
Nemuri Kyoshiro est un personnage fortement influencé par la vague des chambaras noirs de ces années 60 japonaises. Comme souvent durant cette période, l’ère Edo apparaît sous un visage peu optimiste, les valeurs habituelles font place à la simple médiocrité humaine. De la classe des samouraïs, l’argent et la réputation sont ce qui importe le plus, tout comme les seigneurs désireux d’un certain pouvoir ou du moins d’une bonne place auprès de lui.
Les paysans et le reste de la population, d’un point de vue très générale, évoluent selon les circonstances, bien souvent victimes de la volonté nombriliste d’un petit puissant ou encore de celle des hypocrites gardes du corps. La société est hiérarchisée, régie par des impératifs médiocres la gangrenant de toutes parts.
Et c’est dans un contexte pareil que l’on retrouve un homme de valeurs, ou à l’inverse le digne enfant pur produit du sabre, apparemment seul témoin des restes d’une époque depuis bien longtemps enterrée.

Qui est Kyoshiro ?
Nemuri Kyoshiro fait parti de cette race d’individu venant perturber l’ensemble de la société. Rônin mystérieux, sabreur implacable dominant parfaitement son art et connu pour être le père d’une technique infaillible nommée « le cercle de la pleine lune ». C’est un homme extrêmement cynique, forcément insolent par rapport aux institutions figées et pourries de la société, se démarquant par la prise de position ambiante des hommes avec les clans, il évolue sans cesse au milieu, allant là où bon lui semble.
Son statut de grand cynique ne lui fait pas oublier ses valeurs. L’homme reste intègre et sert la cause lui paraissant la plus moralement acceptable. Il ne tolère ni l’argent comme finalité, ni la prostitution de la femme comme moyen d’arriver à ses fins, il tue par obligation.

Un mystère entretenu
Pour ce premier épisode d’une longue série, 14 films en tout, Nemuri Kyoshiro se retrouve impliqué dans une sombre histoire dans laquelle deux clans s’affrontent pour récupérer par tous les moyens un objet précieux, issu de la contrebande d’antan, qui scellera leur sort. L’un risque de perdre sa position, l’autre de se voir renforcer. Quel est le motif de l’implication de notre rônin ?
Une tentative d’assassinat sur sa personne, une espionne envoyée pour le manipuler dont il tombera amoureux. L’amour n’explique pas tout, il y a aussi chez cette femme, Chisa, une recherche d’identité et de ses racines, chose dont Nemuri Kyoshiro n’est pas insensible, car lui-même concerné par ce genre de doutes. C’est d’ailleurs en partie ce qui fait sa particularité, on ne sait finalement rien de lui.
En effet, pour un premier épisode l’entrée est abrupte et immédiate, nous laissant face à ce rônin soudainement attaqué par une horde de ninjas, tous liquidés en un clin d’œil par sa modeste réplique de fer. C’est avec l’impossibilité de savoir plus précisément qui est cet homme que le film se construit, d’une façon indirecte employant la jeune femme comme miroir des inquiétudes de Nemuri Kyoshiro.

La conquête d’un passé
Cette jeune et belle femme est utilisée par le chef d’un clan sans scrupules. D’abord simple outil chargé d’une mission, tel un pion, elle apprend à redevenir femme au contact du rônin, qui en plus de lui montrer son sens des valeurs, lui permet de repenser à ses origines. Orpheline ? Mère morte ?
Nemuri Kyoshiro arrive à percer sans problème la coquille de la jeune femme. Et si dans la première partie du film, l’intrigue des deux clans est élevée au rang d’enjeu principal, dans sa seconde partie l’histoire se recentre sur les individus piégés par cette guerre d’intérêts et de réputation, marquant parfaitement le tourment des hommes dans cette époque. Au travers du personnage de Chisa, c’est plus que jamais la figure de Nemuri Kyoshiro qui ressort. Passé, parents demeurent inconnus, tout ce que l’on connaît de lui se déroule au présent, comme si chaque seconde passée lui permettait de se construire.

Portrait d’un cynique
Cet homme sans origine n’a que son sens des valeurs et son épée pour survivre. D’ailleurs il ne se distingue pas des autres individus que d’un point de vue mental, mais aussi physiquement. Aux traits bien affirmés des visages des autres hommes s’opposent ses traits fins, à la noirceur habituelle des cheveux il y a sa couleur rouquine. Tout démontre la particularité de ce rônin errant dans un monde qui ne lui ressemble pas, ou plus.
Ce qui se dégage de cet épisode c’est bien l’incompréhension de Nemuri Kyoshiro sur son époque et sa quête de repères, de ses origines. Ce rônin est l’orphelin de l’inconnu cherchant à compléter son passé avec la même rigueur mortelle dont il fait preuve lorsqu’il termine le cercle de sa technique de la pleine lune. Jusque là, il demeure un loup cynique déplorant la sottise du comportement de ses semblables, comme ce samouraï arrogant détruisant toute sa vie, sa connaissance en l’affrontant sur les ordres d’un seigneur bien à l’abri dans son cortège.
Ce samouraï est tué pour rien, Nemuri Kyoshiro est le premier à le clamer avec dans ses yeux une forme de pitié. À défaut d’avoir une identité, il a la force et la technique là où les autres n’ont que l’identité.

La peinture d’un mythe
Les bases de la série sont posées avec la découverte de cet homme mystérieux défiant la logique ambiant, incarné par le somptueux Raizo Ichikawa. Néanmoins, ce premier épisode déçoit par la représentation d’un contexte sans innovation, manquant d’ailleurs de personnalité propre. On retrouve éternellement les mêmes idées citées en début d’article comme la corruption, la réputation à tout prix.
Ce n’est que dans sa seconde partie que le film commence à s’envoler, conservant toujours un rythme lent brisé par des combats rapides à l’allure théâtrale et un approfondissement des quelques personnages principaux. Du côté de la réalisation, Tokuzo Tanaka exploite sans soucis les décors, qu’ils soient naturels ou en studios, il sait placer sa caméra de façon à créer une harmonie entre personnages et environnement.
L’ensemble reste savoureux sans illuminer, on peut retenir entre autre la scène de la cache sous l’eau avec ses teintes bleues et jaunes qui plongent les individus dans une ambiance surréaliste. Sans chercher à renouveler le genre, le film reste d’une honnête facture avec final nihiliste nous laissant espérer que la série ne vas qu’en s’améliorant, capable de confirmer son potentiel. Argent, trésors, réputation et jeunesse perdue clair de lune.












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