
Avec Reservoir Dogs, Quentin Tarantino filme un gang préparant le braquage d’une banque, chaque membre porte le nom d’une couleur, on a Monsieur Pink, Monsieur Orange… On pouvait penser que ces pseudonymes venaient du film américain The Taking of Pelham One Two Three sorti en 1974. À Hong Kong, Doe Ching n’a pas attendu ce film pour penser à l’idée puisqu’il l’utilise en 1969 dans Twin Blades Of Doom.
Après un avoir remporté un duel contre un maître, le sabreur surnommé La double lame de l’enfer (Ling Yun) disparaît pendant trois années. Il réapparaîtra lors d’une nuit pluvieuse où un seigneur vient de se faire assassiner, il intervient pour massacrer les tueurs. Ces hommes appartiennent au Gang du Fantôme, qui se vengera en allant tuer les parents de notre sabreur. Il décide alors de se venger.

Doe Ching réalise son dernier film avant de mourir, il est plus connu pour ses comédies musicales (Love Parade) ou ses drames (My Dream Boat). Avec Twin Blades Of Doom, il nous livre sa vision du wu xia pian qui pour le moment est dominé par les réalisations de Chang Cheh et dans une moindre mesure de Lo Wei. Le film absorbe les influences des westerns italiens et des chambara, à l’inverse d’un Chang Cheh qui avait, en résumé, avant tout chercher à japoniser ses combats et à westerniser ses personnages.
Ling Yun nous fait plaisir avec son interprétation du sabreur, cet acteur n’est qu’au début de sa carrière en 1969, il a pour le moment jouer principalement dans des polars ou comédies musicales. Pour ce rôle de sabreur vengeur, il faut oublier la propreté de l’apparence d’un Jimmy Wang Yu qui est à cette époque la grande vedette du wu xia pian. Ce sabreur se rapproche plus de par ses habits et son apparence à un rônin errant qu’à un noble jeune premier. Sa tenue est semblable à celle des samouraïs, elle est assez ample et large, tout l’opposé de la tenue du héros habituel chinois qui porte des vêtements proches du corps qui ne pendent pas. D’ailleurs cette opposition Doe Chin l’a dessine clairement à l’écran entre notre héros et les autres personnages, notamment ceux du Gang du Fantôme.

Toujours dans la même idée, la coupe de cheveux de Ling Yun n’est pas aussi lisse et parfaite que chez Jimmy, il a quelques mèches rebelles qui sortent du lot. Notre sabreur n’a pas non plus perdu son humanité, sa vengeance ne signifie pas le refus de l’humanité tout entière, il reste compréhensif et vient même en aide à certains personnages. Sa haine ne concerne que le gang, le réalisateur reste donc loin du nihilisme de quelques gros morceaux japonais. En tout cas Doe Ching représente l’un des héros chinois les plus japonais que j’ai pu voir !

Face à cet expert, notre gang aux noms de couleurs, le tueur Blanc, Noir, Jaune, Rouge et Vert. Pour vous rassurer, ils ne ressemblent pas à des biomans, heureusement pour nous ce n’est pas encore totalement l’heure de ces héros de science de fiction. Imaginez le film, La double lame de l’Enfer contre les méchants biomans. On arrive avec ces grands méchants à l’une des faiblesses du film, car aucuns ne dégagent de véritable charisme, il n’y a que Chan Hung Lit qui s’en sort raisonnablement grâce à son temps d’apparition légèrement supérieur autres. Et il faut dire que seul notre sabreur éprouve un sentiment de délivrance quand il tue chacun de ces bandits. Pourtant ce sont des monstres qui pour un peu d’argent sont capables de massacrer tout un village, oui mais la violence des actes n’hésitent parfois un fort caractère les assumant totalement. Pour le coup, c’est raté, les méchants sont méchants, ils ne sont pas là pour parler, ils sont là pour tuer et voler, ils se foutent du reste. Je dois dire que j’aurais bien aimé pouvoir haïr ces personnages autant que celui de Tien Feng dans Sword Of Swords, d’autant plus qu’il y avait pratiquement le même potentiel.
Pour bien remplir une histoire de vengeance, il faut y mettre une goûte de drame et de romance. Le drame c’est la mort des parents et les nombreuses autres morts de personnages secondaires. La romance c’est le hasard du destin qui permet la rencontre entre le sabreur et son passé en lui offrant un merveilleux futur. Il n’y a donc pas à s’inquiéter, Doe Ching nous sert une bonne histoire complète et divertissante comme il faut.

Pour un wu xia pian, le réalisateur ne pouvait pas passer à côté des combats et de son travail d’influence commencé avec la figure du sabreur. Il ouvre son film sur un duel filmé de loin, deux hommes face à face vont s’entretuer, on ne connaît pour le moment pas la raison de cette rencontre. Dès la fin du combat, on passe tout de suite à une autre ambiance, il fait nuit, la pluie tombe à flot. En seulement deux scènes, Doe Ching introduit son film dans des mythes étrangers. On ne peut pas s’empêcher de repenser à de nombreux chambara lors de la scène de nuit, avec ce sabreur sorti de nulle part qui massacre sans préavis les bandits. Il faut dire que la mise en scène et les chorégraphies des combats sont dans la continuité des films japonais. Les mouvements sont rapides et courts, on ne verra aucun câble dans ce film, à peine quelques petits trampolines.
De même, les armes du personnage principal ne ressemblent pas à celles qu’on peut trouver d’habitude dans les films de ce genre. Ce n’est ni un poignard, ni un long sabre, c’est un sabre court et un petit couteau relié à une corde. Pour vous donner une idée de la mise en scène, elle ressemble beaucoup au final de Sword of doom, avec par moment une disparition du personnage principal, enchaîné d’un bruit de chair tranchée puis de l’apparition au premier plan d’un bandit avec le visage ensanglanté.
Tous les combats du film n’atteignent pas ce niveau, le combat final par exemple est un peu trop vite expédié, le décor est pourtant somptueux, on est en plein milieux d’une forêt entre les arbres mais il faut dire que la figure du dernier n’a rien de particulier, sachant que pendant le film on se rend moyennement compte que le sabreur élimine au fur à et mesure les membres du gang. En même temps, à part leurs statuts rien ne les différenciait des bandits secondaires qui se font tuer par dizaine. Si le final est un peu trop rapide, il n’en reste pas moins génial, le combat n’est pas totalement dénué d’intérêt. Ling Yun assure terriblement bien dans ce rôle, ses prestations de combattants sont vraiment plaisantes à regarder.
Enfin un dernier petit élément renvoyant à une influence italienne, c’est les lieux de l’action. Les villes sont au milieu de nulle part, aux alentours ce n’est que des plaines vertes sans vies. Le désert aride est bien remplacé par l’immensité des plaines.

Twin Blades Of Doom est pour un adieu au cinéma un très honnête film cherchant à aboutir d’une façon plus complète les expériences commencées par Chang Cheh dès 1966. Sans pour autant arriver à rentrer dans la case des classiques du genre, il faut avouer que ce film possède de très bons côtés comme la figure du héros et les combats. Néanmoins, si l’intrigue est bien bouclée, il faut reconnaître que les méchants manquent de charisme et que le film se réduit qu’à une simple histoire de vengeance, là où au Japon quelques réalisateurs sont arrivés à faire passé une idée puissante, à l’image de Hara-kiri ou de Shura. Peu importe, Doe Ching réalise l’un des wu xia pian les plus japonisant qui soit en gardant comme but principal le pur divertissement, dans cette optique on doit avouer que c’est très bonne réussite.













