sert d’habitation. La perte de son statut et de sa dignité l’a amené directement à devoir se prostituer pour survivre, et Kyoshiro ne met pas très longtemps avant de le comprendre et de montrer de la pitié en lui jetant froidement une pièce d’or. Il accompagne son geste d’une parole terrible, pleine de cynisme tout aussi mortelle que sa célèbre technique de la pleine lune. Ce que nous découvrons avec cette scène, c’est clairement la face humaine de ce rônin qui avait tendance à oublier l’importance de ses mots, trop habitué à régler ses problèmes avec son sabre. Mais ici, ce n’est pas le guerrier qui va mener la jeune femme droit au suicide, c’est la destruction immédiate, engendrée par le cynisme du rônin, de ses illusions et par conséquent l’apparition nette de son horrible réalité de femme rejetée de sa classe sociale. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’homme arrive à faire enlever le masque que porte la femme, elle sait qu’il vient de la percer à jour. Ainsi le masque devient symbole à la fois de ce que l’esprit humain peut détruire et à la fois de ce que l’homme cherche à cacher profondément des yeux d’autrui. Cette femme incarnait bien la figure miroir récurrente de la série, dans laquelle Kyoshiro arrive à se retrouver ou plus simplement à être touché, en témoigne son intérêt et son regard.
Kyoshiro, père adoptif ?
Ce regain d’humanité va être accentué par la découverte du jeune enfant, figure miroir, décidemment, de Kyoshiro. Ce n’est pas tant la personnalité de l’enfant qui compte mais plus ce qu’il traverse comme évènements tragiques. Il se retrouve du jour au lendemain sans mère, seule avec une servante nourrice qui ne fera pas non plus long feu, cette dernière va en fait être utilisé comme victime d’un rite d’une messe noire. Ça ne peut que nous rappeler l’origine de Kyoshiro. C’est pour cela que le rônin va s’impliquer dans l’histoire, pour briser cette répétition pessimiste de l’existence. Cette prise de partie, chère au réalisateur, enlève la distance du personnage pour le monde qui l’entoure, mais loin de nous replonger dans une histoire divisée entre bons et méchants, cette implication directe reflète en fait la quête de Kyoshiro. Il n’est plus objet d’un conflit bateau et débilisant, il se retrouve au centre.

Un cynique sans faille ?
Sur le chemin vers la délivrance de l’enfant, capturé entre temps par le clan, Kyoshiro va être confronté à des situations ayant un air de déjà vu, comme la maison de la none en plein milieu de la campagne ou cette scène de messe noire stoppée par le rônin énervé. Dans tous les cas, il n’éprouve jamais aucune difficulté à se sortir des obstacles quel qu’ils soient. Alors il nous reste à savourer les nombreux combats menés par un Raizo Ichikawa en pleine forme, rapide et sans discuter, il tue tout le monde. Le réalisateur se permet de nous mettre dans sa peau via un plan subjectif où l’on pourra admirer les hommes tomber sous la lame éclatante de Kyoshiro. Mais le problème revient toujours, il n’y a rien à craindre avec un personnage pareil, il n’est jamais confronté à un homme aussi fort que lui ou arrivant à le déstabiliser. Kyoshiro est par essence un homme désillusionné produit d’une société corrompue dont il connaît tous les enjeux et maîtrise l’art essentiel de la survie des individus, le sabre. Cette figure est trop puissante et suprême pour être remise en question, en sachant que ces quelques questionnements ont déjà trouvé réponse. Il ne reste que la figure décomplexée d’un cynisme vivant.

Un mythe fragile
On peut se retrouver à chaque nouvel épisode avec la sensation que Nemuri Kyoshiro n’arrive pas à s’affirmer et se démarquer dans ses aventures d’autres rônins ou personnages de la même période. Quelque part, ce statut d’être suprême est sa plus grande faiblesse, l’empêchant de se réaliser devant nos yeux, il est voué à n’être qu’une figure figée. Même entre les mains de Misumi, on sent qu’il y a une impossibilité de refaire vivre pleinement ce personnage. Alors Kimiyoshi Yasuda essaye de lui apporter une face plus humaine et de le replonger dans ses tourments, puisque l’un des rares points intéressants à mon avis développés dans les premiers épisodes était cette impossibilité de savoir sur quoi reposait Nemuri Kyoshiro, d’où venait-il. Espérons que la suite arrive à remonter la pente.













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