
Avec ce quatrième épisode, l’histoire revient sur les traces directes du travail de Misumi, délaissant un troisième film assez complaisant et anodin dans l’aventure. Le contexte garde toujours autant d’importance dans cette série, cette fois-ci le thème abordé est la persécution des Chrétiens et le trafic d’opium amenant Nemuri Kyoshiro à connaître l’origine de sa naissance. Ainsi Kazuo Ikehiro reprend en main le personnage du rônin loup qui regagne sa liberté pour mieux continuer sa quête personnelle ou simplement sa voie. Il n’est plus cet homme soumis à un manichéisme scénaristique posant les armes pour sauver les pauvres, tel un homme outil d’une lutte vaine. Ce quatrième épisode est en quelque sorte celui qu’on attendait pour confirmer définitivement l’originalité et la personnalité de cette série. Il marque une rupture flagrante avec le reste de la série portant un regard sombre et pessimiste sur la société, qui débarrassée de ses frontières entre bien ou mal, n’est plus qu’un bas-fond généralisé.

Le passé de Kyoshiro
Pour Raizo Ichikawa ce film n’est pas l’occasion d’étendre la nuance de son jeu, mais bien plus d’enfoncer le personnage de Nemuri Kyoshiro dans sa propre folie. Comme dit précédemment, ce rônin dérange par sa difficile appréhension, oscillant entre toutes les catégories, il ne fait que suivre sa voie. L’homme demeure un cynique averti conscient de la pourriture de sa société. Son regard est sans complaisance, ne tenant pas compte de la situation sociale des hommes, trop souvent utilisée comme justification des actes. Dans cet épisode, il n’est plus un homme de passage au service d’une histoire sombre, il rentre ici au cœur du film. Des Chrétiens à l’opium, tout se recoupent vers le passé de Nemuri Kyoshiro, une femme qui se donne le titre de Sainte. Pour le rônin, cette histoire dans sa seconde partie lui permet d’effectuer une sorte de croisade le confrontant sans cesse à des individus utilisant la religion. Non pas que Nemuri Kyoshiro soit particulièrement sensible à la religion, il est l’un des premiers à se moquer d’une foi illusoire faisant rêver des hommes à un Dieu qui ne semble pas exister. Fidèle à lui-même, il ne fait que d’expérimenter l’humanité et ses limites.

À propos d’une croyance
De la religion catholique, on en voit toutes ses utilisations. Des hommes désespérés à des manipulations dégoûtantes, sans oublier un missionnaire cédant finalement à la tentation, rien n’est épargné dans le film, tout est éprouvé et tester devant nos yeux. Moins un moyen d’épanouissement, la religion apparaît comme une simple devanture contraignant l’homme à croire dans une société tourmentée où le besoin d’agir est permanent pour survivre. On est loin de la glorification des persécutés, ici ils sont humiliés et doivent faire face à leurs faiblesses d’homme. À côté des chrétiens, l’histoire aborde le marché d’opium servant à une princesse dévisagée pour soumettre les jeunes et belles femmes à une overdose. Complexe parfait d’une princesse détruisant ce qu’elle n’a plus.
Une drogue comme une autre
Tout cela est bien utilisé dans le film, et donne lieu à quelques scènes mémorables comme la crucifixion d’un jeune homme devant les yeux de la princesse savourant le spectacle d’une foi inexistante tout en fumant avec délectation sa drogue. Parfaite mise en parallèle de l’opium du peuple et de la drogue dont il ne résulte rien que la mort. À ce propos, l’ouverture du film marquait déjà parfaitement ce parallélisme avec l’overdose de deux magnifiques jeunes femmes provoquée par une apparente belle femme, tout de blanc vêtu, comme si une Sainte savourait le spectacle de la mort par le manque concret de drogue, de croyance. Ce propos apporte énormément à la série déjà bien pessimiste en montrant un monde définitivement perdu, déchargé de toutes valeurs, les hommes n’ont plus rien pour subsister si ce n’est l’illusion d’une rédemption ou d’un plaisir quelconque. La violence du film s’en voit renforcée avec des passages sanglants et soudains, à l’image de la décapitation prématurée d’un missionnaire par Nemuri Kyoshiro en personne.

La somme de toutes les hontes
Avec le rôle du rônin plus présent, Kazuo Ikehiro réussit sans problème à surpasser la simple image d’un homme sans maître. Confronté à de nombreux pièges, le plus souvent des tentatives de séductions censées captiver pleinement notre rônin, il reste continuellement concentré et réaliste quant à ce qu’il peut voir. De ce qu’on pouvait penser être une quête personnelle, il s’agit au final plus d’un homme s’imposant comme le pire reflet décomplexé des hommes. Et quand doit venir la vérité sur sa naissance, il ne montre plus d’intérêt, comme refroidi par tous les événements misérables qu’il vient de traverser. Nemuri Kyoshiro arrive à se transcender lui-même, devenant plus que jamais le symbole parfait d’une humanité sans croyance vivant le temps présent comme il se présente, sans chercher à trouver d’explication logique là où les hommes se sont fourvoyés dans leurs propres pièges. Nemuri Kyoshiro ne fait pas dans le rationalisme et n’est pas non plus un justicier au service d’une noble cause, il est le miroir errant d’une société nihiliste.

Le bâtard cynique à son apogée
Pour ce qui est de la réalisation de Kazuo Ikehiro, elle reste sobre et efficace arrivant à souligner les quelques passages violents ou encore la technique du cercle de la pleine lune avec les traces laissées par la lame lors de son premier demi cercle. Le réalisateur fait ressortir sans souci la noirceur qui domine ce monde et donne à Nemuri Kyoshiro l’une de ses meilleures histoires, du moins celle dans laquelle il explose et démontre son cynisme dans toute sa splendeur.
Extraits vidéos :
Kyoshiro en action
Face au “Full Moon Cut”












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