
Cinquième épisode et seconde réalisation de la série pour Kenji Misumi qui avait lors de son premier contact avec Nemuri Kyoshiro enrichie le personnage principal et plongé l’action dans un contexte historico-economique de crise contribuant à renforcer le mythe du rônin. Son travail avait pu permettre au quatrième épisode, réalisé par Kazuo Ikehiro, de finaliser certains aspects troublants du personnage comme revenir sur l’origine de sa naissance, liaison entre un missionnaire chrétien et une femme japonaise utilisée dans le cadre d’un rite satanique. Pour cet épisode, Misumi va digérer complètement la tournure donnée à Nemuri Kyoshiro, rônin distant incernable et cynique, sans véritablement revenir dessus. Au bout du cinquième épisode, on sent la volonté de permettre au personnage d’évoluer et non pas de constamment le remettre en cause d’un épisode à l’autre. Ici, l’idée de départ est d’utiliser au mieux le statut de rônin errant à la manière du personnage de Yojimbo du film de Akira Kurosawa.
Sur son chemin, Nemuri Kyoshiro croise une altercation entre une femme et un homme tentant de l’assassiner à coup de sabre, en le désarmant le rônin lui donne indirectement la mort puisque la femme profitera de l’occasion pour lui enfoncer une lame. En pleine agonie, l’homme prévient Kyoshiro de faire attention à cette femme. Prévenu, le rônin va chercher à en savoir un peu plus et va découvrir que le clan local essaye par tous les moyens de retrouver des pirates afin de s’approprier les trésors.

Consolider le mythe
Le scénario gagne en simplicité, délaissant la représentation historique pour se concentrer sur les manipulations d’un clan local. Plus lisible, le film n’en garde pas moins son habituelle riche galerie de personnages débouchant sur de nombreux rebondissements et découvertes, avec au milieu un Nemuri Kyoshiro cherchant à connaître d’une façon distante la réalité des faits, éliminant la vermine quel que soit son rang sociale. Kenji Misumi montre clairement sa volonté d’établir une stabilité chez ce personnage et doit faire face à l’héritage du meilleur épisode de la série, sanglant, noir, complet. Sans chercher à l’égaler, Misumi arrive à jouer sur les différentes figures récurrentes de la série. En particulier la place de la femme. Comme dit précédemment, il est surprenant de voir à quel point la femme occupe une place centrale dans l’univers de Nemuri Kyoshiro, elle se trouve à tous les niveaux du scénario.

Les femmes
Il y a le personnage de la femme manipulatrice sachant jouer de sa beauté pour soumettre et utiliser les hommes à son avantage, ce personnage est d’ailleurs sans cœur, impitoyable pour ceux qui peuvent la gêner. En tant que manipulatrice, elle sait nuancer son jeu et se montrer faible quand il le faut, pensant le plus souvent avoir réussit à cacher son but. Nemuri Kyoshiro n’étant pas dupe, il comprend toujours rapidement l’envers du décor. À côté de cette femme dégoûtante, il y a la femme miroir, ici elles sont deux. D’une certaine façon, elle a un rôle clé puisque renvoyant le plus souvent Nemuri Kyoshiro a ses propres doutes, ou son passé. Dans cet épisode, le premier personnage n’a pas une grande importance mais permet tout de même de rappeler à Kyoshiro son passé au détour d’une petite phrase ou d’un symbole, comme une croix catholique. L’autre femme est plus timide et ressemble bien plus à Kyoshiro dans ses doutes. La jeune femme ne connaît pas ses parents, elle n’a aucune idée de son passé et de la situation dangereuse dans laquelle elle se retrouve. Le comble de l’histoire c’est quand Kyoshiro lui explique qui était son père à travers une belle histoire idéalisée, faisant d’un pirate un homme aimé par tous. Preuve que Kyoshiro a compris l’importance de connaître ses racines, et la place de cette connaissance dans la construction de l’individu, car pour lui ce fut plus tragique. Misumi parvient à réutiliser à bon escient le rôle de la femme sans innover particulièrement, il démontre surtout qu’il a digéré sans soucis cet univers pour nous livrer un épisode divertissant au maximum.

L’efficacité du ronin
C’est ainsi que Nemuri Kyoshiro demeure fidèle à lui-même, ne prenant jamais parti pour personne il suit simplement son chemin de la réalité qui se voit toujours obstrué par les vermines de l’histoire. Dans cette aventure, il ne se retrouve pas en position de difficulté, au contraire il parait être toujours en avance sur les autres, ayant déjoué les pièges avant de les avoir vécu. Par conséquent il est forcément perçu par ses opposants comme une gêne devant être éliminé. Schéma classique qui donnera lieu à quelques combats, mais surtout à un final riche en cadavre. Sa technique du cercle de la pleine lune reste son arme secrète de laquelle aucun opposant ne ressort vivant. Dans les phases de combat, il démontre une rapidité d’exécution exemplaire, tranchant cinq à dix adversaires dans une suite de mouvements éclairs et limpides, Nemuri Kyoshiro ne fait jamais preuve d’hésitation, au contraire ses gestes montrent une détermination surprenante, et cela en dépit d’une implication du personnage. Kyoshiro ne se laisse jamais percé au grand jour par les autres hommes, ni par leurs sabres, ni par leurs paroles ou regards.
Un être hors-norme
C’est ce qui fait le charme de Nemuri Kyoshiro, un sabreur hors-pair imbattable et incernable par quiconque, comprenant parfaitement les rouages de son époque et ne se battant pourtant jamais pour une cause, il défie les lois de la logique de son temps, et du notre sans doute. Et de cette époque, la série et pour l’occasion ce film, s’attache à décrire des hommes lâches et sans repères se soumettant à l’argent et au pouvoir. Le chef du clan par exemple est un homme ne se battant pas directement avec l’épée mais usant de son pouvoir pour écraser les autres. Malheureusement cette main invisible, cachant vainement la faiblesse de son commanditaire, n’a aucun effet sur un homme complètement détaché des valeurs traditionnelles.

Sur les traces des autres…
Sans illuminer ni surprendre, Misumi apporte sa pierre en espérant solidifier une série inégale qui peine à se trouver. Le résultat reste d’honnête facture, nous avons affaire à du divertissement avant tout misant sur des valeurs sûres, mettant malheureusement la continuité de côté. Nemuri Kyoshiro est ici un sous-Yojimbo quand précédemment il était un sous-Kunisada Chuji, alors à quand le véritable Nemuri Kyoshiro approfondi dans le quatrième épisode ? Jusque là, la série survie, gâchant le potentiel nihiliste de Kyoshiro et de son époque. À vrai dire, Kenji Misumi semble lui-même douter de la série bien qu’essayant de la solidifier.
Extrait vidéo :
Un peu d’action après le saké












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