
Teruo Ishii, décédé en août dernier, est surtout connu par chez nous comme étant l’un des rois du film de torture, là où le sang et les cris abondent pour le plaisir des hommes. Cette réputation coriace nous fait oublier ses autres films, moins connus, et pourtant bien plus marquant. La série des Chitai nous montre son savoir-faire, capable de poser une ambiance, de mettre en place une mise en scène riche et agréable mais surtout de faire vivre ses personnages, puisqu’il est notamment l’auteur des scénarios. Abashiri Prison se situe dans la même lignée que cette série, jouant sur l’ambiance, les décors, les personnages.

Entre prison et liberté
Tachibana, petit yakuza incarné par Ken Takakura, est envoyé dans la prison d’Abashiri, située en pleine Sibérie glaciale. Pour Teruo Ishii, il s’agit ici de dépasser le simple film de prison comme nous pouvons le connaître avec les grands classiques du genre que sont Le Trou, Brute Force ou encore I Am a fugitive from a chain gang. De ces œuvres, il ressort avant tout la volonté de fuir du système carcéral, chacun de ces films s’engagent à sa façon dans la voie de la libération prématurée. Avec Abashiri Prison, Teruo Ishii ne cherche pas à remettre en cause le fondement de ce système ou à montrer l’état de la corruption, il ne souhaite pas non plus montrer des prisonniers obsédés, possédés par l’idée de s’évader. Il se situe dans une face plus humaine sur laquelle il construit doucement mais sûrement une histoire de pardon.

Une structure imposante
La prison est le premier personnage qui nous est présenté, par l’intermédiaire d’un chant mélancolique, interprété par Ken Takakura en personne, et d’un large balayage du paysage et de cette prison lors du générique. Nous voici en présence d’une verrue peinant à émerger de la neige, symbole humble de la pureté. Puis c’est au tour des prisonniers, très rapidement les sentiments envers les uns et les autres se mettent en place, pour Tachibana ce sera la mauvaise rencontre avec une ordure d’apparence macho du nom de Gonda.
Le microcosme de la prison
Tachibana est le seul homme à montrer de la résistance face aux lois des prisonniers, tous les autres se laissent influencés par les plus anciens se soumettant volontiers à leurs ordres et cette fausse hiérarchisation qui créée de toute pièce des cadors en carton osant affirmer leurs fiertés par-dessus tout ! Dans ce monde, les nouveaux n’ont pas d’autres choix que de mettre à jour leurs palmarès pour tenter vainement d’impressionner les autres et d’essayer de se faire une bonne place. Alors il y a bien sûr celui qui raconte ses 13 incarcérations, ses nombreux actes pour faire frémir le reste du troupeau. Tachibana se distingue par sa discrétion, à l’image d’un vieux bonhomme, cachant magnifiquement bien son jeu. Après ces fausses présentations, c’est le quotidien qui va reprendre sa place, avec les travaux de déforestations en pleine neige et son manque de confort. Des récits fantastiques et courageux, il ne restera bientôt plus rien, l’honneur n’existe plus, les prisonniers se battent pour ramasser un mégot tombé dans la neige.

L’histoire d’un prisonnier
De cette soumission ambiante, c’est Tachibana qui se démarque. Refusant un esprit de groupe puant le mépris, il provoque les faux cadors et les suiveurs, il s’amène quelques soucis sans grande importance. Les autres survivent et paraissent, lui se cherche intérieurement, se remet en cause et repense à son passé. C’est par cette introspection de plus en plus présente que l’on fait connaissance avec notre homme. Issu d’une situation familiale brisée, avec une mère forcée de se marier à un homme qu’elle n’aime pas dans le seul but de permettre à ses enfants de pouvoir grandir dans un foyer disposant d’un minimum de confort. De ces années, nous voyons la pitié s’abattre sur ce petit garçon et sa sœur jamais considérés par la famille d’accueille, et encore moins par le père adoptif, méprisant à souhait. Ces flash-backs sur son passé parcourent la première moitié du film et nous montre un homme au grand cœur, désespéré d’avoir contraint sa mère à une vie pareille. Teruo Ishii dresse le portrait d’une sorte d’anti-héros, capable d’exprimer son caractère puis de laisser parler la pureté de ses sentiments. Un certain Mr. Tsubaki, joué par Tetsuro Tanba, est l’un des rares à comprendre le jeune homme, il s’est d’ailleurs engagé à lui obtenir une libération avancée.
La route de l’évasion
De cette partie en prison, Teruo Ishii n’innove pas, il se concentre simplement sur l’esprit d’un homme qui arrive à se démarquer du reste du troupeau. À côté de cela, c’est classique, il y a la fameuse scène de l’enfermement en cellule isolée, le bain… Mais en oppressant au mieux son personnage principal, Teruo Ishii crée une situation intéressante le plaçant dans un doute effroyable, d’un côté sa mère risque de mourir, de l’autre il attend toujours pour sa libération sans que rien ne se passe. Et miracle, il est tenu au courant d’un plan d’évasion. C’est à partir de cette situation que le film prend son envole, on oublie l’impératif de la prison et son atmosphère contraignante, ses murs froids, ses prisonniers sans remords. La chasse à l’homme s’ouvre soudainement, sans être vraiment attendu, le film prend ce tournant magique après une scène d’une forte intensité qui laisse présager les pensées de Teruo Ishii.

Les enchainés
Cette évasion surprise va voir les deux pires ennemis être enchaînés ensemble pour le pire et pour le meilleur, condamnés à marcher dans la neige et sans nourriture, la majorité du temps ils ne parleront pas, trop concentrés dans leurs peines. Cette nature, véritable barrage, toute de blanche vêtue est l’opportunité rêvée pour Tachibana de repenser à l’intérêt de cette évasion, comme s’il se sentait prisonnier d’une situation inconnue aux limites de l’absurde.
Vers l’avenir
Pour Teruo Ishii, c’est la chance de laisser les acteurs parcourir continuellement un chemin sauvage vers un horizon inconnu, tout en sachant être chassé par Mr. Tsubaki, énervé de s’être fait dupé. La puissance de ce passage réside en particulier dans sa sobriété et dans l’humanité renaissante des prisonniers. L’action est réduite à son minimum, des paysages enneigés à perte de vue et trois individus en pleine course-poursuite, il n’y a rien d’autres, que des hommes confrontés à une réalité brute. D’ailleurs en terme de mise en scène, Teruo Ishii alterne un montage explicitant son regard sur les événements, à l’image de la bagarre entre les deux hommes et les images de corbeaux tournoyant au-dessus d’eux. Mais on retient surtout les deux hommes cote à cote, chaîne tendue, marchant vers un ailleurs.

Liberté et amitié
Dans sa première partie, Abashiri Prison est loin d’égaler les oeuvres citées plus haut, sur une trame classique disposant d’un rythme lent il met un homme face à sa propre conscience, délaissant toute notion de clan, de hiérarchie. Il en vient à comprendre les faiblesses de l’humanité, cachant inlassablement ses sentiments pour mieux exister. D’un monde de haine, Teruo Ishii fait glisser son film vers la clémence et la considération des autres.












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